Histoire de l'art

Le monde rural, berceau de l’impressionnisme

Après ses débuts comme peintre de l’exotisme des Antilles, Camille Pissarro (1830-1903) délaissa les paysages baignés par la lumière intense des tropiques pour s’attacher aux paysages ruraux d’Ile-de-France, de Normandie et d’Angleterre, dont la banalité disparaît derrière la magie de l’impressionnisme.

Figure majeure de l’impressionnisme aux côtés de Monet, Renoir et Degas, Pissarro fut l’âme fédératrice du groupe, notamment par le rôle important qu’il joua dans l’organisation des expositions qui se tinrent à Paris à intervalles réguliers, de 1874 à 1886, et par l’influence de son style, chez Cézanne en particulier.

 

Les paysages ruraux, laboratoires d’un nouveau style pictural

 

L’impressionnisme a souvent été assimilé à un art urbain, mais il ne fut pas pour autant un art métropolitain : s’il est un endroit qui mérite le nom de lieu de naissance de l’impressionnisme, ce n’est pas tant Paris que sa banlieue et ses environs, comme en témoigne l’œuvre de Pissarro, ancrée autour de la capitale, notamment à Pontoise, Louveciennes, et Eragny-sur-Epte. Ces lieux furent le terrain expérimental de Pissarro dont l’objectif était de peindre des sensations éphémères et de restituer les effets de la lumière et de l’atmosphère, ou, en d’autres termes, de transcrire fidèlement la poétique d’un instant par l’exploration d’un nombre presque infini de techniques picturales.

On remarque ainsi dans La Sieste, Eragny (1900) un large éventail de techniques : une croûte formée d’épaisses couches de tâches de peinture (feuillage) se mêle à une accumulation de longs fils, tantôt fins, tantôt épais (la meule de foin), le tout s’accompagnant d’une juxtaposition plus ou moins rythmée de touches intermédiaires (au premier plan). Ces techniques juxtaposées valorisent ici ce que Pissarro a appelé la « peinture de peintre », par opposition à la peinture « littéraire » dont la fonction est narrative : ce n’est pas tant la « signification » qui compte pour Pissarro, mais la « pratique picturale » qui permet sa réalisation.

La sieste, Eragny, 1900

HDA, La sieste, Eragny, 1900.jpg
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C’est encore dans cette campagne que Pissarro développe son talent de coloriste qui ne fait que rehausser son talent de paysagiste, comme l’a reconnu l’écrivain et critique d’art Joris-Karl Huysmans à propos de la Sente du Chou exposée en 1881 : c’est « un paysage où un ciel floconneux fuit à l’infini, battu par des cimes d’arbres, où coule une rivière près de laquelle fument des fabriques et montent des chemins à travers bois, c’est le paysage d’un puissant coloriste qui a enfin étreint et réduit les terribles difficultés du grand jour et du grand air. C’est la nouvelle formule, cherchée depuis si longtemps et réalisée en plein ; la vraie campagne est enfin sortie de ces assemblages de couleurs chimiques […]. »

La sente du chou, 1881

Le rejet du pittoresque

 

L’une des caractéristiques fondamentales de Pissarro est son sens du lieu, et le processus de dissection visuelle est un trait marquant de ses tableaux. Il ne peint pas en série comme Monet, mais circule et regarde les paysages à la façon d’un arpenteur. Ainsi Pontoise, ville rurale par excellence jouissant d’une économie mixte avec sa foule de jardins maraîchers et ses usines implantés sur les bords de l’Oise, fournit une variété de sujets à l’artiste, qui s’est appliqué à révéler cette dualité.

La Sente de Justice, Pontoise (vers 1872) présente une vue générale de la ville, avec son terrain accidenté, la cheminée de l’usine à gaz locale et la lanterne de l’église Notre-Dame, qui se détachent sur un fond constitué par un sentier, des arbres et une barrière. Les verticales de la cheminée, de la lanterne de l’église et de l’arbre, s’harmonisent entre elles, comme autant de symboles de la vie à Pontoise, voire de toute la France. Cette interaction entre vie rurale et vie urbaine, que l’on trouve en microcosme à Pontoise, est un thème majeur de l’œuvre de Pissarro au cours des années 1890 qui transparaît aussi dans le reste de son œuvre.

HDA, La sente de justice, Pontoise, v1872.jpg

La sente de justice, Pontoise, vers 1872

Mais la vision de Pontoise que donne Pissarro se distingue par l’absence de motifs traditionnellement jugés pittoresques : les églises servent généralement d’arrière-plan ; les grandes maisons bourgeoises ainsi que les châteaux des environs sont pratiquement ignorés ; l’architecture médiévale y apparaît rarement. Il ne voulait pas faire de la ville un portrait topographique, mais plutôt en souligner l’aspect le plus général et les moments les plus ordinaires. Ce tableau est exemplaire de sa vision de Pontoise où s’associent étroitement le rural et l’industriel : les paysages de Pissarro sont finalement rarement l’image intemporelle de la paix rurale, car l’activité économique précise apparaît, avec une présence humaine réelle ou suggérée dans nombre de ses tableaux.

Peintre de la figure paysanne

 

Pissarro a progressivement élargi le choix de ses sujets pour se tourner vers les figures paysannes œuvrant aux différents travaux des champs : moissons, fenaisons, cueillettes des pommes....

La prospérité relative des paysans de Pissarro apparaît clairement pour peu qu’on les compare à ceux de son grand précurseur, Jean-François Millet, car les attitudes respectives des deux artistes à l’égard du monde rural étaient considérablement différentes. Quand Millet décrivait la condition paysanne, il le faisait avec un souci de réalisme, et le spectateur est de ce fait immédiatement conscient de la précarité de leur condition, des labeurs qui brisent l’échine et de la lutte incessante que doit mener le paysan contre une nature hostile.

Rejetant tout sentimentalisme (« selon moi, l’art le plus corrompu c’est l’art sentimental »), Pissarro choisit donc de peindre des figures ne reflétant pas la peine à l’ouvrage, mais au contraire semblant célébrer les travaux de la terre ainsi que leur environnement rural. Si chez Pissarro l’homme est perçu en harmonie avec son entourage naturel, c’est notamment en raison du choix du peintre de les intégrer toujours parfaitement au décor par une composition très soignée. La fenaison, Eragny-sur-Epte, (1901) est, à ce titre, emblématique : dans cette toile, les personnages ont autant d’importance que le paysage en s’y insérant de façon toute naturelle : le personnage appuyé contre l’arbre sur la droite indique le premier plan, tandis que le second plan est marqué par le feuillage sur la gauche, pour laisser ensuite le regard s’échapper vers l’extrémité du champ, à l’arrière.

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La fenaison, Eragny-sur-Epte, 1901

Cette sérénité presque palpable qui se dégage des paysages de Pissarro s’oppose de façon flagrante à l’effervescence de ses peintures urbaines (Paris, Rouen, Le Havre). Elle évite cependant le parti pris en faveur du monde rural (« il n’a pas eu plus de complaisance pour le paysan que le paysan n’en avait pour lui-même » comme l’a dit Walter Sickert) et pousse le spectateur à une sorte de nostalgie pour cette nature dans laquelle l’homme semble tant en harmonie, comme dans un jardin d’Eden retrouvé et loin de la modernisation déshumanisante des grandes villes.

Anne Hédé-Haüy