Histoire de l'art

Les éventails du pouvoir

Le thème de l’homme providence en histoire de l’art renvoie instinctivement aux cycles héroïques qu’ont pu peindre Le Brun ou Rubens, mais également au vaste jeu pictural de symboles autour de deux notions bien distinctes : le pouvoir et l’autorité. L’homme providence possède un temps une certaine autorité, au-delà même du pouvoir. L’utilisation de certains artéfacts au cours des siècles témoigne de cette distinction, et ce qui peut apparaître comme simple élément d’apparat porte en réalité une signification bien plus réfléchie.

Les représentations de souverains accompagnés de nombreux éléments, métaphores de leur pouvoir et autorité, abondent en Histoire de l’Art, donnant à voir des dais, des colonnes, des sceptres ou encore des orbes crucigères. Parmi tous ces symboles, un objet sans doute moins connu en Occident offre aujourd’hui encore une lecture intéressante de ces différents concepts.

Le Musée du Louvre présente dans ses collections d’Arts de l’Islam un disque en alliage cuivreux gravé et soudé sur une base conique permettant d’y insérer un bâton pour porter l’objet. Si l’envers ne porte aucun ornement, la face est décorée et inscrite. Elle se compose d’un médaillon central, entouré d’une large bande sans décor. Puis, près des extrémités du disque se trouve un registre inscrit, et enfin une fine bande percée de trous. Ceux-ci permettaient d’accrocher des plumes, des morceaux de textile ou des bandes de vélin, pour donner à l’objet sa fonction de flabellum, c’est-à-dire d’éventail.

On retrouve déjà ce type d’objet dans l’Égypte et la Mésopotamie antiques, comme le prouvent des fresques et des bas-reliefs. Dans les inscriptions gravées sur ce disque se présente le mot merouha, au pluriel merouhe, et en arabe Mirwahah, mot qui provient de la racine rouha, qui signifie « esprit, vent, souffle ». L’objet avait donc vocation à créer du vent, chassant ainsi les mouches et rafraîchissant les souverains.

Son utilisation a longtemps perduré dans les cours du Proche-Orient avant de n’exister plus que dans les liturgies des Églises orientales, notamment syriaques et arméniennes. C’est de cette tradition que provient le flabellum du Louvre, montrant une Vierge à l’enfant assise sur un trône, tracée d’un trait vigoureux et sans reprise. Le texte situé dans le deuxième registre gravé du flabellum est écrit en syriaque, un dialecte araméen, et l’écriture est une ancienne écriture syrienne, l’estranghelo, se lisant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Cette langue est celle des chrétiens de Syrie-Mésopotamie, toujours employée dans la liturgie.

Histoire de l’Art 1 Flabellum, Égypte, XIIIe siècle, alliage cuivreux, Musée du Louvre. jp

Flabellum, Égypte, XIIIe siècle, alliage cuivreux, Musée du Louvre

La traduction du texte est la suivante : « À la gloire et à l’honneur de la Trinité sainte et consubstantielle ces merouhe ont été faits pour la maison de la Théotokos, Notre-Dame Marie, dans le désert de Scété l’an 1514 des Grecs », c’est-à-dire en l’an 1202-1203 de notre ère.

Ce flabellum, ou plutôt ces flabella, ces derniers fonctionnant toujours par paire [1], ont été réalisés pour le Deir al-Surian (Monastère des Syriens) au Wadi Natroun en Égypte, fondé au VIème siècle et consacré à la Théotokos, c’est-à-dire à la mère de Dieu, d’où certainement le choix de l’iconographie mariale, exceptionnelle pour ce type d’objets. Habituellement, les décors de flabella représentent des séraphins, dont les ailes invisibles couvriraient l’autel durant le service divin.

