Histoire

Voyage au pays de l’inculture

 

 

Qu’est-ce que la culture sinon la fille de l’Histoire ? L’une découle de l’autre de manière naturelle, lente et certaine. De ce fait, depuis Hérodote, les civilisations ont à cœur de célébrer les grands événements historiques qui fondent leur assise culturelle.

À l’âge d’or du communisme, l’URSS avait compris, mieux que quiconque, l’enjeu de la mémoire et de l’Histoire pour les peuples et les régimes. Staline est resté célèbre pour avoir effacé des photos officielles des opposants politiques, comme Trotski par exemple. L’oubli étant l’arme de destruction la plus efficace en vue de réécrire l’Histoire. Mais les bolcheviques n’ont rien inventé : la France, une fois de plus, a été avant-gardiste en la matière. Au moment de la Révolution française, une volonté d’omerta s’abat sur les reliques de l’Ancien Régime : les blasons et armes de France sont grattés ou détruits, la nécropole royale de Saint-Denis profanée et vandalisée, les derniers témoins officiels de la monarchie passés au « rasoir national » ; enfin, un calendrier qui redémarre en l’An I.

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Calendrier perpétuel révolutionnaire. La négation même du passé.

Avant ? il ne s’est rien passé. Pendant 1 000 ans, c’était l’an zéro.  « Du passé il faut faire table rase » dit la chanson : quoi de plus facile que de réinventer ou de nier une culture lorsque le passé n’est plus qu’une feuille blanche ? Nous aimerions que ces méthodes soient seulement réservées aux dictatures ou aux périodes de guerres civiles, mais l’actualité politico-culturelle de la France tend à manifester une tout autre réalité. Un appareil étatique et idéologique est en train de broyer et de réinterpréter l’Histoire de France au mépris des protestations des universitaires. Ce qui ne plaît pas est évité ou réécrit. « Du baptême de Clovis au Comité de Salut public, j’assume tout » affirmait avec force Napoléon. De l’eau a coulé sous les ponts puisque l’ironie du sort veut que nos politiciens n’assument même plus celui qui prononça cette phrase.

 

Ils ont tué Napoléon

Les membres du gouvernement français se débinent depuis quelques semaines, les ondes radios et télévisuelles sont inondées de leurs reculades face à l’approche d’un événement de taille : le 5 mai prochain, nous célébrerons les 200 ans de la mort du plus célèbre des Français. Tous les prétextes sont bons pour jeter un voile pudique sur l’Empereur : misogyne, raciste, liberticide, tout le lexique de l’anachronisme historique tourne à plein régime. Qu’importe qu’il soit à l’origine d’institutions qui irriguent notre société : Code civil, lycée, baccalauréat, Légion d’honneur, préfets, etc. Qu’importe que son ombre ait écrasé tout le romantisme du XIXème siècle et qu’il existe sur lui « plus d’écrits que de jours depuis sa mort » (Jean Tulard). Malgré tout cela, son influence est outrageusement masquée, on refuse de le célébrer et même de le commémorer. Alors que des millionnaires japonais et américains s’arrachent son bicorne à coups de milliers de dollars, nos élites françaises se bouchent le nez quand elles passent non loin des Invalides.

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C’est fini : Napoléon Ier à Sainte-Hélène de Rex Oscar. Nos élites veulent exiler une seconde fois l’Empereur.

Que révèle cette mise en scène de l’intelligentsia française ? Avant tout une inculture crasse. Les responsables politiques ne comprennent plus Napoléon car ils ne savent pas ce qu’est l’Histoire. Dans un monde obsédé par l’idée de rentabilité, de gain, l’Histoire paraît être un investissement digne de peu d’intérêt. Cette capacité de savoir qui nous étions, pour comprendre qui nous sommes et savoir où nous allons, a été oubliée. Il est intellectuellement bien plus satisfaisant d’appliquer nos critères aux siècles qui nous ont précédés. C’est l’occasion de s’acheter, à moindres frais, une posture d’intellectuels respectables en jugeant et condamnant nos pères qui ne sont plus là pour se défendre. Au regard des ravages que cela produit, il n’est pas surprenant que les professeurs d’Histoire assènent à leurs élèves, sans jamais se lasser, que le plus grand écueil historique est l’anachronisme. 

