Philosophie

Le Féminisme, rêve et révolution

 

Alors même que l’égalité des droits est acquise depuis plusieurs décennies, la cause féministe se montre toujours plus pressante dans nos sociétés occidentales influencées par des mouvements radicaux, et elle s’éloigne bien souvent de son objet initial. Mais où se situe l’enjeu de ce combat ? Quels ont été les courants de pensée à son origine ?

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Morning Sun, Edward Hopper, 1952

L’histoire de la philosophie ne propose pas de système élaborant une conception particulière de la femme, et c’est pourquoi les mouvements féministes s’attribuent le mérite d’avoir fait surgir dans notre société la question de la femme, de sa définition, de sa place, de ses aptitudes… 

Cependant, il n’est pas exact de considérer que la femme a été négligée jusqu’à l’époque moderne, tant par la société dans son ensemble que par les milieux savants. En réalité, ni la femme ni l’homme n’ont constitué un objet d’étude philosophique à proprement parler, chacun étant instinctivement compris dans la notion d’Humanité ou d’Homme, c’est-à-dire d’animal raisonnable et social.

La révolution que représenta l’émergence du féminisme réside donc plutôt dans la nouvelle conception qu’il propose du dualisme de la nature humaine. Il ne pose pas un problème, il refuse la solution qui en était apportée jusque-là.

 

    

Un peu d’histoire

Le féminisme est apparu comme un mouvement militant dès la fin du XIXème siècle dans plusieurs pays d’Europe avant de se définir en France dans la seconde moitié du XXème siècle à travers différentes doctrines philosophiques, notamment l’existentialisme. 

Mais alors que l’on trouve au siècle des Lumières les prémices de ces revendications, la Révolution française ne permit pas de réaliser les aspirations qui avaient pourtant été formulées par Condorcet, puis surtout par Olympe de Gouges, en 1791. Il semble qu’au contraire elle ouvrit une période d’avilissement de la condition féminine du fait de l’éloignement de la religion ainsi que du développement de l’économie utilitariste et industrielle. Le code civil de 1804, notamment, réduisit durablement la participation des femmes à la vie politique et sociale, et ce n’est donc pas un hasard si la France n’accorda que très tardivement aux femmes le droit de vote, près d’un siècle après la proclamation du suffrage universel. 

 

L’article « femme (droit naturel) » de l’Encyclopédie nous éclaire sur les raisons d’un tel décalage entre l’énonciation des principes du libéralisme et leur application politique et sociale à la condition de la femme. Louis de Jaucourt y remet en cause la légitimité naturelle de la différence de condition de l’homme et de la femme. Selon lui, ce sont les lois civiles et les conjectures sociales qui ont défini la rôle de la femme au sein de la famille, et celles-ci sont susceptibles d’évoluer, argument qui sera largement repris par la suite. Mais il manifeste, par ailleurs, une grande méfiance quant à l’aptitude des femmes à intégrer les sphères politiques et intellectuelles, à l’instar de Rousseau qui affirme au livre V de l’Emile que « la recherche des vérités abstraites et spéculatives […] n’est point du ressort des femmes ».

Une rupture philosophique

Les écrivains français qui, dans les années 60, cherchèrent à définir une doctrine philosophique de l’émancipation définitive de la femme, mirent en œuvre la déconstruction du modèle traditionnel de notre société. Cette déconstruction s’opère à travers le primat de la notion de « créativité », c’est-à-dire d’autonomie, sur celle de « dépendance ». 

 

Il convient, pour comprendre un tel basculement, de revenir à la théorie aristotélicienne du mouvement, qui a très profondément imprégné notre société. Le philosophe s’appuie sur les deux couples conceptuels que sont la Puissance et l’Acte, ainsi que l’Essence et l’Existence pour expliquer l’action humaine. Dans chacun de nos actes, nous « actualisons » notre aptitude (puissance) à recevoir une perfection, laquelle est à la mesure de notre essence. Ainsi, cette essence, qui est la « forme » de notre être, contenue dans la perfection d’un être suprême, se réalise perpétuellement dans notre existence.

La dépendance par rapport à une essence est donc aussi transcendance, et explique la spécificité de notre être.[1] Le refus de cette notion a pour conséquence la remise en cause de la dualité homme-femme et de manière générale le dévoiement de la notion d’altérité.

 

La philosophe et féministe contemporaine Françoise Collin défend, par exemple, l’idée selon laquelle les individus se définissent au cours de leur existence plutôt qu’ils ne dépendent d’une réalité qui les dépasse. S’inscrivant en faux par rapport à la pensée classique, elle se rattache au courant existentialiste qui affirme que l’existence précède l’essence.

Jacques Derrida, autre penseur engagé en faveur de la cause féministe, disait à la même époque que « la vérité n’est pas identifiable à une représentation mais est la pensée en mouvement ». La notion de mouvement ne résulte plus de l’actualisation d’une puissance en vertu d’une essence donnée, mais semble, encore une fois, la précéder et la définir.

Dépassant largement la pensée des Lumières, ces philosophes parviennent à déstabiliser profondément la fixité des caractères et à imaginer une société où la dualité de l’homme et de la femme n’entraînerait aucun déterminisme.

 

L’influence de Simone de Beauvoir

Elle marqua profondément l’idéologie féministe par sa lutte en faveur de la légalisation de l’avortement et par la publication de son essai Le deuxième sexe, en 1949. Dans cet ouvrage, elle s’attache à déconstruire le mythe de l’éternel féminin qu’elle croit retrouver tant chez Paul Claudel que chez André Breton. En analysant leur œuvre, elle déclare : « Vérité, Beauté, Poésie, la femme est tout sous la figure de l’Autre, tout excepté soi-même ». Elle accuse ces écrivains de masquer l’infériorité de la condition de la femme derrière un rôle spirituel, et de ne la considérer que relativement à l’homme.

 

Si elle reconnaît, dans une certaine mesure, la noblesse du rôle traditionnel de la femme au sein de la famille, elle ne peut supporter le caractère irrémédiable d’avoir été « biologiquement vouée à répéter la Vie ». La femme, jusque-là, « trop docile pour menacer l’œuvre des hommes », « se borne à l’enrichir », elle doit maintenant s’émanciper.

Cette émancipation se fera nécessairement par le travail et la production, cette dernière étant opposée à la procréation. « Par son rapport avec le but qu’elle poursuit, avec l’argent et les droits qu’elle s’approprie » la femme peut enfin « éprouver sa responsabilité», c’est-à-dire échapper à la détermination de son être pour rejoindre celle de l’homme. C’est elle qui permit la jonction de l’existentialisme et du féminisme.

 

Le féminisme est radical puisqu’il implique nécessairement de révolutionner tous les domaines de la société et les réalités biologiques. Il devient par ailleurs identitaire lorsqu’il tente de bouleverser notre rapport au langage. Enfin, ses partisanes ont l'impertinence de parler au nom d’une gente féminine qu’elles ne peuvent représenter.

Emmanuel Hanappier