Différents chercheurs se sont penchés sur le flabellum jumeau du Louvre exposé à Mariemont et recensent ainsi un ensemble de vaisselle de bronze ou de laiton, généralement incrustés d’argent, où se côtoient des thèmes chrétiens et musulmans dans les décors. Ces objets connaissent un grand succès dès les années 1140, et seront beaucoup produits pour les élites Ayyoubides. Le seul commanditaire retrouvé étant un sultan musulman, on en a longtemps conclu que ces objets était produits spécifiquement pour les fidèles de l’islam, et la présence de scènes chrétiennes se justifierait par la volonté de montrer l’autorité musulmane sur les chrétiens. Or, ce flabellum, par ses inscriptions, fait émerger un tout autre discours, montrant que ceux qui produisaient ces œuvres étaient sans doute eux-mêmes chrétiens, d’autant plus que parmi ces derniers s’illustrent des dinandiers célèbres. Certaines recherches mettent également en avant la collaboration probable des artisans chrétiens et musulmans. C’est chose possible pour ce flabellum, d’autant plus que la figure de Marie a sa place dans la religion musulmane. Elle apparaît à plusieurs reprises dans le Coran et donne même son nom à une sourate (« Maryam », XIX).

Histoire de l’Art 4Flabellum de procession de l’Église syriaque orthodoxe de Jérusalem.jpe

Flabellum de procession de l’Église syriaque orthodoxe de Jérusalem

Histoire de l’Art 5Autel arménien de la basilique de la Nativité de Bethléem, avec deux fl

Le rapport des flabella au pouvoir peut sembler ténu, puisqu’ils sont signalés dans des ouvrages de liturgie à partir du IVème siècle en Syrie comme ayant une fonction de chasse-mouches pour éviter que celles-ci ne tombent dans le calice.

C’est la ritualisation de la liturgie qui vient amplifier leur rôle, les ramenant d’abord aux souverains terrestres autour de qui l’on va chasser les insectes. Progressivement, ils perdent avec leurs plumes cette fonction première et servent dans d’autres actions liturgiques, en magnifiant par leur présence l’importance de la lecture de l’Évangile ou de l’Offertoire. Des grelots remplacent parfois les plumes, annonçant par leur tintement l’arrivée d’un élément majeur de la liturgie. Ils prennent, on l’a vu précédemment, une fonction symbolique, représentant les anges.

Plus encore, d’autres flabella sont parfois ajoutés de part et d’autre de l’autel, posés et immobiles, perdant ainsi toute fonction. Et ils sont précisément là parce qu’ils sont inutiles.

Autel arménien de la basilique de la Nativité de Bethléem, avec deux flabella posés de part et d’autre de la croix d’autel

Inutiles, parce qu’ils viennent signifier que le divin est tel qu’il n’a même pas besoin de ces flabella. Et c’est là qu’intervient toute la question de la symbolique de l’autorité. Dans la liturgie catholique romaine, jusqu’au concile Vatican II, on trouve aussi la présence des flabella papale. Disposés de part et d’autre du trône du pape, ils n’étaient absolument pas agités. Ils venaient dire l’importance du chef de l’Église, dont l’autorité venait de Dieu même, dépassant toute idée de pouvoir humain et temporel.

Cette question du mouvement des flabella comme symbole d’autorité se manifeste également avec l’exemple du trône. Les souverains occidentaux ayant une autorité qui devait leur venir d’en haut par le « droit divin », siégeaient, exprimant de la sorte que leur empire ne venait pas d’eux-mêmes mais qu’ils le possédaient tout de même, qui que soit le suzerain. Au contraire, le pouvoir appartiendrait davantage à une personne, pour un temps donné, ce qui conduit le politicien à s’exprimer debout.

Histoire de l’Art 6Pie VIII porté dans la basilique de Saint-Pierre de Rome, entouré de fl

Pie VIII porté dans la basilique de Saint-Pierre de Rome, entouré de flabella, Horace Vernet, huile sur toile, 1829

Tout comme pour le trône, le mouvement, ou plutôt l’absence de mouvement du flabellum vient parfois signifier, à travers toute l’histoire de ce simple objet qui au départ était un éventail, une autorité qui dépasse un pouvoir.

Lucie Mottet

[1]  Les flabella fonctionnent toujours par paire. Les inscriptions sur l’objet utilisent bien le mot merouhe, donc parlent au pluriel. On retrouve en effet un deuxième flabellum presque exactement identique au Musée royal de Mariemont.