Histoire

La Providence en héritage

"Archaïque", "hors du temps", "dépassé". Les sobriquets de la IIIᵉ République à l’encontre du comte de Chambord ont la vie dure. Nous qui sommes si attachés aux figures providentielles, nous ne le ménageons pas. Pourtant, du berceau à la tombe, il est peut-être le Français qui vécut le plus longtemps à l’ombre de la providence, même si elle lui fut malheureuse.

Nous sommes le dimanche 13 février 1820. À l’Opéra de la rue Richelieu, on joue Le Carnaval de Venise de Jean-François Regnard. Parmi les quelque mille spectateurs, se trouvent le duc de Berry, neveu du Roi Louis XVIII, et sa femme, née Marie-Caroline de Bourbon-Siciles. Ils sont alors le suprême espoir de la famille royale car le vieux Roi Louis XVIII n’a pas d’enfant. Son frère, le comte d’Artois, a bien eu deux fils : le duc d’Angoulême qui n’arrive pas non plus à avoir d’enfant, et son jeune frère, le duc de Berry, marié depuis 1816 et qui a déjà eu une fille, Louise, en 1819. Tous les espoirs sont ainsi rivés à ce jeune couple débordant d’énergie et de vie. Au milieu de la représentation, à 11 heures du soir, la duchesse de Berry gagnée par la fatigue, émet le souhait de rentrer. Charles-Ferdinand accompagne donc son épouse à son carrosse quand, brusquement, un individu surgit des ténèbres de la nuit et plante une alêne dans la poitrine du duc. Louvel, un ancien républicain converti au bonapartisme, a frappé celui qu’il croit être l’ultime rejeton des Bourbon de France. « Son cerveau nourrissait une seule pensée, comme un cœur s'abreuve d'une seule passion. Son action était conséquente à ses principes : il avait voulu tuer la race entière d'un seul coup » (Chateaubriand, Mémoire d’outre-tombe).

Histoire premier paragraphe Assassinat du Duc de Berry, estampe XIXe siècle (crédit Gallic

Assassinat du Duc de Berry, estampe XIXème siècle (crédit Gallica)

Mais Charles-Ferdinand d’Artois ne meurt pas sur le coup : il est transporté dans l’Opéra où il agonise pendant sept heures. Entouré de la famille royale réunie, il révèle un dernier secret : la princesse Marie-Caroline est enceinte !

 

 

Dieudonné

Les mois d’attente avant la naissance sont interminables. Le 29 septembre, au palais des Tuileries, la princesse accouche enfin sous les yeux attentifs des membres les plus éminents de la Cour et de la famille royale. La France retient son souffle… Le premier coup de canon tonne dans Paris ! Puis dix, puis vingt, et les salves continuent après le vingt-et-unième, nombre protocolaire pour annoncer la naissance d’une princesse. Ce sont finalement cent un coups de canon qui sont tirés : c’est un prince ! La nouvelle se répand comme une traînée de poudre à travers le royaume et l’Europe. Scènes de joie, Te Deum, feux d’artifice : la France célèbre cette naissance que plus personne n’osait espérer. Les royalistes exultent ! Dieu a béni la race des Bourbons en donnant un héritier au trône. Chateaubriand et Victor Hugo célèbrent à l'unisson Henri, le nouvel héritier de la France. Lamartine, quant à lui, le surnomme « l’enfant du miracle », consacrant cette idée que Dieu lui-même est intervenu pour consolider la monarchie. Et de cela, la famille royale n’en doute pas et donne au jeune garçon les noms d’Henri-Dieudonné. Cette certitude se diffuse très vite dans la société française.

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Le duc de Bordeaux en uniforme (crédit RMN Grand Palais)

Ainsi, la cinquième légion de la Garde nationale de Paris fait savoir à Louis XVIII dans le Journal des débats qu’elle voit dans cet enfant « un gage certain d’une miséricorde toute particulière qui veille sur la France ». Henri cristallise les espoirs les plus fous : avec lui la monarchie déclinante relève la tête et affronte l’avenir sereinement. Pendant quelques mois, les Français présument que cet enfant est la garantie d’un futur heureux.

Sacré berceau, frêle espérance

Qu’une mère tient dans ses bras ! [...]

