Actualité

Ingérence démocratique des réseaux sociaux

Comment interpréter les récentes altercations entre le président Trump et Twitter ou même Snapchat ? Et pourquoi Mark Zuckerberg refuse, à contre courant, de suivre ce mouvement de censure ? Si les réseaux sociaux sont des outils pour les débats politiques, ils peuvent tout autant être des outils antidémocratiques.

Twitter et Facebook (on pourrait en citer bien d’autres, mais ceux-ci sont les plus influents car non limités à un seul groupe démographique) ont en effet, aujourd’hui, un rôle primordial sur la démocratie. Tous les hommes politiques les utilisent, ils sont le principal vecteur de promotion d’idées politiques, et sont donc absolument centraux dans la vie politique actuelle, et ce en étant pourtant gérés par des entreprises privées. Et l’on peut facilement voir les problèmes que cela peut poser.

 

Les réseaux sociaux peu propices au débat politique

Tout d’abord, d’un point de vue purement fonctionnel, on peut se demander si ces sites sont les meilleurs endroits pour animer le débat politique en ligne. En effet, la rentabilité, et donc la survie de ces sites, repose sur la vente des données personnelles aux annonceurs. Pour qu’ils aient plus de données, il faut inciter les utilisateurs à rester le plus longtemps possible sur ces sites, et donc à leur donner le contenu qu’ils veulent voir. Les algorithmes sont donc pensés pour vous montrer le contenu artistique, humoristique, mais aussi politique que vous voulez, et à ne pas vous montrer celui que vous n’appréciez pas. Mécaniquement, les utilisateurs s’enferment donc peu à peu dans des bulles de contenus, où ils ne sont confrontés qu’à des informations qui valident ce qu’ils pensent déjà. L’on assiste alors à la polarisation des groupements politiques, qui radicalisent peu à peu leur pensée, n’étant plus confrontés à des faits qui pourraient les forcer à se remettre en cause. 

Les entreprises qui gèrent ces sites ne sont pas non plus obligées à être neutres politiquement. Les meilleurs exemples sont sans doute les mentions « fake news » et « appel à la violence », apposées à deux tweets du président américain Donald Trump, l’un sur le vote par correspondance et l’autre sur les émeutes raciales à Minneapolis. C’est ici un exemple clair d’ingérence d’une société privée dans le débat public, et tout le problème repose sur le fait que l’entreprise se positionne ici comme objective, car elle dénonce ces tweets au travers de son site et non avec un tweet de l’un de ses dirigeants.

 

Les réseaux sociaux comme outils antidémocratiques

Si des voix dissidentes peuvent être occultées par l’algorithme ou critiquées par les réseaux eux-mêmes, elles peuvent aussi être purement et simplement censurées. Il existe deux moyens pour effectivement censurer un adversaire politique sur internet. La première est indirecte et consiste à nous attaquer à nos moyens de subsistance, à savoir nos sponsors. C’est notamment la stratégie utilisée par Sleeping Giants, un organisme créé en 2016 se présentant comme « luttant contre les discours de haine » par la promotion de vastes campagnes de boycott. Ils s’attachent à faire pression sur les marques soutenant, directement avec des sponsorings, ou indirectement avec des espaces publicitaires, des contenus qu’ils estiment haineux ; comprenez des contenus de droite dissidente. Le mouvement a ainsi fait pression sur les annonceurs qui avaient des publicités sur des sites comme Boulevard Voltaire (créé par Robert Ménard), Breiz Atao (créé par le nationaliste celte Boris Le Lay), ou encore Valeurs Actuelles. Plus récemment encore, c’est le sponsor du vidéaste Raptor Dissident, Nord VPN, à qui certains ont demandé d’annuler le soutien. L’on pourrait continuer la liste encore longtemps, mais il convient aussi de parler de la censure explicite. 

En effet, qui dit compagnie privée dit liberté totale dans ses règlements internes et donc la capacité de censurer qui l’on veut. Cette censure peut être “douce“ dans le cas du shadowban, où la personne peut encore publier mais où ses publications seront peu ou pas visibles ; ou “dure“, avec la suppression pure et simple du compte. L’exemple le plus flagrant est ici la suppression de certains posts du président brésilien Jair Bolsonaro soutenant l’hydroxychloroquine. Des entreprises privées décident alors de priver le président d’un pays souverain de l’un de ses modes de communication.

