Littérature

Notre-Dame de Paris : quand le patrimoine littéraire défend le patrimoine architectural

 

 

La culture est une communion : la notion corollaire de patrimoine implique un héritage. La culture est ce bagage dont nous sommes tous dépositaires, et l’incendie de Notre-Dame de Paris, en suscitant l’émotion à l’échelle mondiale, a manifesté cette dimension nationale mais aussi universelle du patrimoine.

J’étais à la recherche de textes littéraires évoquant Notre-Dame pour commémorer les deux ans de l’incendie, quand je suis tombée sur un texte de ce cher Joris-Karl Huysmans intitulé « La symbolique de Notre-Dame de Paris », paru dans Trois églises et trois primitifs. J’y ai trouvé, déconcertée, d’acides jugements sur les architectes et les historiens, et tout particulièrement sur les chartistes…! Huysmans les accuse de « matérialisme » à l’égard des monuments. Il leur reproche de ne voir, dans Notre-Dame, qu’un simple corps de pierre, et, en se contentant de décrire et d’étudier l’édifice d’un point de vue historique ou architectural, de faire œuvre de physiologistes. « Ils n’ont vu que la coque et l’écorce ; ils se sont obnubilés devant le corps et ils ont oublié l’âme. » Huysmans prône, à l’inverse, une approche symboliste des monuments : la symbolique, c’est « la science d’employer une figure ou une image comme signe d’une autre chose. » Loin des “leçons d’orthopédie monumentale” et des “pédantesques balivernes” débitées par ces vulgaires chartistes et autres historiens, suivons les sages conseils de Huysmans, et élevons-nous sur les plumes légères des auteurs qui ont fait de Notre-Dame « une cathédrale de poésie » (Michelet). 

La flèche de Viollet-le-Duc s’est effondrée le soir du 15 avril 2019.

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Au lendemain de l’incendie de notre cathédrale, en avril 2019, paraissait chez Points une mince anthologie de textes littéraires sur Notre-Dame. De Rabelais à Sylvain Tesson, en passant par Prévert et Balzac, le recueil remplit la mission que lui assigne cette phrase imprimée sur la couverture : LE PATRIMOINE LITTÉRAIRE DÉFEND LE PATRIMOINE ARCHITECTURAL. À la lecture de ce bref ouvrage, ce qui frappe, c’est la diversité des points de vue. Aucun auteur n’exprime le même sentiment devant le saint édifice : ils sont les divers instruments d’une même symphonie. Ce qui fait la richesse de tout chef-d’œuvre en effet, c’est bien la multiplicité des échos qu’il trouve, et un chef-d’œuvre n’a de valeur que dans la mesure où il rencontre une résonance dans le cœur des hommes. Ce qui frappe, donc, dans cette petite anthologie, c’est que, de François Villon à Sylvain Tesson, les auteurs manifestent des émotions toutes particulières et différentes. Avec ceci en commun toutefois, qu’ils soulignent la même sensation de gigantisme, qu’il soit symbolique, physique ou religieux : certains sont frappés par la structure imposante de la cathédrale, « lourde comme un éléphant et fine comme un insecte » (Anatole France), d’autres sont admiratifs des symboles immenses dont elle est chargée (« Notre-Dame est un tout sublime », selon George Sand), d’autres encore s’y ouvrent brutalement à la Foi (« En un instant mon cœur fut touché et je crus », Paul Claudel). Sans prendre le risque de les paraphraser médiocrement, je laisserai ici toute la place à ces écrivains dont les cœurs ont résonné au son des cloches de Notre-Dame.

Ainsi, « l’ombre mortelle de Notre-Dame lourde / comme un siècle de pierres et de prières » (Philippe Soupault) traverse les âges, marquant le paysage parisien et toute la culture française de sa silhouette familière. Silhouette plutôt massive, certes, que Zola représente ainsi dans son roman L’Œuvre : « Vue du chevet, colossale et accroupie entre ses arcs-boutants, pareils à des pattes au repos, dominée par la double tête de ses tours, au-dessus de sa longue échine de monstre ». Pour Huysmans qui, une fois de plus, ne mâche pas ses mots, il y a une symbolique à trouver derrière cette lourdeur-même : « Les tours sont mastoques et sombres, presque éléphantes ; fendues, dans presque toute leur longueur, de pénibles baies, elle se hissent avec lenteur, et pesamment, s’arrêtent ; elles paraissent accablées par le poids des péchés, retenues par le vice de la ville au sol ». Notre-Dame, quoique massive, est ciselée par le gothique flamboyant et la culture médiévale, en même temps que par le « génie de l’architecte » conjugué au « caprice de l'artiste » (G. Sand).

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“Notre-Dame accroupie entre ses arcs-boutants…”, Notre-Dame, Gravure de 1860

©Geneanet

Or, le grand poète de Notre-Dame, celui qui « a bâti, à côté de la vieille cathédrale, une cathédrale de poésie, aussi ferme que les fondements de l’autre, aussi haute que ses tours » (Michelet), c’est, et pour toujours, Victor Hugo. Le poète Gérard de Nerval souligne ce lien essentiel qui unit désormais Hugo à Notre-Dame : « Bien des hommes de tous les pays de la terre / Viendront pour contempler cette ruine austère, / Rêveurs, et relisant le livre de Victor » Théophile Gautier renchérit et donne à Quasimodo une place fondamentale au cœur de l’édifice : « La présence de cet être extraordinaire faisait circuler dans toute la cathédrale je ne sais quel souffle de vie. Il semblait qu’il s’échappât de lui, du moins au dire des superstitions grossissantes de la foule, une émanation mystérieuse qui animait toutes les pierres de Notre-Dame et faisait palpiter les profondes entrailles de vieille église […]. On eût dit qu’il faisait respirer l’immense édifice. »

 

Mais Notre-Dame, au-delà de la prouesse architecturale dont on peine à prendre la mesure, au-delà du symbole religieux et de l’héritage médiéval, Notre-Dame c’est aussi et avant tout l’âme de Paris : « Paris vu de son cœur, à son plus mystérieux, avec ses bruits voisins, estompés par le fleuve multiple où descendait une péniche, une longue péniche aux bords peints au minium, avec du linge séchant sur des cordes, et des ombres qui semblaient jouer à cache-cache à son bord... » (Louis Aragon, Aurélien)

 

Et je terminerai avec ce bon Marcel Proust qui, pour une fois, s’est fait concis : « C’est que Notre-Dame faisait précisément partie de Paris ».

Ombeline Chabridon