Littérature

Alice Ferney, romancière de la féminité

Le roman d’Alice Ferney est une peinture de genre. L’élégance des veuves retrace le destin d’une lignée de femmes à la fin du XIXème siècle. Au gré des pages, il tisse le fil éternel de la vie, des naissances et des deuils, et fait l’éloge de la féminité. 

Trois femmes, un seul cœur. Les lignes d’Alice Ferney ouvrent au lecteur l’intimité de la femme. Les veuves dont elle parle ont vécu il y a un siècle, mais leur voix et leur cœur ont un écho éternel. Tout, dans ce roman, et les mots eux-mêmes, sont empreints de grâce, de douceur, de dureté aussi, et de courage. D’un immense courage. Ce livre d’une centaine de pages présente des dimensions d’épopée. Les héroïnes en sont Valentine, Mathilde, et Gabrielle. Ces femmes sont épouses, mères, et majestueusement femmes. Alice Ferney a su trouver les mots pour dire la tendresse d’une jeune femme, pour évoquer l’union des chairs dans un don total, pour représenter l’attente souriante et lasse d’une jeune mère jusqu’au bonheur ineffable de sa délivrance. Elle pousse l’examen au plus profond du cœur féminin pour le représenter passionné, douloureux, sensible, et fort.

 

Douces et malheureuses

D’emblée, le ton est donné : l’élégance des veuves. Les femmes chez Alice Ferney sont dignes et éprouvées. Familières de la souffrance, elles côtoient la mort, vivent la séparation, connaissent la solitude. Loin de les accabler, leurs épreuves aiguisent leurs sensibilités et cisèlent leurs âmes, les rendant plus belles encore, plus délicates et plus grandes. « Valentine était cependant trop juste pour s’abaisser à blesser quiconque, sous le mauvais prétexte qu’elle-même était blessée, elle fut douce en étant malheureuse ». 

Valentine, première femme de cette lignée, est la figure de l’épouse. De son mari, Jules, elle reste tout au long du roman entièrement attachée, et ce, longtemps après la mort de Jules. Le malheur de Valentine est de rester sur terre alors que son mari l’a quittée si vite. Elle incarne l’amour absolu, idéal et terrible, d’une femme pour un homme, au-delà des corps, jusqu’au souvenir : « C’était une manière comme une autre d’être fidèle, à l’infini ». 

Valentine poursuit seule l’éducation de ses enfants, et elle retrouve en chacun d’eux son Jules disparu, faisant sa force et sa faiblesse. Après la grossesse et l’enfantement, après l’éducation, vient le moment de l’envol, des séparations, des départs, des mariages, et viennent avec eux leurs lots de souffrances et leurs lots de joies. Lorsque l’unique fille de Valentine annonce à sa mère sa décision d’entrer au carmel, Alice Ferney analyse les sentiments de révolte, de colère et d’impuissance qui broient le cœur de la mère : sa fille lui est enlevée, « une lignée de mères se brisait là ». Car c’est bien la transmission, la lignée et la famille que chante le roman à travers le récit de ces femmes.

 

La maternité dans l’immensité et l’inconnu

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Mathilde, la belle-fille de Valentine, incarne la maternité. Mathilde donne naissance à de très nombreux enfants, et semble s’accomplir dans cette progéniture abondante. Chaque nouvelle grossesse charge Mathilde d’une grâce nouvelle, chaque nouvelle naissance la fait renaître, chaque nouvel enfant lui apporte un éclat nouveau. L’enfantement, pour Mathilde, est un accomplissement personnel et la source d’un bonheur profond, mais c’est aussi le moyen d’une insertion sociale : « Au terme de cette naissance, elle sentit qu’elle était née aussi. Elle devina que l’enfant était sa richesse et sa faille. […] L’enfant la faisait, lui donnait une place dans l’immensité et l’inconnu ».

Si Alice Ferney souligne cette étonnante ambivalence, elle ne conteste pas que ces femmes trouvaient ainsi leur bonheur et leur accomplissement. Aux lectrices du XXIème siècle, cette dimension sociale de la maternité reste troublante. C’est qu’elle représente la réalité d’une époque bien précise où l’accomplissement d’une femme et la réussite d’un homme se mesuraient à leurs enfants. 

Dans le roman d’Alice Ferney, les passions sont présentées avec une sorte de vernis d’absolu qui leur donne un aspect figé, légèrement suranné, qui les fait toucher à l’universel. Le roman se fait peinture de genre, scène de vie, tableau d’un intérieur bourgeois à la fin du XIXème siècle. Au centre de la représentation trône la femme. Autour d’elle se déploie sa multitude d’enfants. À l’arrière-plan figure le mari, rêveur, assis dans un fauteuil, un livre ou une tapisserie entre les mains. Car l’homme chez Alice Ferney apparaît effacé, distrait, souvent absent, quasi fragile. Si, pour Alice Ferney, magnifier au mieux la femme impliquait peut-être de ternir l’homme, il reste qu’elle dépeint avec justesse la réalité bourgeoise du tournant des XIXème et XXème siècles. 

 

Représenter l’éternité

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La dimension picturale de ce roman ouvre au cinéma d’intéressantes perspectives. Le réalisateur français d’origine vietnamienne Tran Anh Hung se saisit du récit et l’adapte à l’écran dans son film Éternité paru le 7 septembre 2016. Il se lance le défi de représenter en image ce qu’Alice Ferney est parvenue à matérialiser : l’élan éternel et implacable de la vie. Et on peut dire que Tran Anh Hung y est arrivé. Une recension de Stanislas Claude publiée le 17 septembre 2016  dit : « Tran Anh Hung fait le choix de la langueur pour scruter le quotidien d’une famille à travers les âges. De la fin du XIXème siècle jusqu’à nos jours, les joies et coups du sort se suivent dans une chorégraphie parfaite ». Cette critique résume bien ce qui fait la qualité de la production de Tran Anh Hung. Son film revêt une esthétique très particulière de lenteur, de délicatesse et de spontanéité, à l’image de la vie qu’il entend dépeindre. Sans faire l’unanimité, il est une belle exploration de la capacité qu’a le cinéma à adapter des mots en images, à représenter, c’est-à-dire à rendre présente, l’idée abstraite et familière qui jaillit de l’Élégance des veuves : l’éternité.

Ombeline Chabridon