Cette censure peut aussi être causée par l’instrumentalisation des outils de signalement. Il est en effet dangereusement simple de faire censurer un compte, en coordonnant le signalement massif d’un compte. Il suffit de quelques centaines de signalements, ce qui est très facile à coordonner, pour que l’algorithme prenne peur et décide de faire sauter le compte, que cela soit justifié ou non. C’est justement cette simplicité du signalement massif qui explique les inquiétudes nombreuses autour de la loi Avia, votée le 13 mai 2020 en France, et qui prévoit de très lourdes sanctions pour les réseaux sociaux s’ils ne retirent pas dans de très brefs délais des contenus considérés comme haineux. Les délais, 24 heures pour un contenu « manifestement illicite » et 1 heure pour les contenus terroristes ou pédopornographiques, sont bien trop courts pour que les réseaux puissent vérifier manuellement si le contenu est effectivement haineux. La loi aboutira donc naturellement à une autocensure de la part des réseaux sociaux craignant les sanctions, et donnera plus de pouvoir aux groupes de pression.

 

On voit donc bien les problèmes que posent la nature des réseaux sociaux, et leurs conséquences sur le débat public. On laisse des entreprises privées gérer une part toujours plus importante du débat politique, et ce, sans aucun contrôle démocratique. Par ailleurs, compte tenu de la taille de ces réseaux sociaux, il est illusoire de penser que d’autres sites comme Gab, qui met en avant sa plus grande liberté d’expression - “a social network that champions free speech, individual liberty and the free flow of information online” - pourraient les concurrencer. Twitter et Facebook ont un contrôle monopolistique du débat politique en ligne. Il reste à voir si les récentes actions et déclarations du président américain à l’encontre de Twitter auront réellement une influence.

 

Hervé d’Yrlan de Bazoges

Histoire

«La République nous appelle »

 

Il fut un temps où les philosophes devisaient sur le meilleur des régimes. Depuis la fin du XVIIIème siècle, et ce, grâce à la France, la question ne se pose plus. L’Histoire semblerait définitivement trancher en faveur de la démocratie. C’est d’ailleurs par elle que notre naissance historique remonte à 1789.

 

 

Le choix unanime de la nation révolutionnaire

Quand le ciel de la monarchie française s’assombrit en 1789, rien ne laisse présager que, quelques années plus tard, le régime démocratique viendrait remplacer l’antique couronne capétienne. Les manuels de la IIIème République exultent pourtant un peuple soudainement conscient de sa servilité, brisant les chaînes du tyran, le mettant à mort et proclamant la République. Le peuple ! Quel grand mot pour décrire des foules urbaines menées par quelques poignées d’avocats et d’orateurs grandiloquents. Rappelons que les campagnes d’alors se montrent majoritairement hostiles à cette jeune République qui leur retirent leurs prêtres pour « déchristianiser » la nation, ainsi que leurs enfants pour défendre cette dernière assiégée par l’Europe. Sur un pays composé à 80% de ruraux, le rapport de force est vite établi. Tandis qu’à Paris, au cours des journées révolutionnaires durant lesquelles le peuple entre dans la mythologie avec fracas, ne se réunissent jamais guère plus de 20 000 anonymes sur une ville de 700 000 habitants.

 Après la chute de Louis XVI, le 10 août 1789, la Convention nationale est élue au suffrage universel à plusieurs scrutins. L’abstention frise les 90%, et pourtant c’est cette même assemblée, élue par 700 000 électeurs sur 26 millions d’habitants, qui proclame la République « une et indivisible ». Les députés de la révolution ne cachent pas leur mépris pour ce peuple qu’ils représentent et dont ils se sentent responsables. Barnave explique d’ailleurs admirablement bien le rôle de l’Assemblée : « Le peuple est souverain dans un gouvernement représentatif, mais ses représentants sont ses tuteurs ». Finalement, la République trouve sa meilleure défense, en plus de son carré de fanatiques, dans ceux qui acquièrent les biens spoliés de l’Église et des émigrés, rassemblés dans un ensemble appelé biens nationaux qui représentent près de 10% du territoire. Cette partie non négligeable de la population, près d’un million, se montre la plus hostile et la plus craintive à un retour en force des aristocrates et de l’Église ; Jaurès y voit la preuve de l’origine bourgeoise de la Révolution de 1789. Un parlement de bourgeois éclairés ne représentant qu’eux-mêmes, défendu par des propriétaires craintifs : l’origine de la démocratie la plus célèbre du monde. 

