Economie

On récolte ce que l'on a semé

 

 

Imaginer la ruralité au centre de la vie économique française en 2022 relève-t-il du fantasme tant la scission est prononcée entre la France des villes et celle de la campagne ? Comprendre les raisons de cette crise et en analyser les solutions est fondamental pour envisager le pays de demain.

Le film Au nom de la terre (2019) met en images le suicide tragique d’un agriculteur ne pouvant plus faire face à ses dettes, témoignant du regain d’intérêt de la Culture pour le milieu rural. Les difficultés de la vie paysanne y sont dénoncées. Et pour cause ! Aujourd’hui, les agriculteurs se suicident à un taux 50% supérieur à la moyenne nationale, ce qui a amené l’État à lancer un vaste plan d’action pour éviter ces drames. Comment donc aborder un problème aussi profond que celui de la crise de la ruralité ? Quelles en sont les causes ? Quelles peuvent être les solutions ? Cet article tente de brosser les raisons d’une situation bien précaire et cherche à aborder quelques réponses possibles.

Les maux

Nous ne sommes pas arrivés là par hasard. Un triptyque destructeur a progressivement plongé les campagnes dans cette situation : mutations démographiques, actions étatiques et concurrence rude. Décomposons le tout.


Des mutations démographiques. Un transfert de population a eu lieu depuis le XIXème siècle, du milieu rural vers les villes. En atteste le développement massif des zones péri-urbaines et des périphéries autour des métropoles. Jusqu’à 8 français sur 10 habiteraient dans une ville, là où il y en avait environ 60% en 1962. Pourquoi ce mouvement ? La désertion industrielle provoquée par la mondialisation et la délocalisation de l’industrie française en est une cause. De nombreuses filières industrielles se situaient en dehors des grandes métropoles et soutenaient cette vie rurale. Lens, une ville jadis industrielle, a par exemple perdu un quart de sa population depuis 1970. Une autre cause vient de l’agriculture elle-même. La mécanisation du travail a diminué le nombre d’exploitations agricoles ; là encore, nouvelle fuite. Enfin, le développement de la société de services a provoqué la concentration d’entreprises dans des pôles urbains, ce qui a délocalisé les opportunités d’emploi et participé à l’exode rural. Les mutations démographiques ont donc paralysé la croissance économique du milieu rural car c’est la démographie qui génère le commerce local et la vie économique en général.

Des actions étatiques mortifères. Même si à partir de 1980 l’État tente de mettre en place une décentralisation des pouvoirs, la centralisation reste forte en France. La conséquence : une désertion des services publics en milieu rural bien matérialisée aujourd’hui par la pénurie de médecins. À cette situation, s’ajoutent des politiques publiques qui rognent l’assise financière déjà fragile des ruraux. On peut citer ici les revendications des Gilets jaunes luttant contre le matraquage fiscal sur l’essence. Ce matraquage pénalise particulièrement les habitants de la campagne qui ont besoin d’utiliser leur voiture pour se déplacer. La pénibilité du travail physique dans les campagnes alimente cette colère dans un contexte où l’éthique de travail a changé.

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Photo datant des années 1970 et extraite du livre Les derniers paysans de Serge Chevallier et Phillipe Dubois (ed. Delachaux). — @Serge Chevallier

On n’accepte plus de travailler avec de telles contraintes, un état d’esprit souvent décrié par les agriculteurs qui ont du mal à trouver de la main d’œuvre. Enfin, ces actions étatiques ont livré la France à un clivage entre le pays de la ville et celui de la ruralité. « Certaines difficultés économiques de cette population sont vécues subjectivement […] ce qui engendre un rapport défiant envers l’État. »

 

Une concurrence impitoyable à deux niveaux. La troisième branche du triptyque rural concerne la concurrence à laquelle sont livrés les agriculteurs aujourd’hui. En 1942, les accords de Bretton Woods entérinent la volonté des Occidentaux de se lancer dans le commerce mondial. Les pays signataires acceptent d’ouvrir, de prime abord, 10% de leurs économies au commerce. Au fur et à mesure, les réglementations tombent et les économies se voient de plus en plus en concurrence entre elles. Survivre aux prix cassés et aux normes contraignantes devient un véritable casse-tête. Mais la concurrence n’est pas seulement mondiale : elle est aussi interne, entre les agriculteurs. Si, dans une économie libérale, la concurrence paraît normale, elle a été exacerbée par le développement de la grande distribution qui possède un pouvoir presque monopolistique sur les agriculteurs.

Des réponses

 

Sous Jaurès. Les réponses ne sont pas évidentes. Dans les années 1880 et 1890, sous la IIIème République, Jaurès était déjà confronté au problème rural. Voyant l’arrivée des importations à bas prix depuis la Grande Bretagne, il s’évertua à mettre en place des mesures protectionnistes. Une de ces mesures phares fut le tarif Méline de 1892 qui marqua l’arrêt du traité de libre-échange franco-britannique de 1860. Mais rien n’est gratuit. Là où la concurrence s’estompe, les prix augmentent et un agent doit payer - ici, le consommateur. En 1887, Jaurès observa : « Les ouvriers ne veulent pas payer leur pain plus cher et les producteurs de blé […] veulent vivre ». Il demande alors aux ouvriers de fournir un effort financier pour que les ruraux vivent décemment.

En 2022. La situation actuelle de la concurrence est redoutablement similaire. Ainsi, le consommateur est-il vraiment prêt à payer plus cher ses biens alimentaires ? Une réponse possible est l’économie circulaire. Il s’agit de rendre efficace tous les processus de l’économie et de recréer des pôles d’attractivité dans les milieux ruraux. La réponse au triptyque est donc : de stimuler la démographie par l’attraction renouvelée du milieu rural, de redéployer les services publics et de rétablir un revenu décent aux agriculteurs. Pour ce faire, l’éducation alimentaire est fondamentale pour former le consommateur à faire des achats éclairés.

ECO, dernier paragraphe, Le mouvement de la ruralité a entendu 5 candidats à la présidenti

Le mouvement de la ruralité a entendu 5 candidats à la présidentielles sur ses 30 propositions. (©DR)

Les candidats à la présidentielle. Dans moins de deux mois aura lieu le premier tour de la présidentielle. Remarquant l’importance du dossier ruralité, les candidats ont eux aussi proposé des solutions. Regardons certaines des mesures phares, de gauche à droite, des candidats à plus de 10% dans les sondages. Tout d’abord Mélenchon. Il axe ses propositions sur le redéploiement du service public, la réorganisation des territoires ainsi que la transition écologique. Macron. Récemment en déplacement dans le Limousin, il a également affiché sa volonté de relancer les services publics, de résoudre l’impasse du manque de médecins et celle du réseau internet. À droite, Pécresse. Elle souhaite développer 350 villes en milieu rural pour créer une armature et permettre des “investissements de voisinage” défiscalisés à 50%. Zemmour. Il propose d’interdire la construction de nouvelles surfaces commerciales à l’entrée des villes et villages et d’allouer une bourse de 10.000€ pour toute naissance dans une commune rurale. Enfin, Le Pen. Elle veut arrêter l’importation de produits ne respectant pas les normes de la production française et « mettre un terme aux marges abusives de la grande distribution. »

 

 

Grégoire Lenoir