Si l’inculture peut expliquer des choix du gouvernement, la politique est un autre problème. Une simple promenade dans Paris ces derniers jours permet de se rendre compte que tous les événements ne se valent pas aux yeux de nos dirigeants. Les nombreuses affiches qui annoncent l’anniversaire des 150 ans de la Commune font la part belle à un épisode sanglant de l’Histoire de France. Bonaparte, vu comme le bras armé d’une droite putschiste, n’a pas le droit de cité alors que le dernier grand fait d’armes de la gauche révolutionnaire a pignon sur rue. Quinze ans d’épopée impériale contre quelques semaines d’utopie révolutionnaire : alors que la répercussion culturelle des deux événements n’est pas la même, loin s’en faut, la disproportion commémorative est significative. Certains ont décidé de réécrire notre Histoire. À quand le retour des cendres de Napoléon à Saint-Hélène ?

 

L’Histoire au centre de la culture

Commémorer n’est pas célébrer. Du latin commemorare (se rappeler, se souvenir de), la commémoration implique seulement de faire mémoire d’un événement qui a eu lieu. Les pays honorent tous les anniversaires des grandes heures de leur histoire qui, seules, donnent un sens à leurs mœurs, leurs habitudes, leurs peurs, leurs idéaux, en un mot leur culture. Ces événements, bons ou mauvais, ont existé quoi que nous fassions. Nous vivons déjà leurs conséquences, les oublier volontairement ne ferait que obscurcir notre quotidien. Les royalistes pourraient arrêter de commémorer l’exécution de Louis XVI que la République continuerait d’exister.

À une époque où l’apprentissage de l’Histoire décline au sein d’une structure scolaire au bord du gouffre, les politiques ne devraient pas faire l’impasse de la commémoration. L’Histoire est l’arbre généalogique de la culture, elle en explique les méandres, elle en révèle les filiations et les influences, mais aussi le génie propre des peuples. 

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Le baptême de Clovis à Reims le 25 décembre 496 par François-Louis Dejuinne (1786-1844). Les fondements d’un héritage culturel. 

Quoi qu’en pense notre Président qui affirmait « qu’il n’y a pas de culture française », une connaissance de l’Histoire de France, sans même être exhaustive, démontre le contraire. À l’heure où la diversité est louée, pourquoi ne pas mettre en valeur la culture plurielle qui a fait notre pays ? Cette diversité de la culture française s’est amalgamée autour de trois lignes de force. En effet, il est bon de rappeler que la France est le fruit d’un double adoubement romain. L’héritage gréco-romain reçu grâce à la colonisation romaine du premier siècle avant notre ère, et la religion catholique romaine transmise pendant 1 600 ans sur notre sol et dont l’imprégnation culturelle n’est plus à prouver. Le troisième pilier de notre culture est une tradition étatique forte. Notre pays s’est formé autour d’un État centralisateur qui a fédéré autour de lui un vaste territoire, brisant peu à peu, et souvent violemment, tout type de contre-pouvoir.   « La France fut faite à coups d’épée » disait le général De Gaulle. C’est en effet à cet État fort que nous devons nombre d’influences plus modestes, mais pas moins réelles qui ont balayé notre pays et enrichi notre culture. La culture italienne qui a irrigué la Renaissance ne nous est-elle pas parvenue par les sanglantes guerres d’Italie que des rois, avides de conquêtes et de gloire, ont organisées ? « Nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants », alors profitons de cette hauteur de vue que nous offrent les siècles pour apprécier notre culture à sa juste valeur en redonnant à l’Histoire toute sa place.

Hervé de Valous