 

Le régime de la Liberté

La démocratie que promeut la France depuis 200 ans est étroitement associée  à l’idée de Liberté. Sous ce concept mis en avant par les Lumières, puis par les libéraux et après eux par les socialistes, se cachent divers principes : la tolérance, la liberté individuelle, etc. La devise initiale de la République, « Liberté, égalité, fraternité ou la mort », met d’ailleurs en valeur cette vertueuse tolérance républicaine. Nous pourrions juger cette devise comme symbolique ; pourtant, la Convention vote la loi dite des suspects le 17 septembre 1793 : « Les partisans de la tyrannie, du fédéralisme et les ennemis de la liberté » sont près de 500 000 à passer devant les tribunaux révolutionnaires pour y être jugés. Quant à la liberté individuelle, consubstantielle à la démocratie libérale, elle fut sacrifiée sur l’autel de la patrie en danger. En effet, les élites républicaines prirent rapidement conscience que l’élévation au rang de citoyens de millions de Français donnait à la France la faculté d’avoir l’armée la plus puissante d’Europe. Le principe du citoyen-soldat est repris de la Rome antique ainsi que de la démocratie athénienne. Les droits civils ne sont que la corollaire des devoirs nationaux. La démocratie française invente le poison mortel auquel l’Europe allait goûter pour en mourir entre 1914 et 1918 : la conscription. Des milliers de jeunes gens meurent en ayant sur les lèvres les célèbres couplets du Chant du départ : « Un français doit vivre pour elle [la République] // Pour elle un Français doit mourir ». La conscription fait 1 700 000 morts entre 1789 et 1815, et 1 400 000 entre 1914 et 1918. Nous sommes bien loin des chiffres des guerres de Louis XIV, pourtant si décriées. Le Roi-Soleil, celui qui a « trop aimé la guerre », n’alignait que 600 000 hommes au plus fort des coalitions.

Pour finir sur une rapide histoire des idées, nous pouvons évoquer le nœud gordien de la démocratie, hésitant entre la Liberté et l'Égalité. La première est sans cesse réduite pour le plus grand triomphe de la seconde. Le Roi et les aristocrates payent les premiers cette contradiction ; les travailleurs ensuite, en perdant les corporations par la loi Le Chapelier qui leur ôte la liberté de se réunir et de s’associer pour être tous, isolés, sur un pied d’égalité devant l’État. Aujourd’hui, le piège de cette ambivalence mortelle achève de se refermer sur notre monde qui a oublié Maurras : « L’égalité ne peut régner qu’en nivelant les libertés, inégales de leur nature ».

 

Démocratie universelle

La sacralisation contemporaine du principe démocratique amène au rejet sans nuance de toute autre forme de gouvernement : le régime devient un prétexte pour les conflits. Entre motivation idéologique sincère et hypocrisie cynique, la frontière est floue. En 1789, l’Assemblée proclame un décret de « déclaration de paix au monde ». Quelques années plus tard, la France déclare la guerre aux tyrans, envahit l’Italie, les Pays-Bas, renverse les régimes en place, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. « Les Républiques sœurs » ainsi fondées sont tout autant un outil d’exportation idéologique qu’un appareil diplomatique de domination. Les révolutionnaires condamnent les guerres de conquête, mais ouvrent la porte de l’ingérence politique tout en ne refusant pas de piller allègrement les « sœurs » pour remplir le Trésor public. Plus tard, dans son discours du 4 juillet 1918, le président américain Wilson théorise « la paix démocratique ». Selon lui, la démocratie doit être imposée en vue de garantir une paix stable. Les affaires étrangères se moralisent, c’est le grand retour des guerres saintes. En 1918, les Alliés admettent de traiter avec les empires austro-allemands, à la seule condition que les deux dynasties régnantes abdiquent au préalable. La victoire militaire ne suffit désormais plus, il faut aussi la victoire doctrinale. Dans notre histoire plus récente, les guerres en Irak ainsi qu’en Libye répondent à ces logiques idéologiques de paix démocratique, en imposant un régime conforme à la pensée occidentale dans des régions du globe les moins disposées à cette forme de pouvoir. Néanmoins, l’actualité semble montrer que l’Histoire aborde une nouvelle période, ou du moins que la nôtre s’essouffle durablement. L’âge de la démocratie libérale passe.

Hervé de Valous

Littérature

 

Les lettres du peuple

 

L’art et la littérature appartiennent à tous. Pourtant, longtemps dans leur histoire, une grande partie des hommes s’en voyaient exclus, oubliés. Il n’y avait de place que pour les grandes épopées de rois et de héros, dont les vies s’achevaient glorieusement. Mais l’ère moderne a vu la littérature se démocratiser ; elle parle de tous, de l’homme, de la réalité, de la vie. La voix de l’homme réel, de l’homme du peuple prend le pouvoir dans la littérature.

