Un coup d'œil sur l'actualité

 

L’homme providentiel ou la mort du politique

La figure mythique de l’homme providentiel est omniprésente dans le débat politique français. Chacun des candidats essaie à sa manière de se rapprocher de l’une des grandes figures de l’histoire nationale. Une maladie bien française qui, au contraire de créer des hommes exceptionnels, crée des électeurs simplistes.

Le 8 mai 2016, Emmanuel Macron n’est alors qu’un ministre de l’Économie ayant créé un mouvement. A l’occasion des fêtes johanniques d’Orléans, il prononce pourtant un discours exalté, faisant de la pucelle une « flèche » qui « fend le système », un « rêve fou » qui « s’impose comme une évidence ». L’occasion pour le proto-candidat de s’associer à l’image providentielle de la bergère, de se placer dans la filiation des grandes figures de notre histoire.

Pour un candidat qui axera toute sa campagne victorieuse sur le renouveau, la nouveauté, la fin des carcans politiques poussiéreux, il faut avouer qu’il n’aurait pas pu être plus prévisible et traditionnel.

Actu début d'article Emmanuel Macron aux fêtes johanniques, 8 mai 2016 GUILLAUME SOUVANT _

Emmanuel Macron aux fêtes johanniques, 8 mai 2016 (Guillaume Souvant, AFP)

En 2007, Nicolas Sarkozy joua sur la figure de Bonaparte pour se faire élire, tandis que sa rivale Ségolène Royal joua, elle, la symphonie domrémienne. En 2017, François Fillon s’appuya sur le Grand Charles pour l’emporter face à Nicolas Sarkozy à la primaire des Républicains, pour ensuite regretter sa formule quand il fut lui-même mis en examen en mars 2017.

Napoléon Bonaparte, Charles De Gaulle, parfois Jeanne d’Arc. Voilà les seules figures de l’histoire de France si l’on en croit les campagnes présidentielles. La campagne actuelle ne surprend pas sur ce plan-là. A droite, on voit Valérie Pécresse et Marine Le Pen se disputer la figure de Jeanne d’Arc. Notons un net avantage pour la dernière, dont le parti est associé à la figure depuis plusieurs décennies, mais surtout dont l’expérience en élevage de chats d’appartements la rapproche déjà plus de la bergère que sa rivale. Éric Zemmour cherche quant à lui à faire dans la quantité, en jouant tant sur la figure du premier consul que celle du Général, dont il a allègrement repris les codes de l’appel du 18 juin pour son annonce de campagne le 30 novembre dernier.

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Clip de campagne Eric Zemmour

A gauche, ces références sont beaucoup moins présentes, tant l’électorat ciblé est peu sensible à ces postures « franchouillardes », par origine culturelle ou par idéologie. Quand Fabien Roussel se voit rejeté par son camp pour avoir défendu le fromage et le vin, on comprend aisément que la figure de la sainte Jeanne d’Arc soit peu mobilisée. Deux personnalités se posent malgré tout en sauveurs de la gauche. Sans surprise, Jean-Luc Mélenchon joue de la figure du tribun du peuple, comme il le fit en 2017 et en 2012. Mais il est amusant de voir l’ancienne candidate de 2002, Christiane Taubira, personnalité sans courant, sans parti, sans programme, être portée médiatiquement depuis plusieurs semaines comme la sauveuse de la gauche. Même en réussissant l’exploit de rassembler l’ensemble des électeurs de gauche, la candidate ne dépasserait pas le quart des intentions de vote. Un sauvetage bien relatif donc. 

 

Mais il ne faudrait pas s’arrêter là, car les études d’opinions, au-delà de confirmer le net recul des partis et idées de gauche au sein de l’opinion, entérinent surtout la très nette dépolitisation du corps social. Ainsi, un rapport de la Fondation Jean Jaurès montre que la proportion des électeurs n’ayant « pas de préférence partisane », « stable de 2013 à 2017 (à 10%) » a « [progressé] de 20 points entre le début du quinquennat et l’été 2019 (30%) », et reste stable depuis. Les sondages révèlent aussi une perte de confiance dans l’appareil démocratique : un tiers des électeurs estime que le vote est globalement inutile (Harris Interactive, Décembre 2021), un tiers des électeurs déclare comprendre les violences faites aux élus (Harris Interactive, Décembre 2021) et même 77% des Français « perçoivent l’arrivée d’un leader fort, capable de casser les règles, comme une solution pour améliorer la situation du pays » (Ipsos, 2019), une proportion bien supérieure à la moyenne mondiale de 49%. 

