Philosophie

En attendant l’homme providentiel

 

 

Les périodes de crises laissent toujours espérer l’intervention d’un “homme providentiel”. Mais comment définir une expression devenue proverbiale, ne connaissant peut-être aucune incarnation, et surtout, quelle valeur politique lui attribuer ?

 

« La politique a-t-elle finalement encore un sens ? », voilà la question surprenante qui occupait Hannah Arendt en son temps et qui s’impose à l’esprit de ceux qui voient le destin de la cité leur échapper. C’est dans le cadre d’une telle remise en cause qu’intervient le recours à l’homme providentiel. Il n’y a pas lieu en effet d’invoquer une “providence”, de mettre sa confiance et son espérance dans une figure hypothétique plutôt que dans les institutions et dans les hommes politiques, si la vie de la société n’est pas en jeu et sur le point de disparaître.

Ce n’est donc pas la probabilité de l’apparition d’un homme providentiel qui importe, mais plutôt les besoins qui justifient son attente.

L'autorité

Contrairement aux héros dont l’intervention, aussi déterminante soit-elle, ne revêt jamais de caractère proprement politique, l’homme providentiel est celui qui répond à une nécessité plus profonde, seule capable de susciter une telle attente. Il doit incarner l’autorité. 


Hannah Arendt attribue aux Romains la naissance de ce concept fondamental ; fermement attachés au caractère sacré de la fondation de leur cité, ils reconnaissaient aux anciens et au Sénat, non le pouvoir mais l’“autorité”, c’est-à-dire la capacité à poursuivre l’œuvre politique des ancêtres et à l’augmenter. Elle est le principe actif du gouvernement qui permet à la société de perdurer et qui distingue l’action politique de l’action révolutionnaire : « Ni les pactes ni les promesses sur lesquels reposent les pactes ne suffisent à garantir la perpétuité, c’est-à-dire à donner aux affaires humaines ce degré de stabilité sans lequel les hommes seraient incapables de bâtir un monde pour leur postérité, un monde dont le destin et le dessein était de durer par-delà leur existence de mortels » (De la Révolution).

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Britannicus, Delacroix

Parce qu’elle est intimement liée à la transmission, la conception romaine de l’autorité fit naître la notion de “Patrie” que l’historien Jean de Viguerie définit comme « principe de génération et d’éducation ». 


Si Hannah Arendt juge que l’autorité ne s’apparente « ni à la persuasion ni à la contrainte », c’est parce qu’elle permet à l’ensemble du corps social de poursuivre l’œuvre de sa fondation. Incarnée par un seul, l’autorité est ainsi partagée par l’ensemble de la société dans l’exercice de la vertu patriotique.

L'ordre

L’attente de l’homme providentiel révèle donc un autre besoin, lui aussi fondamental ; l’ordre. C’est le premier des « besoins de l’âme» que Simone Weil énumère dans L’enracinement. Elle évoque « un tissu de relations sociales » qui se définit par le fait qu’il permet la satisfaction des autres besoins que sont la liberté, l’obéissance, l’égalité, la hiérarchie ou encore la propriété et la liberté d’opinion. L’ordre est ce qu’Aristote appelait « l’amitié politique », qui permet au corps social d’adhérer au bien commun.

 

L’absence seule de ces deux éléments fondamentaux empêchant la vie de la société justifie le recours à l’homme providentiel qui représente, pour les citoyens, l’ultime recours qu’ils ne sont plus capables de fournir. Mais un autre mythe, auquel est attaché toute une tradition philosophique, permet à la fois de mieux comprendre l’essence de la vie politique et de répondre à cette attente : le mythe prométhéen.

Le mythe prométhéen

Dans la mythologie grecque, Prométhée est ce titan qui, après la création, donna le feu aux hommes afin de remédier à la misère de leur condition. Puni par les dieux de l’Olympe, il est enchaîné à un rocher tandis qu’un aigle dévore son foie qui  chaque nuit se régénère. Observant avec effroi l’œuvre des totalitarismes, Albert Camus choisit de réemployer le mythe de Prométhée pour forger une figure qui serve de modèle à l’homme moderne.

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Prométhée, 1817, Heinrich Fueger

L’écrivain fait de ce personnage un modèle d’humanisme face à la force et la violence qu’incarnent les dieux. Prométhée est celui qui, plutôt que de la nier, prend acte de la condition humaine pour proclamer sa volonté d’œuvrer pour elle, de la soutenir : « Prométhée aima assez les hommes pour leur donner en même temps le feu et la liberté, les techniques et les arts ». Prométhée sauve l’humanité non par l’action qu’il mène mais par sa connaissance de la condition humaine et de ses besoins vitaux. Cette connaissance est constitutive de l’autorité parce qu’elle seule permet d’''augmenter''  la société, et Prométhée en est un symbole.

Chez Albert Camus comme dans le récit de Protagoras, le don fait à l’humanité revêt alors une haute valeur politique. Il est le symbole de l’autorité mais aussi de l’amitié politique, c’est-à-dire de l’ordre. « Qui se donne au temps de sa vie, à la maison qu’il défend, à la dignité des vivants, celui-là se donne à la terre et en reçoit la moisson qui ensemence à nouveau ».

Et l’espérance de l’action politique

Ainsi, cette amitié politique que les Romains désignaient sous le terme de “religion” se conçoit conjointement à l’autorité, comme une action politique à proprement parler. Et c’est dans cette conscience politique qu’Albert Camus place son espérance. « Je vous promets la réforme et la réparation, ô mortels, si vous êtes assez habiles, assez vertueux, assez forts pour les opérer de vos mains », fait-il dire à Prométhée. La figure qu’il érige en modèle est d’autant plus enrichissante qu’elle n’appartient pas à l’humanité ; elle laisse l’homme à sa responsabilité face à ses besoins.

À la suite de Protagoras, l’écrivain s’inscrit donc en faux par rapport à la théorie socratique qui considère la politique comme une science ne pouvant être partagée par les citoyens. Celle-ci est illustrée par Platon dans la Lettre VII : « Le genre humain ne mettra pas fin à ses maux, avant que la race de ceux qui s’adonnent à la philosophie n’ait accédé à l’autorité politique ou que ceux qui sont au pouvoir dans les cités ne s’adonnent véritablement à la philosophie ». Albert Camus permet plutôt de penser qu'indépendamment de l’autorité, l’action politique est partagée à des degrés divers par l’ensemble du corps social.

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Aristote et Platon Ecole d'Athènes, Raphaël

« Les mythes n’ont pas de vie par eux-mêmes. Ils attendent que nous les incarnions ». C’est ainsi qu’au terme de son essai intitulé Prométhée aux enfers Albert Camus définit le propre du mythe. “L’homme providentiel” n’en est donc pas un, il est une croyance suscitée par le constat d’une impuissance. Le mythe prométhéen, lui, peut être incarné, parce qu’il permet à tous de nourrir l’espérance d’une action politique toujours possible. « C’est cette longue obstination qui a du sens pour nous » et qui un jour verra la restauration de l’autorité.

 

Emmanuel Hanappier