 

 

Représenter les oubliés

La littérature, telle qu’on la voit évoluer au XIXème siècle, ne représente plus ces figures de grands hommes se battant pour l’amour ou le pouvoir. Non, plus de terribles guerres, de poignantes tragédies ; place à l’homme. L’homme banal, repoussant peut-être, auparavant considéré comme n’ayant aucun intérêt. Pourquoi n’aurait-il pas, lui aussi, le droit d’exister dans la littérature ? Il n’était bon qu’à souffrir d’une vie banale, à labourer ses terres, nourrir sa famille.

Cette injustice littéraire est réparée par de nombreux écrivains, comme Emile Zola, Victor Hugo, Gustave Flaubert, Balzac, qui, prenant leur plume, donnent à ces anonymes une place égale dans les livres auprès des grands rois d’autrefois. Ils parlent de ces personnes qui mènent leurs propres guerres contre la faim, la misère, la souffrance de l’existence, contre les illusions de l’amour. Émile Zola, avec sa fresque romanesque des Rougon-Macquart, formée d’une vingtaine de romans écrits entre 1870 et 1893, parle de ces petites gens, dont tout le monde veut ignorer l’existence. Il réalise un travail de scientifique et de journaliste en dépeignant, de la manière la plus réaliste qui soit, la vie d’un mineur Etienne Lantier, d’une blanchisseuse nommée Gervaise Macquart, jusqu’à la vie des prostituées, des artistes et de bien d’autres figures ouvrières de l’époque.  La fiction est renouvelée et se nourrit des hommes dans ce qu’ils ont de plus naturel et de plus trivial, de plus ordinaire, voire de plus sordide. Les figures héroïques et les épopées se métamorphosent : les héros ne sont plus ceux d’une époque mais ceux de leur propre existence. Avec son œuvre monumentale qu’est Madame Bovary, Gustave Flaubert décrit les espoirs déçus d’une jeune femme, Emma, qui se berçait d’illusions formidables quant à la vie. Elle aspirait au grand amour, à la vie mondaine et riche décrite dans les romans qu’elle lisait. Mais la terrible banalité de la vie la rattrape bien vite, et son désespoir de voir ses rêves hors de portée la fait sombrer dans l’ennui d’un quotidien monotone et sans goût. Ce roman est en quelque sorte la revanche de la littérature moderne contre la littérature idéaliste. Elle met fin aux illusions et montre le visage de la réalité.

Cet élan de démocratie littéraire semble avoir un profond lien avec la modernité. Tout ce qui existe s’universalise, les connaissances du monde s’exportent dans chaque continent, l’industrie est florissante et les populations abandonnent les terres pour le travail des villes. Les arts, désormais accessibles à tous, s’attachent à décrire, reproduire et expliquer cette modernité bouleversante qui rend encore plus apparents ces ouvriers sans nom, ces hommes de l’ombre, ces personnes fondamentalement banales. Zola dépeint cette modernité dans Le Ventre de Paris, publié en 1873. Le récit prend ses racines dans les Halles de Paris, dans lesquelles toutes sortes de produits abondent. Dans le roman, la monstruosité des Halles apparaît, foudroyante : les petits commerçants meurent lentement, asphyxiés par la terrible modernité du nouvel édifice marchand, avalés par le ventre de Paris.

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Léon Augustin Lhermitte, Les Halles, 1895

Le plaidoyer politique

La littérature est un instrument fort d’engagement politique. Elle est l’instrument de tous, elle n’appartient à personne, ce qui fait qu’elle possède cette dimension purement démocratique en son sens littéral : elle est le “pouvoir du peuple“, la chose du peuple. D'ailleurs, la littérature a souvent effrayé les gouvernements. Combien de fois dans l’histoire fut exigée la censure ? Il fallait empêcher les écrivains de rompre la paix sociale par des idées novatrices qui pouvaient être considérées comme nuisibles, perverses et immorales. Au XIXème siècle qu’on appelle “siècle du roman“, ce genre est vu par certains comme une forme dangereuse. La littérature étant désormais accessible à toutes les classes sociales, elle parle à tous et a donc un pouvoir certain d’influence. Certains détracteurs de cette expansion du roman reprochent aux écrivains de véhiculer des messages immoraux, ou encore contre la religion. Eugène Budé, fondateur du Bureau international contre la littérature immorale parle du roman comme d’un « mal » qu’il faut combattre. Mais ce qu’ils attaquent ne serait pas simplement la réalité ? Les écrivains du XIXème siècle s’attachent à dépeindre le réel, notamment ses maux, ses déboires, ses laideurs. La littérature effraie ainsi les classes instruites et les politiciens, car elle occupe une place grandissante dans l’espace public, et son influence s’étend.

