Littérature

Jean Giono, le chant du pays

Contemporain exact de Marcel Pagnol, Jean Giono est l’autre héraut de la Provence du début du XXème siècle. Dans sa courte nouvelle Un de Baumugnes (1934), il compose le chant vibrant et plein de force du pays de la Durance, pays de soleil, de montagnes et de forêts de chêne.

Jean Giono (1895-1970) est originaire de la ville de Manosque, située dans le département des Alpes-de-Haute-Provence. Fils d’un cordonnier d’origine piémontaise, il connaît une enfance modeste. Il reste à jamais marqué par ses premières lectures, et particulièrement par les textes antiques de l’Iliade et de l’Odyssée. C’est peut-être en souvenir des courses qu’il faisait dans la colline en compagnie des personnages mythologiques de ses lectures que Giono intitule la trilogie à laquelle se rattache « Un de Baumugnes »: la Trilogie de Pan.

 

Le pays dans les mots

C’est son pays tout entier que Giono verse dans les mots qu’il écrit. Son style se fait proprement sonore, précisément sobre et toujours poétique. Un de Baumugnes se présente comme une chronique paysanne où l’auteur adopte une grande liberté de narration : le récit est réalisé à la première personne par Amédée, l’attachant narrateur, qui livre, avec l’histoire qu’il raconte, ses commentaires et ses impressions personnelles. Les paroles des personnages sont rapportées très librement et multiplient l’oralité de l’histoire avec les voix qui la composent. Le roman se pare ainsi des allures d’un conte polyphonique et merveilleux qu’on dit à la veillée.

Jean Giono expérimente dans sa Trilogie de Pan une nouvelle forme littéraire en adoptant les mots du pays qu’il met en scène : c’est-à-dire en utilisant, dans la narration, le langage rural. Ainsi, dans Un de Baumugnes, le procédé mimologique qui consiste à retranscrire dans les mots et la syntaxe les déformations du parler paysan donne à l’œuvre une éloquence et une authenticité singulières. Ces déformations s’observent dans la syntaxe (Tu viens, j’y dis ?), dans la manière d’appeler les gens (l’Albin, le Louis), et dans le vocabulaire paysan un peu étranger et délicieusement rustique. 

Ce procédé littéraire charge d’abord le texte d’une dimension orale très puissante qui donne presque à entendre l’accent méridional et la voix des personnages dans leur langage un peu rude, mais toujours simple et beau. En outre, cette sonorité du texte contribue à la création d’une poétique propre au roman de Giono : celle de l’omniprésence du pays, de la campagne et des paysages, à l’intérieur même de l’histoire, voire, à l’intérieur même des personnages.

La montagne dans le sang

« Mon pays, mon pays, attends, je vais t’en parler de mon pays ; c’est obligé. C’est pas que ça compte dans l’histoire, c’est toute l’histoire. » La place du pays dans Un de Baumugnes est soulignée dès le titre. L’histoire racontée par Giono est moins celle d’Albin et de son amour pour la malheureuse Angèle que celle d’un garçon d’un pays bien précis. Nom imaginaire aux sonorités doucement nasales, ce village de montagne tient une place essentielle dans la caractérisation du personnage d’Albin. D’emblée, la description que fait le narrateur de son nouvel ami Albin est éloquente, merveilleusement alpine : « J’en avais visé un, grand, avec des yeux d’eau claire qui débordaient sur ses joues, et, sous sa moustache, un sourire comme de la neige. […] Il s’appelait Albin, il était de la montagne. »

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Hameau à Payennet près de Gardanne, Paul Cézanne (vers 1890)

Le personnage d’Albin est ainsi indissociable de Baumugnes qu’il évoque souvent. Dès le début du roman, il explique à Amédée la place que tient son village dans son identité-même : « Moi, j’ai dans moi Baumugnes tout entier, et c’est lourd, parce que c’est fait de grosse terre qui touche le ciel, et d’arbres d’un droit élan : mais c’est bon, c’est beau, c’est large et net, c’est fait de ciel tout propre, de bon foin gras et d’air aiguisé comme un sabre. » L’histoire d’Albin, de son amour qui sauve Angèle de la condition sordide où l’a faite tomber le Louis, c’est surtout, d’après Albin lui-même, l’histoire de « deux pays qui se sont battus : le mien et un autre. Le mien, droit et solide, l’autre tort et le cœur pourri. » L’évocation d’éléments naturels comme l’eau, le vent ou la lumière agissent dans le roman comme autant de respirations dans l’air vicié qui se dégage du personnage sordide de Louis, puis dans l’environnement cloisonné de « la Douloire » où est enfermée Angèle.

Le chant du monde

 

« Ce matin-là, beau jour couleur de paille et à peine né que, parfumé à la rose, il riait en jouant dans les peupliers. » Ce qui frappe en lisant Un de Baumugnes, c’est l’universel hymne au monde qui se dégage des lignes de Giono : les couleurs, les sons, les sensations convoqués désignent avec force des sensations réelles et transmettent une émotion authentique. Le texte de Giono se caractérise par une sorte d’harmonie merveilleuse entre les personnages et « les choses de la terre » ; cette harmonie donne à l’œuvre une dimension cosmique et qui rend le texte puissamment poétique. Ainsi, pour parler d’Angèle : « Une femme comme ça, c'était un morceau de terre, le pareil d'un arbre, d'une colline, d'une rivière, d'une montagne. Ça faisait partie du rond ensemble. Ça durerait autant que les étoiles. » 

Enfin, le texte de Giono apparaît traversé par ce rêve d’épuisement du réel qui caractérise toute la littérature. C’est le rêve du mot-chose, du son-objet, de la littérature-monde, en bref, c’est le défi de la représentation que Giono parvient admirablement à relever. Magnifique métaphore, dans le roman, de ce pouvoir de la littérature à contenir le monde entier : l’harmonica d’Albin. « Au lieu de mots, c’étaient les choses elles-mêmes qu’il vous jetait dessus. D’abord, ce fut comme un grand morceau de pays forestier arraché tout vivant, avec la terre, toute la chevelure des racines de sapins, les mousses, l’odeur des écorces. […] Ça vient sur moi, ça me couvre de couleur, de fleurance et de bruits. […] Tout un village passe dans la nuit. » Musicales, sublimes, limpides, les mélodies de l’harmonica d’Albin sont comme les mots d’Amédée : elles « savent où est le cœur ». 

 

A la lecture d’Un de Baumugnes, me sont revenus ces vers de Rostand sur le chant du fifre, dans l’acte IV de Cyranno de Bergerac : « Écoutez… C’est le val, la lande, la forêt, | Le petit pâtre brun sous son rouge béret, | C’est la verte douceur des soirs sur la Dordogne, | Écoutez, les Gascons : c’est toute la Gascogne ! »

Chez Giono, c’est la belle fraîcheur des soirs sur la Durance ; écoutez, mes amis, c’est toute la Provence. 

 

Ombeline Chabridon