Histoire de l'art

Belles Morisot

 

Le secret des vocations des sœurs peintres Morisot : celle d’artiste professionnelle et celle d’épouse et mère de famille.

Morisot, ce n’est pas un, mais deux peintres, que ce nom regroupe. Deux femmes peintres, à une époque où la carrière artistique est privilège unique du sexe fort. Deux sœurs peintres, éminemment douées. Cependant, si la renommée du talent de l’une traverse les siècles, le nom de l’autre tombe dans l’oubli. Retour sur le mystère d’une vie, celle de Berthe et d’Edma Morisot. 

 

Deux soeurs sur la ligne de départ

Elles sont trois sœurs. Yves, l'aînée, porte un nom d’homme. Elle voit le jour en 1838, tandis qu’Edma et Berthe naissent en 1839 et 1941. Très vite, une alliance se crée entre les deux plus jeunes. Berthe ignore superbement son aînée et ne peint que la cadette, son modèle favori. Elles ont en commun un goût prononcé pour la peinture et des prédispositions artistiques indéniables. Leur père, Edmé Tiburce Morisot, est lui-même grand amateur d’art et artiste frustré. Il est d’abord préfet du Cher, pu
is intègre la Cour des comptes de Paris, où la famille s’installe en 1852 : la famille est aisée et les meilleurs maîtres sont donnés  aux sœurs Morisot. La capitale leur offre le Louvre où elles s’adonnent avec passion à la copie et à la peinture — un peu trop au goût de leurs parents qui s’effraient de les voir côtoyer la bohème, à même pas vingt ans. Les jours autorisés aux copistes, une foule d’hommes et de femmes se rendent au Musée. D’ordinaire si calme, le Louvre devient ruche. Les commentaires et les rires fusent. Chacun s’installe avec sa boîte de peinture, son pliant, son chevalet, devant les chefs-d’œuvre.

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Tous ont une vocation commune, celle de l’Art. Edma et Berthe n’échappent pas à cette frénésie créatrice. Les jours de copie, elles s’assoient devant un Raphaël ou un Titien, l’une à côté de l’autre dans leurs jolies robes blanches, sous l’œil vigilant de leur mère. Elles suivent également des cours auprès de Camille Corot. Ce grand peintre de paysage leur dispense un enseignement austère mais exigeant. Il discerne en Edma de grands talents : il juge son travail plus appliqué, plus fin.Quelle maîtrise dans le portrait qu’elle brosse de Berthe!  Elle fait poser sa sœur devant son chevalet, palette sous le bras, un pinceau effilé — son sixième doigt — à la main. Aussi brune qu’Edma est blonde, Berthe est aussi grave qu’Edma riante. La jeune fille a vingt-deux ans, mais déjà sa figure ténébreuse frappe. Son regard sombre — alors même qu’elle a les yeux verts — fixe obstinément sa toile. Berthe est peut-être moins douée qu’Edma, mais sa volonté de fer la meut inéluctablement vers l’art. Avec ce portrait (collection particulière), Edma brosse moins le portrait de l’artiste, que les noces de sa sœur avec la peinture.

Berthe s’impose

Ces années d’apprentissage sont autant de merveilleux souvenirs pour les deux sœurs qui suivent avec enthousiasme leur passion commune. L’année 1864 consacre leur talent avec leur première participation au Salon annuel. Leurs toiles sont peu remarquées par la critique qui ne les départage pas et qui les mentionne ensemble sans s’attarder. Dans La Gazette des Beaux-Arts, Paul Mantz les classe avec d’autres femmes parmi les “peintres de ménage” — comme on dit femmes de ménage. Mais les deux jeunes filles sont dans la place. Elles sont encore admises aux Salons de 1865, 1866, 1867 et 1868 et accomplissent en inséparables leurs premiers exploits officiels. Là, elles côtoient les grands noms. 