Madame Bovary de Gustave Flaubert illustre le pouvoir de l’écriture. Peu après sa parution, l’œuvre est jugée immorale et obscène, car le personnage d’Emma Bovary trompe son mari. L’écrivain, dans le roman, ne la punit pour ses actes que par son suicide. Pour les juges et bourreaux de ce roman, ce suicide laisserait entendre que Flaubert ne condamne pas l’adultère. Flaubert comparaît devant un tribunal de la Cour impériale, pour le chef d’inculpation « d’outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ». Son œuvre est malgré tout acquittée.

Avec cette démocratisation de l’écriture, la littérature s’engage dans des luttes sociales. Les écrivains montrent la réalité pour mettre à jour les injustices et la misère. Victor Hugo défend, dans ses écrits, tous les miséreux qui sont victimes d’injustices sociales. Dans son œuvre Claude Gueux publiée en 1834, Hugo défend le condamné à mort auquel la vie est ôtée car il essayait de survivre. Misérable parmi tous, il a volé et tué pour nourrir sa famille. L’écrivain se bat contre la peine de mort, une peine qu’il juge cruelle, injuste et inefficace. Il dit : « Cette tête de l’homme du peuple, cultivez-la, défrichez-la, arrosez-la, fécondez-la, éclairez-la, moralisez-la, utilisez-la ; vous n’aurez pas besoin de la couper. » Hugo plaide pour ces laissés-pour-compte, qui sont les proies d’une société inégalitaire, sévère et rapace.

 

La littérature s’étant démocratisée, elle a un réel pouvoir politique, elle parle pour tous, de tous. Elle dévoile ce qui est, parle pour ceux qui ne peuvent pas, défend ceux que personne ne veut défendre.

 

Marianne Mouchet

Histoire de l'art

David démocrate, Le Serment du Jeu de paume

Le Serment du Jeu de paume (1791), œuvre inachevée de Jacques-Louis David, offre une vision idéalisée de l’un des actes fondateurs de la démocratie française.

 

Un tableau chargé d'histoire

Si, par sa manière de peindre, David apparaît souvent comme un artiste classique et plutôt conventionnel, il l'est bien moins dans ses engagements politiques. En effet, l'élan révolutionnaire dont il est animé le poussera à s'attacher aux partis les plus virulents de la Révolution française. Il vote ainsi en 1793 pour la mort du roi, et apparaît comme très proche de Robespierre. On peut donc comprendre qu'en 1790, c'est lui-même qui convainc le Club des jacobins de lancer une souscription nationale afin de financer un tableau ambitieux ; à savoir, une immense toile mettant en scène le fameux serment du Jeu de Paume, pierre angulaire des changements de la Révolution française. La scène représentée dans les gravures et les dessins préparatoires du tableau se déroule en 1789, « l'année sans pareille » comme les révolutionnaires la nommeront, dans la grande salle du Jeu de Paume, située dans le château de Versailles.

C'est cette même salle que les membres des trois ordres, principalement ceux du tiers état, choisissent pour prononcer le fameux serment, celui de « ne jamais être séparés, et de se rassembler partout où les circonstances l'exigeront jusqu'à ce que la constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides ». Au nez et à la barbe d'un roi incapable de réagir, les hauts représentants d'une bourgeoisie lassée des privilèges et abus de l'Ancien Régime, s'apprêtent tout simplement à inventer une nouvelle constitution pour le royaume.

C'est ce moment de l'histoire lourd de conséquences, père de la future démocratie française, que David désire représenter ici.

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Jacques-Louis David, 1791-1792, huile sur toile, 304 x 654 cm, Musée National de Versailles

Sous la toile, le symbole

La volonté de représenter un renouveau, à travers cette œuvre, se lit en relief. David veut glorifier, voire diviniser ce passage en force des membres des Etats généraux. En s'appuyant sur les dessins préparatoires et les gravures exécutés par le peintre, ainsi que sur les nombreuses reproductions qui complètent ce tableau inachevé, on peut apprécier les rouages de cette composition grandiose. Un seul élan de centaines de protagonistes s'imposent à nos yeux. Cette convergence totale des personnages vers le centre du tableau, en l'occurrence vers Bailly alors maire de Paris, donne un sentiment d'union et de mouvement synchronisé vers un même but, signifiant cette volonté unanime de changement.

Au premier plan, l'on aperçoit, en groupe, un représentant de chacun des trois ordres, presque enlacé. L'union nationale est au centre de la composition. David, qui a pourtant peint les lieux in situ, n'a jamais assisté à la scène. Ainsi donc, la composition est héroïsée à l'extrême, et présente, de ce fait, certains détails intéressants. Parmi ceux-ci, le peuple qui, d’une même voix, semble encourager les protagonistes. Cette foule en liesse, visible grâce aux rideaux qu'un vent puissant soulève, ajoute à la monumentalité de l'œuvre.