Le doux regard de l’espérance

Éclairait le deuil de la France

 

Ces mots écrits par Lamartine célèbrent celui qui est titré duc de Bordeaux en hommage à cette ville qui fut la première à rallier les Bourbon en 1814 sur les ruines de l’Empire. En 1821, les Français, par souscription nationale, offrent en cadeau au jeune Prince le rachat du château de Chambord. À cette occasion, l’enfant reçoit également le titre de comte de Chambord pour symboliser le lien d’amour qui unit le jeune Henri aux Français. Mais cet enfant béni de Dieu, porteur de tant d’espérances, ne peut rien contre les journées de juillet 1830 qui mettent à bas le trône de son grand-père Charles X qui avait succédé à Louis XVIII en 1824. Pensant toucher le cœur des Français et après avoir abdiqué, Charles X désigne son petit-fils comme Roi de France. Mais il est trahi par son cousin Louis-Philippe d’Orléans qui, au lieu d’assurer la régence comme demandé, s’empare du trône. « L’enfant du miracle » qui n’a que dix ans, prend alors le chemin de l’exil, pour suivre le vieux monarque déchu dans une longue errance européenne.

Une destinée manquée

En 1871, la France sort ravagée par la défaite contre la Prusse et par la guerre civile des suites de l’insurrection de la Commune de Paris. Un régime est à reconstruire. Le second rêve impérial s’était brisé comme le premier : par l’humiliation de la défaite. La République était encore liée à l’image de 1789, celle du désordre et du sang. La branche d’Orléans quant à elle s’était compromise avec les libéraux. C’est alors que les Français se souvinrent qu’ils avaient encore un Roi légitime, laissé là-bas en exil, dans les brumes des forêts autrichiennes. Un Roi que les plus vieux avaient vu naître sous le signe de la Providence et qui à nouveau apparaissait comme le suprême espoir de la France.

 

Les élections législatives de 1871 suscitent une chambre royaliste car, sur 638 sièges, 396 sont occupés par des monarchistes, orléanistes et légitimistes confondus. Néanmoins, la restauration qui se profile, même si elle paraît évidente, semble bien fragile. En effet, cet homme providentiel n’a pas eu la même grâce que son père et n’a pas su obtenir d’enfant de sa femme, Marie-Thérèse de Modène.

Par deux fois, en 1871 et 1873, Henri V revient en France pour qu’on lui remette la couronne de ses ancêtres. Mais les députés orléanistes craignent la réaction des Français s’ils venaient à restaurer un ordre traditionnel et imposent donc au comte de Chambord des projets de constitution radicalement opposés à ses principes et ses visions pour la France.

Histoire dernier paragraphe (peut être bien pour le sommaire _)Louis-Étienne Porion (1814-

Henri, comte de Chambord, vers 1870, Louis-Étienne Porion (1814-1868)

Avec un brin de romantisme, Henri V déclare alors l’impossibilité pour lui de régner dans ces conditions, prétextant son attachement au drapeau blanc qu’on lui refuse : « […] Je l’ai reçu comme un dépôt sacré du vieux Roi mon aïeul, mourant en exil. Il a toujours été pour moi inséparable du souvenir de la patrie absente, il a flotté sur mon berceau et je veux qu’il ombrage ma tombe. Dans les plis glorieux de cet étendard sans tache, je vous apporterai l’Ordre et la Liberté. Henri V ne peut abandonner le drapeau blanc d’Henri IV.» Il ne voulut pas compromettre son principe dans un régime qui n’aurait conservé que les oripeaux de la tradition. Il ne voulait pas tant restaurer un monarque que la monarchie, pour ne pas devenir  « le roi légitime de la Révolution ». À la lecture de sa lettre sur le drapeau, on railla l’étroitesse d’esprit d’un prince d’un autre temps. Seul Hippolyte de Villemessant titra dans le Figaro des paroles empreintes de déférence : « le Roi a parlé, je m’incline devant sa parole ». Si les circonstances et sa destinée l’appelaient, les hommes le refusèrent. Ils ne voulaient voir en lui qu’une « relique » (La Liberté, 9 juillet 1871). La dogme du sens de l’Histoire, qui veut que ce qui fut ne peut plus être, avait gagné leur esprit. Si cette théorie hégélienne semble alors avoir triomphé, la revanche reste à écrire : celle de la véritable histoire politique, celle de tous les possibles, en un mot celle de la Providence.

Hervé de Valous