 

Ces deux tendances expliquent bien l’attrait de la figure providentielle pour beaucoup d’électeurs, car elle offre un moyen de rejeter le système politique actuel sans avoir à formuler de solutions politiques claires. Pas besoin de structurer une pensée, de réfléchir à des solutions : “Mon Papa providentiel va émerger et tout sauver, tout comme l’oncle Charles a sauvé la France en 40 et Grand père Napoléon il y a deux siècles”.  

 

Il faut aussi reconnaître les particularités culturelles et historiques françaises qui expliquent la singulière prégnance du mythe providentiel dans notre pays. Patrice Gueniffey oppose ainsi les histoires britanniques et françaises. Tandis que la dynastie normande s’est installée dans des îles anglo-saxonnes dont la société était déjà unie et constituée, c’est par la monarchie que la France s’est faite. Comme le disait Michelet, « c’est la France française c’est-à-dire la France autour de Paris qui a fini par s’imposer aux différentes France qui, aujourd’hui, constituent l’espace de l’Hexagone ». Ce n’est que par leur commune allégeance aux rois que s’est créée une communauté entre les Basques, les Angevins, les Bourguignons, etc. La figure de l’homme providentiel attire tant car elle est vue comme le seul moyen de retrouver une unité nationale jamais vraiment acquise. 

 

Après la fin des Rois, l’Empereur a posé les bases du topos providentiel : le jeune homme inconnu qui s’impose dans une période de troubles par sa détermination et son courage, la figure militaire, la réconciliation nationale, le changement de régime politique, le départ puis le retour en gloire, la chute tragique. Un siècle plus tard, le Général respectera à la lettre toutes ces conditions. 

 

Sachant qu’aucun de ces prédécesseurs n’aurait la légitimité populaire dont il jouissait grâce à son rôle durant la guerre, De Gaulle présidentialisa, personnalisa la République, cherchant avec l’institution du suffrage universel à donner à ses successeurs une aura providentielle.

 

C’est dans cette situation que nous sommes aujourd’hui. Chaque élection est une « course à la providentielle », où chacun des candidats cherche à imposer le thème de la patrie en danger pour en apparaître comme le sauveur, où des professionnels de la politique se peignent en nouveaux venus antisystèmes. Un système d’hyperpersonnalisation, où l’on élit un visage et une brochure marketing plutôt qu’un programme ou une pensée. Un système de communication politique qui invite à l’hystérisation du débat, car si un candidat est l’incarnation de la Providence, alors ses adversaires sont dans l’Erreur. 

 

L’homme providentiel est donc une notion doublement antipolitique. D’une part, elle déresponsabilise et infantilise les citoyens, qui n’ont plus de rôle que de confirmer la providentialité du candidat. Rôle redondant s’il en est, puisque de toute façon, la Vérité s’impose toujours. De l’autre, elle apolitise et moralise le débat, qui ne porte alors plus que sur la supposée élection providentielle de tel ou tel candidat. Il ne se joue plus la rencontre entre des propositions concrètes pour réformer la société mais une pure ordalie. 


La notion de véritable providentialité se reconnaît a posteriori. Napoléon, De Gaulle, Jeanne d’Arc, tous ont été vivement critiqués de leur vécu, et ce n’est qu’une certaine historiographie qui leur a conféré ce statut. Vouloir construire une élection politique sur ce concept est donc un non-sens, un aveu d’échec et de désintérêt pour la politique. Pas étonnant que ce système produise plus de Fillon, de Boulanger, de Villiers, de Pétain ou de Jupiter que de Cincinnatus.

Alain d’Yrland de Bazoges