Même inachevée, cette œuvre de David reste l'un des grands symboles de la naissance de la démocratie française.

Tableau inachevé

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Anonyme

Philosophie

L’implication démocratique

 

Que veut dire “crise démocratique“ ? Est-ce que les gouvernants n’appliquent pas le souhait des citoyens, ou est-ce que les citoyens ne s’accordent pas sur un bien commun ? La démocratie est davantage qu’un système politique, elle est une liberté qu’il faut pratiquer.

Les démocraties classique et contemporaine

 

La démocratie occidentale est le fruit d’une double naissance. La mère est la démocratie grecque, ses filles jumelles sont les démocraties américaine et française. Comme toute organisation sociale, le système démocratique évolue en même temps qu’évoluent les sociétés et leurs manières de fonctionner. Les motivations pour l’instauration d’un régime démocratique diffèrent d’une naissance à l’autre. Chez Aristote, l’intérêt de la démocratie tient en ce que la raison est partagée entre tous les hommes, qui, en mettant en commun toutes leurs considérations, obtiennent la rationalité la plus complète pour décider. Il y a une idée d’intelligence collective additive : « Au sein d’un grand nombre, en effet, chacun possède une part d’excellence et de prudence, et quand les gens se sont mis ensemble, de même que cela donne une sorte d’homme unique aux multiples pieds, aux multiples mains et avec beaucoup d’organes des sens, de même en est-il aussi pour les qualités éthiques et intellectuelles » (Les Politiques, III, 11). Cette démocratie classique se distingue des démocraties modernes. Pour celles-ci, ce qui importe d’abord, ce sont les principes de liberté et d’égalité revenant à chaque citoyen, couronnés par le principe d’un système représentatif : « Gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » (Abraham Lincoln).

Malgré des mécanismes institutionnels communs, les filles ressemblent peu à la mère. En plus de l’impulsion idéologique des Lumières, cette transfiguration démocratique peut être expliquée par le changement, dans les activités humaines, qui requiert différents comportements politiques. Dans son livre Le Public et ses problèmes (1927), John Dewey présente la démocratie comme une simple émanation d’une situation socio-économique. Le mouvement démocratique des XVIIIème et XIXème siècles n’est plus le résultat des questionnements des Lumières sur le bien commun, l’autorité, la liberté, la justice, etc., mais il est le reflet des changements scientifiques, économiques, techniques et donc sociaux de l’époque moderne. Dans une telle lecture, la démocratie moderne apparaît comme nécessaire. Les théories économiques libérales, la prolifération technique, les opportunités personnelles, l’ouverture de vastes marchés de plus en plus lointains, etc., toutes ces tendances ne devaient plus être gênées par les pratiques politiques et légales établies. Ainsi, naquit la volonté de limiter le champ d’action de l’État pour aboutir à un système politique dans lequel la liberté de chacun et l’égalité seraient au centre (et parce que la religion était un autre moyen d’exercer l’autorité, l’Église fut aussi victime de ce mouvement). L’État est réduit à la fonction d’assurer la justice entre ceux qui sont désormais des “individus“.

En effet, la démocratie, par le rejet de toute forme d’association et d’autorité au nom de la liberté, a mené à un individualisme certain et à une certaine désintégration de la société ; Dewey parle d’un « nouvel âge des relations humaines ». Dès 1835, dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville souligne l’ambiguïté de cet individualisme démocratique. Celui-ci, permet à la fois l’expression d’une liberté individuelle, mais  mène aussi à l’égoïsme de l’individu au sein de la société : « Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux, qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils se remplissent l’âme ». Le risque de l’idéologie démocratique est que ce qui est une société (c'est-à-dire des habitudes collectives) ne devienne qu’un ensemble d’individus.

 

Plénitude de l’idée démocratique​

C’est déjà parce que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée » (Descartes, Discours de la méthode) que l’opinion originelle sur la démocratie est qu’elle tire toute sa force d’une intelligence collective supérieure à toute intelligence individuelle. Il faut souligner ici la tradition grecque, selon laquelle la discussion est un moyen d’atteindre la vérité, comme en témoignent les écrits du Philosophe et autres pères de la philosophie. La démocratie moderne a encombré ce principe de discussion par des principes abstraits que nous avons du mal à traduire en actes. Pour rendre compte de la faiblesse des formules démocratiques modernes, il ne faut pas seulement rappeler les premiers articles de La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (1789), ou les impossibilités géopolitiques à imposer la bonne parole aussi universelle soit-elle, mais il faut surtout constater la difficulté encore aujourd’hui à vivre d’après l’idée de la démocratie. Nous sommes aussi loin de la démocratie classique que des Lumières.

