Histoire

Le Moyen Âge, l’Histoire au féminin 

 

 

Existe-t-il une époque bénie pour les femmes ? Hier assurément non, aujourd’hui pas encore, demain peut-être. À l’exception de la mythique civilisation des amazones vivant autour de la mer Noire, l’Histoire semble avoir été bien cruelle avec les femmes. Ou bien faut-il chercher là où nous pensons ne rien trouver.

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Jehanne d’Arc est une figure nationale disputée par tous les vieux républicains comme par les derniers royalistes. Elle est aussi le témoignage de ce que fut l’époque médiévale pour la femme. Son destin tient de la légende et son image est omniprésente dans nos églises de village. Pourtant, sa réalité historique est incontestable. Elle témoigne qu’au XVème siècle, à l’extrême fin du Moyen Âge, les armées d’un roi, ainsi que de grands seigneurs de guerre tels Charles d’Albret, Jacques de La Palice et autres La Trémoille suivirent au combat une jeune femme d’une vingtaine d’années. Un tel choix de la part des hommes les plus farouches de leur temps est un symbole manifeste d’une certaine considération de la femme par l’ensemble de la société. L’époque médiévale est en effet la parenthèse historique de l’Occident où le droit romain, farouchement patriarcal et même parfois misogyne, n’est pas appliqué et ne sert pas de référence à un quelconque code civil. Le droit coutumier des pays du Nord et l’influence certaine de l’Église permirent aux femmes d’obtenir une place d’une étonnante modernité au sein des sociétés.

Le Moyen Âge, société de l’imaginaire courtois et chevaleresque

Pas de suffragettes au Moyen Âge

Commençons par observer les couches réputées inférieures de la société. Une égalité politique stricte règne entre hommes et femmes : ils sont tous sujets d’un prince. Néanmoins, faire des activités politiques le monopole des seules têtes couronnées serait incorrect pour la période. Beaucoup de corps intermédiaires, villes et autres corporations, possèdent des assemblées où des décisions sont prises à l’issue de votes. Hommes et femmes siègent et votent à égalité, reflet d’une vie sociale où les deux sexes mènent leur vie de manière certes différente, mais sans notion d’assujettissement. Les registres notariés de l’époque prouvent que les femmes mariées peuvent fonder des magasins et y travailler sans accord marital et qu’elles ne prennent que très rarement le nom de leur mari, signe d’une certaine égalité des deux partis au sein du couple. Ces découvertes sont l’œuvre de Régine Pernoud : cette historienne de renom a beaucoup œuvré à reconsidérer le statut de la femme au Moyen Âge. De manière plus générale, en France où la paysannerie représente plus de 90% de la population, les questions de l’égalité sociale, de l’égalité politique ou encore de l’égalité dans les foyers, sont en réalité des non-questions. Tout le monde participe aux travaux de la ferme qui nécessitent un nombre important de bras tant les tâches sont dures et variées : femmes et enfants travaillent en harmonie avec les hommes. Quant à savoir si l’égalité dans le travail était alors vue comme une chance par les femmes, c’est encore une autre question. Du moins hommes et femmes prenaient part à l’équilibre de la vie sociale et politique, non pas dans une recherche d’égalité mais plutôt de manière spontanée et complémentaire, aucun des deux sexes n’ayant de prétention fondée à dominer l’autre.

Dans la haute société, les constats sont encore plus faciles à faire tant les grandes dames de l’ère médiévale sont maintenant connues. Aliénor d’Aquitaine, Blanche de Castille, Isabelle Ire la Catholique et tant d’autres sont de grandes souveraines qui marquent leur temps en se révélant aussi habiles politiciennes que mères accomplies. Au milieu de multiples intrigues politiques, la duchesse Aliénor d’Aquitaine met au monde dix enfants dont l’un deux n’est autre que le célèbre Richard Cœur de Lion. En France, le cérémonial veut que la Reine reçoive un couronnement qui lui soit propre, au moment de son mariage avec le monarque ou au moment du sacre de ce dernier ; la cour de France voulant ainsi souligner le rôle politique qu’il entendait donner à la femme du Roi. Cette pratique disparaît peu à peu durant l’époque moderne, la Reine ne devenant qu’une ‘‘première dame’’dont la tâche n’est plus que d’assurer une descendance à son royal époux. Est-ce à dire qu’il faut douter de l’idée d’un continuel progrès dans l’Histoire ?

L’Église et la femme

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La cathédrale de Chartres : un reliquaire géant pour le voile de la Vierge.

Paradoxalement, à l’heure où nous parlons de donner une plus grande place aux femmes dans les institutions de l’Église romaine jugée sexiste, il faut considérer que la chrétienté s’est pourtant révélée être un facteur d’émancipation de la femme durant la période médiévale. En effet, depuis ses débuts, mais peut-être plus visiblement au Moyen Âge, l’Église a érigé une figure particulière comme étant le meilleur intermédiaire entre Dieu et les hommes : la Vierge. Une frénésie de dévotion mariale se manifeste dans les nombreux vocables attribués aux édifices religieux en Europe. Les cathédrales en sont le meilleur exemple, et Notre-Dame de Paris en est le témoignage le plus célèbre. Marie est montrée comme le symbole de la perfection, comme le temple de Dieu par excellence. Les religieux mettent en avant ses qualités de femme pour justifier son intercession face à un Dieu encore assez inaccessible : douceur, pitié, amour… Le modèle de la perfection humaine est donc une femme : dans un monde imprégné du sentiment religieux, la répercussion socio-culturelle est mathématique. 

Plus concrètement, les femmes trouvent dans l’Église un moyen d’exercer une influence certaine dans la société par les rôles qui pouvaient leur être confiés. C’est notamment le cas des grandes abbesses dirigeant des territoires plus gros que beaucoup de seigneuries. Véritables lieux de pouvoir, ces abbayes de femmes jouissent aussi d’une solide réputation intellectuelle. Étude des textes sacrés, enseignements des enfants, apprentissage du latin et du grec, rien ne les distingue des monastères d’hommes, contrairement aux siècles futurs qui les relégueront à la clôture et à la prière contemplative. Certains textes rédigés par ces femmes de Dieu sont de véritables objets mode en plein cœur du XIIème siècle et trouvent encore un écho chez nos actuels adeptes des remèdes naturels. Nous parlons bien évidemment ici de l’œuvre prolifique et prolixe de la bénédictine Hildegarde de Bingen et notamment de ses très célèbres Physica et Causae et curae. La valeur de ces religieuses est tant considérée au sein de la chrétienté que, ce qui paraîtrait inimaginable aujourd’hui, est accompli à Fontevrault au XIIème siècle : quand Robert d’Abrissel fonde deux monastères (l’un de femmes, l’autre d’hommes), il les place sous la seule autorité d’une abbesse. Cette période fut-elle alors un âge moyen pour la femme ou au contraire un âge d’or ? Sans être aussi catégoriques évidemment, voyons que le constat reste sans appel : nous avons encore beaucoup à apprendre du Moyen Âge !

Hervé de Valous