Histoire

La conscience des puissants

La campagne française est semblable à l’eau qui dort. D’apparence tranquille, elle peut se soulever subitement pour protester contre un ordre politique en déliquescence, pour exiger de ses élites qu’elles assurent leur rôle et pour alarmer du péril d’une société malade.

Nos livres d’Histoire ne font pas trop de cas de l’influence politique des campagnes, de leur rôle dans la grande Histoire. Généralement, ils préfèrent insister, non sans raison, sur les élites et sur les grandes villes. Ces dernières sont d’ailleurs souvent caricaturées par les adeptes du marxisme comme étant le grand vivier révolutionnaire de l’Histoire, abritant une bourgeoisie et un prolétariat tumultueux, toujours prêts à renverser l’ordre des choses dans la grande marche du Progrès. À l’inverse, nous pourrions grossir le trait de notre propos en osant affirmer que les campagnes ont bien souvent été le garde-fou conservateur de sociétés qui avaient bafoué le pacte social. Ainsi les révoltes rurales n’expriment-elles pas uniquement une colère d’ordre économique et social, mais aussi le mal-être d’une société au modèle érodé. À ces occasions, nous n’avons pas affaire à des communistes à fourches mais à des sentinelles inconscientes de l’ordre politique.

 

 

Les convulsions de la fin du Moyen Âge

Au Moyen Âge, les révoltes des campagnes sont peu nombreuses, les populations rurales s’accommodant d'une féodalité qui tend à s’assouplir sur toute la durée de l’ère médiévale, soit quelque mille ans. Mais surtout, le système féodal remplit globalement les fonctions qui expliquent sa naissance, c'est-à-dire assurer la justice, la protection ainsi qu’une certaine prospérité. Dans la France du Nord, entre 1050 et 1150, les historiens recensent quelque douze cas de révoltes des populations contre leurs seigneurs qui aboutissent à la mort de ces derniers, ce qui est un chiffre relativement faible comparé avec la fin de la période. En effet, la réalité est tout autre à la fin du Moyen Âge quand le pacte social de la société d’Ordre va être bafoué par ses plus éminents représentants. Durant les XIVème et XVème siècles, la guerre de Cent Ans bouleverse la société. La chevalerie française est défaite de manière systématique à Crécy (1346) et à Poitiers (1356) face aux Anglais. Des bandes de pillards parcourent les provinces en ravageant les campagnes sans que la noblesse ne puisse rien faire, alors que celle-ci exige toujours plus d'impôts pour payer la rançon du Roi Jean II le Bon, prisonnier de son cousin d’Angleterre, ainsi que pour financer son équipement militaire.

Histoire, deuxième paragraphe Grande Jacquerie, Chronique de Froissard, crédit Oronoz.jpg

Grande Jacquerie, Chronique de Froissard, crédit Oronoz

Or, si les nobles puisaient leur  légitimité dans leur capacité à protéger leurs gens et à leur assurer la justice, ce rôle ne semble plus rempli. Les campagnes se soulèvent donc en 1358, non pas parce qu’elles étaient acculées par la misère, mais parce qu’elles entendaient  protester contre un système politique défaillant. En effet, d’une part les effets de la Peste noire répandue en Occident depuis 1447 ont permis aux populations de mieux se nourrir en raison du très grand nombre de morts ; et d’autre part ce sont les couches moyennes qui prennent les armes, à l’image du meneur, Guillaume Cale, représentant l’élite de la paysannerie médiévale. Ce n’est donc pas une simple révolte économique et sociale, mais une protestation politique. Cette fameuse Grande Jacquerie se développe dans le Bassin parisien, la Normandie et la Picardie et « arriva par le mauvais traitement que le peuple recevait de la noblesse » écrit Pierre Louvet dans son Histoire du Beauvoisis. Une expression revient souvent dans la bouche de ces paysans : « Ah ! Si le Roi savait ». Ce cri du cœur signifie bien que ce peuple rural n’est pas révolutionnaire, au contraire. Il ne veut pas renverser un ordre en place mais le restaurer. Il ne souhaite pas le voir disparaître mais le voir réformer, étymologiquement “refaire ce qui a été défait”. L’armée des seigneurs écrase bien vite cette insurrection sans en voir le message politique et, en 1415, lors de la terrible défaite d’Azincourt, elle prendra conscience, mais un peu tard, du besoin de se réformer. 

La voie modérée de la Révolution

L’année 1789 est marquée par une vague de soulèvements ruraux durant l’été, que nous avons retenus sous le nom de la Grande Peur, phénomène si bien étudié par George Lefebvre dans un livre du même nom. Les campagnes entrent en effervescence et prennent pour cible les châteaux afin de détruire les symboles de la féodalité, tels que les créneaux, les colombiers ou encore, bien entendu, les chartes des droits féodaux qui étaient la preuve écrite du pouvoir féodal des seigneurs. Or si ces droits, pour la plupart, étaient tombés en désuétude aux XVIème et XVIIème siècles, le contexte de la fin du XVIIIème siècle voit leur résurgence. Des petits hobereaux, proches de la misère, ont en effet réactivé leurs droits, en désespoir de cause, afin d’obtenir quelques gains au milieu de cette vaste « crise de la rente seigneuriale » selon les mots de Marc Bloch. Ces réactivations, pour ponctuelles qu’elles soient, mettent en émoi les campagnes françaises, qui protestent contre la survivance de ces chartes suspendues, comme autant d’épées de Damoclès au-dessus de leurs libertés acquises de plein droit par leurs ancêtres. Ces vives protestations et ces désirs de réforme concordent avec les vues et les sentiments de Louis XVI. Pour ainsi dire, les campagnes françaises de 1789 pointent les dysfonctionnements d’une société qui n’attend que son réformateur.

Histoire, troisième paragraphe La Grande Peur de l'été 1792 dans l'Orne, Musée Carnavalet.

La Grande Peur de l'été 1792 dans l'Orne, Musée Carnavalet

Durant les premiers temps, le législateur révolutionnaire semble contenter cette aspiration en supprimant les droits féodaux, en vendant les propriétés de l’Église et des émigrés. Ces dernières sont accaparées par les plus gros paysans et la grande bourgeoisie, ce qui ne règle pas le problème des paysans de l’accès à la terre et entérine le « maintien […] de la grande propriété maintenant bourgeoise » (Albert Soboul). De plus, la Révolution s’emballant, les plus zélés des révolutionnaires confondent le désir de réforme des campagnes avec un désir de changement. La société n’est pas réformée mais renversée. La noblesse disparaît, la religion est interdite, le Roi est mis à mort et le tout au pas de course imposé par Paris. Dès 1793, les campagnes s’embrasent peu à peu et protestent contre ces excès. Du Midi à la Champagne, de la Vendée à la Normandie, c’est tout un peuple de paysans qui se révoltent contre ce grand chambardement.

Histoire, troisième paragraphe aussi Chouans en embuscade, Évariste Carpentier, vers 1883.

Chouans en embuscade, Évariste Carpentier, vers 1883. Musée d'art et d'histoire de Cholet

C’est contre la politique religieuse, contre la politique militaire, contre la politique sociale des élites révolutionnaires que ces hommes prennent les armes. D’une manière singulière, ils ont rappelé aux tribuns du peuple que ce dernier ne se brutalise pas. Il se ménage.

Hervé de Valous