Il serait bon de relire un petit article de Kant intitulé Réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? (1784). Kant veut expliciter la devise des Lumières « aie le courage de te servir de ton propre entendement ». L’emploi du mot “courage“ porte une double injonction : la première est qu’il faut du courage pour prendre de la distance avec toute figure de direction (religions, modèles, dirigeants, etc.) qui fait de nous des individus passifs et manipulables, et dans un second temps, il faut du courage pour se diriger seul. En effet, en lisant ce texte, nous comprenons pourquoi le mot liberté est associé au mot travail chez Kant. Une fois que nous sommes sortis de nos préjugés et de nos influences, il paraît vertigineux de penser par nous-mêmes et alors il faudra du courage. La liberté se construit et elle implique un « travail ennuyeux », mais c’est la liberté dont nous chérissons tant le mot. Si le mot est au centre de la démocratie moderne depuis cette époque des Lumières, il faut en saisir pleinement le sens. Il faut apprendre à penser par nous-mêmes et déjouer les fake news – être pragmatique – mais aussi partager nos opinions entre citoyens. C’est en discutant avec les autres membres de notre société que nous apprendrons d’abord à défendre ce que nous croyons être vrai, ou bien que nous nous corrigerons, et alors pourra émerger un souhait de bien commun. La démocratie moderne doit reprendre à son compte l’habitude antique et philosophique de la discussion. Les institutions démocratiques  mettent la liberté au centre uniquement pour que nous la saisissions. Si les gouvernants doivent mener la société vers le bien commun, il faut que les gouvernés pointent tous vers le même but ; et alors l’écart entre les élites et le peuple sera réduit. La démocratie ne se joue pas au Parlement, elle se joue en bas de chez nous : elle se gagne ou se perd entre nous.

La démocratie repose sur deux niveaux : des institutions politiques et une implication citoyenne pour accomplir cette idée démocratique. Nous ne pouvons chérir le premier sans pratiquer le second.

Alban Smith

Économie

Démocratie, croissance et inégalités

 

Peut-on établir un lien, toutes choses égales par ailleurs, entre un gouvernement démocratique, la croissance, et le niveau d’inégalités ? « The social science literature on this topic is far from a consensus »  peut-on lire dans la conclusion de l’emblématique étude d’Acemoglu (MIT), Naidu (Columbia University), Robinson (Harvard University) et Restrepo (MIT) en 2014. La réponse à cette question divise profondément les économistes qui se contredisent entre eux, et parfois eux-mêmes entre deux études.

 

De l’absence de consensus

Depuis 1945, des centaines d’études ont été menées par des économistes et des chercheurs de tout bord pour élucider l’épineuse question de la relation entre la démocratie, la croissance et les inégalités. Des scientifiques sont revenus sur ces études en les groupant. Ils ont rétrospectivement identifié une opposition claire entre trois écoles. L’approche de comptabilité défend un effet positif de la démocratie sur la croissance ; l’approche des conflits considère que la démocratie nuit à la croissance ; enfin, l’approche sceptique nie la possibilité d’établir une relation univoque entre ces notions. La Chine et les Etats-Unis qui sont les deux plus grandes puissances économiques mondiales illustrent bien le fait que la démocratie n’est pas le seul chemin vers la croissance. Mais la question demeure : la Chine serait-elle encore plus prospère si elle était démocratique ? 

La contradiction des réponses à notre problématique ne résulte pas seulement du sujet en lui-même. Il faut aussi prendre en compte les divergences méthodologiques et les biais idéologiques des chercheurs. La première difficulté méthodologique réside dans la définition et la mesure de la démocratie. Les études font habituellement usage de critères issus d’organisations dites indépendantes comme l’indice Freedom House. Le problème est que ces mêmes critères sont biaisés parce qu’établis par des personnes occidentales acquises au dogme moderne de la démocratie. Ils sont d’ailleurs remis en question d’une étude à l’autre, et évoluent dans les temps, ce qui complique encore les comparaisons intertemporelles entre des études contradictoires. Enfin, la démocratie ne se concrétise pas de la même façon selon les cultures et les époques, ce qui complexifie la tâche visant à dégager une idée de la démocratie assez générale pour s’appliquer à plusieurs pays lors d’une étude.

