Littérature

La voix du Général

Comment l’espoir anime et galvanise, comment l’admiration inconditionnée aveugle et passionne, comment l’amour déçu transforme et détermine, comment la confiance perdue ne se retrouve plus : c’est ce qui se découvre au fil des pages d’un roman d’Alice Ferney. Passé sous silence (2010) dit la trahison de l’homme qu’on voulut désespérément providentiel, en renvoyant face à face les figures du sauveur et du fidèle.

Le sujet de ce roman méconnu d’Alice Ferney est un drame politique, un combat singulier et un conflit psychologique. Paul Donadieu et Jean de Grandberger sont les deux acteurs d’une tragédie qui mène, comme la romancière l’indique d’emblée, à la mort inéluctable. L’action qui mêle ces deux hommes, c’est celle d’un événement historique bien connu : l’attentat du Petit-Clamart qui aura cette année 60 ans. Dans le livre, les noms ont changé, mais l’histoire est la même : elle est celle de l’engagement du colonel contre le général, celle de l’attentat du héros par l’ancien admirateur.

 

Raconter de l'intérieur

 

La dimension historique de ce fait célèbre déplace le curseur de la narration : il ne s’agit plus, pour l’auteur, de raconter le déroulé d’événements bien connus, mais plutôt de les donner à comprendre de l’intérieur par le truchement de la fiction. Alice Ferney sait écrire les drames. Sa plume légère et virtuose sait sonder les cœurs et les représenter simplement dans les méandres de leur complexité. Elle donne à lire les âmes. Et la méthode d’écriture qu’elle privilégie pour Passé sous silence renforce nettement cette impression : le style est introspectif, la narration se fait alternativement à la deuxième personne du singulier quand elle concerne Paul Donadieu, auquel la narratrice s’adresse, et à la troisième quand elle s’attache à Jean de Grandberger. Les rares paroles échangées sont rapportées au style indirect et insérées dans le roman de manière très libre. Les discours sont évoqués dans leur substance et non pas retranscrits dans leur forme. Tout concourt à donner à ce livre un aspect profondément psychologique et singulièrement puissant.

Donner corps à l’homme providentiel

Le récit d’Alice Ferney est l’occasion de présenter par la fiction la figure du sauveur : de celui qu’au milieu d’une crise un peuple appelle unanimement de ses vœux et qui incarne l’espoir d’un dénouement. Cet homme providentiel qui viendra résoudre le conflit de la guerre d’indépendance, c’est un général, un chef militaire à l’onomastique éloquente : Jean de Grandberger. A l’écart des arcanes de la politique, ce militaire et ancien général victorieux représente l’espoir. Sa première caractéristique est l’amour du pouvoir et la soif du commandement. L’inaction, dans la crise qui frappe le pays, est pour lui un supplice : « Il était en exil de sa propre nature, anéanti par le silence et l’immobilité de sa demeure, […] nostalgique de l’aimantation du commandement. ». Outre cette soif politique, Alice Ferney analyse très finement la place de la voix dans la construction de la figure providentielle.

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Le discours d'Alger, 4 juin 1958

Le sauveur se démarque par son habileté à manier le langage et à ciseler ses discours. « Il s’adressait au peuple et au pays. Il était étonnement à l’aise, avec des accents de familiarité et d’affection. Ce cher Vieux Pays ! Il lui parlait comme au creux de l’oreille. » Bien plus que l’apparence physique, la puissance du verbe importe, car c’est elle qui rallie l’opinion : « C’était d’un charme extraordinaire. » Pourtant, c’est cette même voix qui décevra cruellement, et qui se reniera dans ce discours fameux où il comprit à la fois tout le monde et personne. Cette voix capable de rallier, de galvaniser, de rassurer, de promettre, cette voix abandonna et trahit son serment.

Goûter l'amertume de la trahison

Le charisme : sorte de puissance d’attraction quasi physique, aura indéfinie et particulière qui émane d’un personnage et qui force le respect et l’admiration. Le drame de Paul Donadieu c’est d’avoir été sensible à ce charisme, d’avoir éprouvé cette admiration sans borne, d’avoir cru en l’espoir qu’était Jean de Grandberger. Dans le mot confiance, il y a le mot foi. Paul, comme ce peuple, comme les colons, comme les combattants indigènes et comme les soldats, croyait en ce général. Quelle violence au moment de la trahison, quelle amertume dans l’amour déçu ! L’espoir est lourd à porter quand il est cocu. C’est là que la romancière analyse avec finesse les motivations qui finalement déterminent Paul Donadieu, lui l’officier rangé, le brillant ingénieur et le père de famille comblé, à fomenter un attentat.

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Le cortège du général De Gaulle à Isles sur Suippe en 1963

C’est que finalement Paul Donadieu conspire pour les mêmes raisons que celles qui le poussaient naguère à admirer et à espérer en Grandberger : « chaque citoyen avait des comptes à rendre sur la forme de l’avenir ». Son devoir était dicté par son sens de la transmission autant que par son amour de la justice. Grandberger était coupable parce qu’il s’était parjuré en abandonnant la colonie. La scène du procès de Paul est le point d’orgue magistral en même temps que le révélateur de ce drame où les mots de Patrie, d’Honneur et de Justice sont brandis par Paul pour se défendre de l’accusation d’un homme coupable d’avoir trahi ceux-là mêmes qui croyaient en lui et qui l’avaient porté au pouvoir. 

 

Le récit d’Alice Ferney, entre la fiction historique et la chronique psychologique, est un coup de sonde au cœur des relations qui unissent le chef et le fidèle. Alice Ferney interroge avec force le mythe de l’homme providentiel et éclaire la réalité de la politique. Son roman illustre la place de la littérature à l’aune de l’histoire : la fiction éclaire les combats intérieurs de l’homme pour tenter de comprendre les ressorts de l’histoire. Le roman d’Alice Ferney est une œuvre littéraire touchante qui participe puissamment à faire vivre la mémoire de ce conflit algérien au sujet duquel Emmanuel Macron disait le 26 janvier dernier qu’il restait, pour les colons, un  « drame passé sous silence ».

Ombeline Chabridon