Philosophie

La culture pour vivre

            

Alors que notre société traverse plusieurs crises majeures qui en affectent tous les domaines, la notion de “culture“ et les questions qu’elle suscite se font toujours plus pressantes dans le débat public ; elles sont au cœur des tensions politiques et idéologiques. Si précieusement conservée dans nos villes et nos musées et si admirée à travers le monde, la cultureavive toutes les  passions.

            

 

L’homme, cet être de culture

 

Le mot “culture“ est de toute évidence ambigu, et cette ambiguïté se  trouve exprimée dès l’Antiquité romaine à travers la notion  de       « cultura animi » que développa Cicéron, puisque sous des rapports différents, une terre et un individu peuvent être dits « cultivés ». Ce lien étroit qui demeure dans notre langue témoigne d'une réalité anthropologique. La culture correspond à un processus, à un travail, elle est indissociable d’une production. Dans Les Pensées d’un biologiste, observant que « de tout ce que l’homme a appris, éprouvé et ressenti au cours des siècles, rien ne s’est déposé dans son organisme », Jean Rostand concluait que la culture, ou plutôt la civilisation, est nécessairement « en dehors de l’Homme », c’est-à-dire exprimée à travers des productions « dans les bibliothèques, dans les musées et dans les codes ». Si l’auteur distingue dans cet ouvrage les deux notions de culture et de civilisation, c’est parce que, plus étroitement que la culture, la civilisation est liée à la politique et dépend de l’existence d’un État.

 

Une première acception du mot “culture“ désigne abstraitement ce par quoi l’existence humaine s’élève au-dessusde la pure animalité. Il s’agit d’un phénomène propre à l’être rationnel, qui témoigne donc de notre humanité. Dans un deuxième sens, la culture se rapporte à une population donnée et à une époque donnée, elle correspond aux habitudes et aux représentations mentales admises et transmises au sein de la société. Il s’agit autant des lois que des coutumes, des conventions, des langages, des croyances ou encore des valeurs qui forment le tout qui est l’élément immédiat de la vie commune d’une société. Enfin, dans un troisième sens, la culture a pour objet l’individu qui, à travers la pratique de l’esprit, réalise sa propre humanité, au sein d’une société. La culture désigne alors les sciences, la philosophie, la littérature et toutes les formes d’art. Elle est donc indissociable de faits particuliers et de réalités supérieures. C’est pourquoi, si elle représente un travail, une production ou encore un perfectionnement, elle porte aussi une valeur téléologique, c'est-à-dire une valeur qui constitue un rapport à une finalité. En cela, la culture est proprement humaine puisqu’elle correspond à la tension permanente de notre être en vertu d’une finalité rationnellement connue.

L’évolution de la notion au fil des siècles

Cicéron fut à l’origine de cette conception classique de la culture puisque le processus, qu’il décrivait comme analogique à celui du travail de la terre, traduisait aussi la notion grecque de « paideia » désignant « le traitement appliqué aux enfants pour qu’ils deviennent hommes ». Ce sens du mot culture ne s’est répandu en France qu’au XVIIIème siècle et évolua surtout à travers les écrits des philosophes romantiques allemands du siècle suivant. La culture devint l’expression d’une certaine force propre, dont le plein développement se serait réalisé à travers la puissance politique. La culture est alors le point de départ d’une prise de conscience d’un génie particulier, et cette affirmation d’un principe immanent, non plus transcendant, est à l’origine du nationalisme tel qu’il s’est développé au XXème siècle en Europe.

Cette rupture profita au développement de l’ethnologie ainsi qu’à celui du relativisme qui trouva à s’exprimer dans cette science. L’écrivain et ethnologue Claude Lévi-Strauss déclara dans un essai intitulé Race et culture que la lutte contre les discriminations des peuples s’inscrivait paradoxalement dans « un même mouvement qui entraîne l’humanité vers une civilisation mondiale destructrice de ces vieux particularismes auxquels revient l’honneur d’avoir créé les valeurs esthétiques et spirituelles ». Il manifeste ainsi que la civilisation entreprend maintenant de déconstruire à travers l’uniformisation des cultures, les valeurs jusque-là admises. Cette « forme de sécurité symbolique, intellectuelle et morale » se trouve, en effet, d'abord ancrée de diverses façons  dans nos cultures. Si elles sont « recueillies précieusement dans les bibliothèques et les musées » c’est parce que cette civilisation craint « de ne pas être capable » d’en produire d’équivalentes. Un seul ressort subsiste donc à la civilisation, celui de l’Etat et de la législation qui tendent à imposer un rapport nouveau aux individus, à la Justice, à la vie, à la mort…

L’inspiration de saint Jerôme, Johann Liss, 1631

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La culture au secours de la civilisation

 

Cependant, si la culture se rapporte à une société plutôt qu’à un État, elle se distingue aussi de la civilisation par sa permanence, comme le montrent les exemples de la Grèce antique et des empires romains qui ont survécu, à travers leur culture, à la chute de leurs institutions. Dans un célèbre discours prononcé en 1966, André Malraux précisait cette distinction et définissait la culture comme « ce qui répond à l’Homme lorsqu’il se demande ce qu’il fait sur cette terre ». Ce rapport transcendant que l’Homme entretient par la culture se trouve hautement manifesté par la religion qui en est un élément majeur, sinon le premier, puisque ses rites font ressortir un certain rapport à Dieu et puisqu’elle résout les problématiques les plus profondes de notre existence. Les deux termes de “culture“ et de “culte“ trouvent d’ailleurs leur racine dans le mot « cultura » désignant en latin le fait de travailler la terre et le fait d’honorer. De même, l’art est un élément éminemment culturel parce qu’il signifie une compréhension des réalités du monde à travers les formes qu’il produit. C’est ce qu’exprime Hannah Arendt dans La crise de la culture où elle décrit l’artiste comme « le producteur authentique des objets que chaque civilisation laisse derrière elle comme la quintessence et le témoignage durable de l’esprit qui l’anime ». La culture peut donc se passer de la puissance d’un État : elle perdure au-delà des civilisations et en forge de nouvelles.

La richesse de notre culture réside dans le fait qu’elle est à la fois singulière dans ses modes et universelle dans ses objets, qu’elle est individuelle mais aussi collective, qu’elle conjugue enfin toutes nos aspirations. C’est pourquoi, elle est, selon les mots de l’écrivain et mécène contemporain Jacques Rigaud qui y plaçait toute son espérance, « l’élan vital de l’Homme » et « cette tension de dignité qui maintient debout l’esclave enchaîné de Michel-Ange », car oui, parce que c’est en elle que réside la noblesse de l’Homme. La culture est un acte de résistance. 

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L’esclave rebelle, Michel-Ange, 1515.

Emmanuel Hanappier