 

Les mécanismes théoriques en faveur de la démocratie

Montesquieu et Adam Smith avaient déjà l’intuition que des institutions plus ouvertes comme celles d’Angleterre ou de Hollande, permettaient une meilleure performance économique que des gouvernements plus autoritaires comme en France au XVIIIème siècle. Par la suite, cette école de pensée a affiné ses arguments. Par exemple, le prix Nobel d’économie (1998) Amartya Sen estime que le débat démocratique permet un règlement pacifique des conflits sociaux et évite des blocages de plus grande ampleur et donc plus coûteux économiquement (comme les guerres civiles). De plus, selon lui, la démocratie favoriserait une information transparente, ainsi que la santé et l’éducation, ce qui permet une hausse du capital humain, vecteur de croissance économique. L’étude d’Acemoglu et alii semble aller dans le même sens puisqu’elle précise que « la démocratie augmente la proportion du PIB et des travailleurs non liés à l’agriculture, et favorise les études secondaires ». Rodrik souligne lui aussi que la démocratie a la vertu de limiter l’implication de l’État dans la production, et de l’augmenter dans la santé, l’éducation et la justice, ce qui permet une croissance plus stable. Au-delà de la théorie, Acemoglu et ses compères constatent empiriquement une hausse du PIB de l’ordre de 20% par habitant sur les trente années suivant la démocratisation. Mais ces résultats empiriques sont à nuancer, car ils pourraient n’être que le rattrapage d’une baisse du PIB liée aux troubles politiques qui précèdent la démocratisation.

 

Les vices économiques de la démocratie

L’approche des conflits qui affirme l’existence d’une relation négative entre la croissance et la démocratie se fonde, elle aussi, sur des théories et sur des observations empiriques. L’une des critiques les plus virulentes de l’efficacité économique de la démocratie est produite par l’école du Public Choice, fondée dans les années 1960 par James Buchanan (Prix Nobel d’économie en 1986). Ce mouvement de pensée a mis en évidence l’existence de cycles électoraux : les dirigeants d’une démocratie ne servent pas le bien commun, mais leur intérêt personnel, i.e. leur réélection. Pour ce faire, ils comptent sur la myopie des électeurs. Juste après leur élection, ils mènent des politiques de rigueur. Puis ils combattent le chômage par la relance publique aveugle, excessivement inflationniste et à long terme contre-productive. La démocratie semble donc nuire à la prise de décisions économiques efficaces et de long terme, par son mode de fonctionnement intrinsèque : le système d’élection. Cette théorie fut également constatée empiriquement au Royaume-Unis dans les années 1970.

En 1996, l’économiste américain Robert Barro, professeur à Harvard et à Stanford, publie une étude dans laquelle il observe empiriquement que la démocratie nuit légèrement à la croissance. Il a observé l’évolution de cent pays entre 1960 et 1990, et sa conclusion est formelle « il n’existe aucune solution miracle pour favoriser la croissance économique »... pas même la démocratie. Par ailleurs, dans les pays démocratiques en développement, l’électeur médian est pauvre, et une pression syndicale se développe, ce qui se solde par des politiques de redistribution des revenus, empêchant l’accumulation du capital et donc l’investissement. On parle de cycles de sous-développement. Un régime autoritaire, au contraire, est davantage protégé de ce type d’écueils (selon Alesina et Rodrik en 1994, ou encore Acemoglu et Robinson en 2006).

 

Quelles institutions pour une croissance optimale ?

Il semblerait que la question de la pertinence économique de la démocratie soit en réalité sans réponse. L’approche sceptique l’explique en affirmant que des systèmes politiques différents peuvent mener des politiques économiques similaires. La question qui doit donc retenir notre attention est celle des institutions qui sont les plus à même de porter une croissance à long terme. Dani Rodrik, célèbre économiste turc, explique dans son ouvrage La Primauté des institutions (2003) qu’il existe quatre types d’institutions indispensables à une croissance économique stable. Premièrement, les institutions créatrices de marché protègent les droits de propriété et garantissent l’exécution des contrats. Deuxièmement, les institutions de  réglementation des marchés qui renforcent la capacité de résistance aux chocs comme l’AMF (Autorités des marchés financiers). Troisièmement, les institutions de stabilisation du marché  garantissent un niveau faible d’inflation et réduisent les instabilités macroéconomiques comme les banques centrales. Et quatrièmement, les institutions de légitimation du marché sont essentiellement des réponses à des enjeux sociaux comme la sécurité sociale. R. Barro considère pour sa part que pour réussir à générer une croissance endogène, les institutions clés sont l’éducation, et la santé dans lesquels les pouvoirs publics doivent investir. Or un régime autoritaire peut prendre ces décisions. Pouvoirs démocratiques ou autoritaires, peu importe, pourvu qu’ils s’attachent à développer les institutions susmentionnées.

Arthus Bonaguil