Un coup d'œil sur l'actualité

 

La ruralité par sursauts

Vouloir traiter de la ruralité, c’est déjà se trahir. En effet, le concept entier se construit par son opposition à la ville, à l’urbain. Le plus souvent, ce sont les non-ruraux qui utilisent ce terme, pour facilement désigner cet univers qui leur est plus ou moins étranger. 

 

L’imaginaire rural est mobilisé en ville, soit négativement pour conspuer les « pécores », « bouseux » et autres « cul-terreux », nécessairement beaufs et bas du front, soit pour l’idéaliser et le mythifier. La ruralité fait beaucoup rêver, tant Chloé, 16 ans, qui y voit un lieu idyllique d’harmonie avec la nature, que Jean-Marie qui « [a] acheté une maison de campagne pour permettre à [ses] enfants qui habitaient le 15ème de voir des vaches au lieu de voir des Arabes » (Le Pen, le dernier combat, Public Sénat, diffusé le 19 avril 2010). 

 

Au-delà des urbains, les ruraux eux-mêmes fantasment et caricaturent la ruralité. Lorsqu’ils sont confrontés, sur internet ou lorsqu’ils arrivent en ville pour leurs études, aux citadins, les habitants des zones rurales tendent à se réfugier dans une identité exagérée. Face aux citadins frivoles, inutilement dépensiers et superficiels, ils seraient des modèles de robustesse, de bon sens paysan et de débrouillardise. En clair, les villes ne seraient peuplées que de Yann Barthès et les campagnes de Jean Lassalle. 

 

Pourtant, force est de le constater, la plupart des ruraux ne vivent plus comme des paysans du XIXème, ancrés solidement à leur terre, vivant au rythme des saisons et des récoltes. 19% de la population vivait encore en 2020 en zone rurale. Mais seuls 1,5% de la population travaillent dans le domaine agricole. La dépendance envers la terre, envers la météo, les bêtes, le calendrier agricole sont autant d’éléments centraux de la ruralité qui ne jouent pourtant désormais qu’un petit rôle dans la vie des populations des zones rurales. De plus en plus, le mode de vie rural se met à ressembler à un mode de vie périurbain, avec un plus grand jardin et plus de temps passé en voiture.

La ruralité véritable n’est plus réellement vécue que par quelques rares individus aujourd’hui. Pour le reste de la population, il n’en demeure que des éclats paroxystiques à quelques moments de l’année. 

 

C’est précisément ce qui se jouait ce jeudi 24  février à Bazas, une commune du sud-est de la Gironde. Pour la sept cent trente-neuvième fois, la place de la cathédrale était le théâtre de la fête des bœufs gras bazadais.

Cette fête tire son origine d’un décret de 1283 d’Édouard 1er, roi d’Angleterre et duc d’Aquitaine. Dans le cadre du partage des pouvoirs avec l’évêché de Bazas, le duc décrète que tous les bouchers de la ville devront offrir un taureau au clergé. En échange, ces derniers obtiennent de faire défiler leurs bœufs dans les rues de la ville pour le Jeudi gras.

La ville de Bazas, alors une des premières cités d’Aquitaine et capitale des « petites landes » verra son exemple suivi par de nombreuses villes, non seulement en Gironde mais dans tout le reste du pays, y compris à Paris. Après la guerre, ces célébrations corporatistes perdent nettement en vitesse. Dans les années 1960, seules les communes de Bazas, Captieux, Grignols, Langon et Villandraut voient les bouchers faire défiler leurs bœufs à l’occasion du Jeudi gras.

A Bazas, la tradition perdure, grâce à la ténacité et la mobilisation du maire de l’époque, le docteur Marcel Martin, et le passage progressif d’une fête corporatiste à une fête agricole visant à dynamiser l’économie locale. Progressivement, l’économie locale s’est organisée autour de la race bazadaise et de l’Indication Géographique Protégée « Bœuf de Bazas ». Jusqu’alors utilisé pour ses capacités de trait et jugé lors du concours selon son rendement en suif, l’élevage de gris de Bazas s’est spécialisé dans la production bouchère, en mettant en avant l’exceptionnel persillage et tendresse de la viande.

Actu, Intronisation de Sylvain Merlus à la Confrérie du Boeuf par le maire de Bazas Isabel

Intronisation de Sylvain Merlus à la Confrérie du Boeuf par le maire de Bazas Isabelle Dexpert, 24 février 2022

Cet aspect économique central se retrouve bien lors de la journée de fête. Au-delà des éleveurs et bouchers, on retrouve tout le reste du tissu économique des alentours, la filière viticole en tête. Mais plus largement, sur la place de la cathédrale se joue une fête agricole tout droit sortie du XIXème siècle, avec son rassemblement de la notabilité locale, ses têtes coiffées de bérets landais et ses mélodies de ripataoulère, l’orchestre local de fifres et tambours.

Avant l’élection du bœuf roi, le prêtre en soutane passe bénir les bêtes. Après son élection et le discours du maire ont lieu les intronisations des notables locaux à la Confrérie du Bœuf de Bazas. Cette année, on y retrouvait autant Sylvain Merlus, polytechnicien, directeur général de Groupama Centra-Atlantique que Vincent Ducasse, éleveur, Alain Bono, principal du collège du Bouscat ou encore Vincent Ferrier, sous-préfet de l’arrondissement de Langon. 

 

Pour un observateur cynique, parisien, tout cela pourrait paraître un peu exagéré. Le défilé des échassiers, les bérets, le gascon, cela ne fait-il pas un peu trop, un peu déguisé, un peu forcé ? Bazas aime recréer une ambiance rurale, mais dès que la fête est finie, on balaye le foin de la place et on y remet les voitures, car elle sert de parking. Tout le monde quitte la place, sa cathédrale du XVème siècle, ses Halles du XIXème, ses arcades du XIIème et retourne chez soi, dans son pavillon au crépis blanc crème salissant. Au fond, plus que le Mardi gras, ce jeudi serait le vrai carnaval, où toute une ville enfilerait un costume rural désuet.

Actu, photo de fin d'article,Bénédiction des boeufs gras, 24_02_2022, crédit perso.jpeg

Bénédiction des boeufs gras

Mais ce ne serait pas voir l’authenticité de la démarche de chacun des Bazadais. S’ils ne vivent pas comme ça toute l’année, c’est aussi parce qu’ils vivent pleinement leur identité rurale ce jour-là. C’est ce qui explique la douleur qu’a été l’annulation de la fête l’année dernière pour des raisons sanitaires. La fête des bœufs gras est un événement majeur, attendu chaque année dans la région. 


La ville y vit d’autant plus fort qu’elle sait qu’elle va se rendormir trop tôt. Alors on boit, on mange, on parle fort. On surjoue son caractère gascon, on ne quitte pas son béret de la journée. La ruralité y est à son zénith pour une journée, afin de rendre son hibernation plus tolérable. L’embrasement passager des braises, afin de ne jamais tomber dans le culte des cendres.

Alain d’Yrland de Bazoges