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Cependant, pour Edma, la course à la peinture s’arrête aussi vite qu’elle a commencé. Edma est sans aucun doute très douée, ainsi qu’en témoignent ses rares productions conservées et les échos favorables de son excellent professeur. Mais la vie a creusé l’écart entre les deux sœurs. Non pas l’écart des cœurs — elles resteront toujours très unies — mais l’écart des existences. Le mariage d’Edma avec l’officier de marine, Alphonse Potillon, en 1869, sonne le glas de sa carrière professionnelle. Pour la plupart des femmes à cette époque, mariage et maternité riment en effet avec une existence rangée ponctuée de nombreuses joies, mais qui ne laissent peu de loisir à une vie professionnelle ou artistique. Exilée à Lorient, Edma a le bonheur de recevoir souvent sa sœur qui rapporte esquisses et peintures de ses visites bretonnes, parmi lesquelles Le Berceau (Musée d’Orsay), sans conteste l’une de ses toiles les plus connues. Ce portrait d’Edma et de sa fille, Blanche, c’est aussi le portrait de tous mère et enfant. Portrait de femme, portrait de maternité, où un troisième personnage, le doux sommeil, semble peint sur la toile. Ce tableau, Berthe l’expose au salon des Impressionnistes, en 1874. Elle est la seule femme du groupe à y participer. Si d’aucun en souligne la grâce et l’élégance, le tableau y est, encore une fois, à peine remarqué. A charge de revanche !

Reine Impressioniste

En 1874, à l’âge de trente-trois ans, Berthe accède enfin aux désirs de sa mère désespérée, en se mariant. Elle prend pour époux, Eugène Manet, frère du peintre Edouard Manet. Ce n’est certainement pas l’époux que Marie-Cornélie eût souhaité pour sa fille, mais de guerre lasse devant les refus de sa dernière fille, elle ne peut qu’accepter son choix. Séduisant garçon, aux épaules frêles et aux discours tonitruants, homme extravagant et républicain acharné, Eugène Manet n’a rien pour plaire à sa belle-mère. Grand ami de Berthe, c’est Edouard Manet qui présente son frère à la jeune femme. Sincèrement éprise d’Eugène, Berthe ne peut que se féliciter de son mariage. Son mari, loin de l’écarter de la peinture, l’y encourage. 

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Ce sont des années particulièrement fertiles pour Berthe. Elle participe à sept expositions du groupe sur les huit organisées entre 1874 et 1886. Elle voyage à Gêne, Pise, Florence, Jersey, Amsterdam. Elle expose à Paris, à Bruxelles, à New-York. Elle vit entourée d’artistes et d’écrivains. L’année 1879 qui marque la naissance de sa fille Julie est la seule parenthèse dans sa production. Enfin, Berthe surmonte avec brio l’un des obstacles les plus difficiles pour une femme peintre : celui d’être considérée comme une artiste à part entière et non comme une simple amatrice. A cet égard, il n’est que de rappeler combien l’achat, encouragé par Mallarmé, de Jeune femme en toilette au bal par le musée du Luxembourg à Paris, alors musée des artistes vivants, fut une marque de reconnaissance déterminante pour elle. Berthe livre avec ce tableau une évocation libre et brillante d’une jeune femme en tenue de soirée, qui excite la plume de la critique. Voici ce qu’en dit Charles Ephrussi dans La Gazette des Beaux-Arts, en 1880 : « Mme Berthe Morisot est française par la distinction, l’élégance, la gaieté, l’insouciance ; elle aime la peinture réjouissante et remuante : elle broie sur sa palette des pétales de fleurs, pour les étaler ensuite sur la toile en touches spirituelles, soufflées, jetées un peu au hasard, qui s’accordent, se combinent et finissent par produire quelque chose de fin, de vif et de charmant ».

En 1895, Berthe s’éteint d’une grippe. Son talent est loué et reconnu, dès avant sa mort. Femme peintre, peintre de femmes, elle aimait farouchement la peinture.

Olivia Jan