Actualité

Les médias et l'Enfant

 

Les enfants sont omniprésents dans les médias. Les raisons de leur présence tiennent à la fois aux représentations qu’ils véhiculent et à l’instrumentalisation de ces représentations dans un but qui dépasse la pure information.

Pour bien finir l’année 2019, Paris Match vous sert une magnifique  tête d’affiche: « La vraie vie de Greta Thunberg, derrière le mythe, un clan ». Comme s’il était enfin révélé que cette adolescente n’agissait pas seule, de son plein gré, mais était en fait soutenue par des adultes. Que la cause écologique nous intéresse ou non, que l’instrumentalisation d’une adolescente vous scandalise ou non, il reste que cette technique de mise en avant d’un enfant est une stratégie devenue courante avec l’apparition des médias de masse.

Laissons là Greta et interrogeons-nous : pourquoi a-t-on recours à l’Enfant pour véhiculer un message? Parce qu’il porte avec lui de multiples représentations (l’innocence, la vulnérabilité, la faiblesse, etc.) qui ont un effet puissant sur nos sentiments. Staline, Hitler, Mao, se sont tous affichés dans la propagande officielle avec des enfants à leurs côtés. Petits Gardes rouges ou Hitlerjugend incarnant le futur de la nation, ces enfants incarnaient aussi, par association, l’image du protégé. Le citoyen s’identifie à l’enfant que le dictateur dans sa force adulte protège contre l’adversité. Le message est fort. Il ne s’adresse en rien à l’intelligence de son public mais à son cœur, à ses tripes.

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« Agir sur l’opinion »

De nouveau aujourd’hui, le recours à l’image saisissante du petit Aylan peut témoigner du fait que le recours à l’enfant n’est jamais innocent. Souvenons-nous de cet enfant de trois ans présumé syrien, que les vagues ont déposé sur la plage en septembre 2015. Libération titrait « Cette photo ne peut qu’interpeller notre lâcheté ». Et on apprend dans ce même article du 3 septembre 2015 que « Les images ont un poids nécessaire pour agir sur l’opinion, sur les gouvernements. Le problème de l’immigration est manipulé, instrumentalisé à des fins politiques. La responsabilité d’un journal, en publiant des photos comme celle-ci, est de mettre à mal tous les stéréotypes de l’opinion sur l’immigration. Les migrants sont vus, pour beaucoup, comme des personnes qui viennent manger notre pain. Mais on oublie que ce sont des familles entières qui fuient la guerre, la misère. Cet enfant est là pour nous le rappeler. »

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Libération nous explique donc que nous sommes manipulés politiquement sur l’immigration… et qu’il faudrait donc nous manipuler autrement parce qu’il faut faire pencher la balance en faveur d’un accueil des migrants. On fera moins changer votre opinion au moyen d’arguments, d’intelligence et d’entendement, qu’au moyen d’un choc émotionnel, ce autrement : l’image d’un enfant mort. C’est tellement plus rapide ! Quel est le monstre qui, voyant cette photo, n’aurait pas pitié ? Quel est le lâche qui, voyant cet enfant, n’aurait pas envie de le protéger ? L’émotion est là, la raison est partie, chassée par une prétendue “prise de conscience“.  Agir sur l’opinion, c’est agir sur l’émotion.

L’image court-circuite les dispositifs institutionnels

« La pitié porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir, […] elle concourt à la conservation mutuelle de toute l’espèce », nous dit Rousseau. Elle joue un rôle positif. Or ce n’est pas une loi de société, ce n’est qu’un sentiment naturel qui, une fois dépassé, nous permet d’agir réellement comme citoyen responsable. Le courage n’a rien à voir avec cette photo, quoique nous cherchions - très bravement - à nous redonner bonne conscience en prenant cause pour ce que représente cet enfant. Ce qui importe, c’est qu’un enfant plutôt qu’un bateau plein d’hommes âgés de 18 à 30 ans, a été exposé pour faire prendre conscience du problème qui se pose. 

L’instrumentalisation de l’image de l’enfant pose la double question du sentimentalisme que nous avons adopté comme nouvelle morale (et qui n’en est pas une, parce que fondamentalement égoïste) et de l’usage à répétition de l’émotion dans des médias qui prétendent pourtant nous informer. Car la spécificité de l’émotion est de produire paradoxalement une opinion à partir de ce qui, a priori, suspend le raisonnement. Personne ne veut être le bourreau d’Aylan. Et c’est une erreur de considérer qu’un enfant mort sur une plage est représentatif au sens politique, et non symbolique, de l’ensemble des migrants de l’Orient. Pourtant cette image a été dans l’opinion l’élément déclencheur d’une empathie générale, débouchant sur le « Wir schaffen das » (« nous réussirons ») de Merkel et l’arrivée de plus d’un million de migrants en Europe en une seule année.

L’image de l’enfant court-circuite les institutions, elle crée une urgence qui rend tout discours inutile et pousse à agir tout de suite. Tant qu’il y a des vies d’enfants à sauver, l’humanité peut trouver dans l’horreur un aliment et une justification. En d’autres termes, la solidarité des gestes humanitaires est une réponse à une émotion inassimilable, celle qui nous ferait spectateurs tranquilles de la mort d’un enfant ou de la douleur de celui-ci.

 

Manipulation de l’image, manipulation de l’enfant

L’image se joue de nous, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une image d’enfant. Bien sûr, il n’est pas question d’être un monstre indifférent. Il est tout à fait normal d’éprouver de la compassion ou de l’indignation, bien que cela présuppose l’existence d’un monde juste. Mais lorsque cet appel à la justice permet d’articuler, et la dénonciation du malheur et l’accusation des auteurs présumés du même malheur (les auteurs sont ici nous et notre « lâcheté ») demandons-nous d’abord si cette image n’est pas pure manipulation médiatique. Osons nous servir de notre entendement !

Quant à l’instrumentalisation d’un enfant comme Greta, les adultes ont donc tout à gagner à la surexposer médiatiquement. Sans considération à propos de sa politique, la réponse du Président russe Vladimir Poutine à ces adultes et à l’émotion qu’ils cherchent à susciter semble pertinente : « Bien sûr, les émotions sont inévitables, mais néanmoins, si nous voulons être efficaces, nous devons être professionnels. Encore une fois, utiliser des enfants et des adolescents, même pour atteindre des objectifs aussi nobles, exercer une pression émotionnelle aussi forte, je considère que cela est mal. »

Cela étant, sommes-nous surpris qu’un système aussi immoral que le capitalisme, qu’une culture aussi immorale que la culture dominante, instrumentalise l’enfant comme bon lui semble ? Nous sommes tous réduits au rang de ressource à utiliser selon la logique du profit, et l’enfant ne fait pas exception.

Jean LB

 

Histoire

L’enfance, histoire d’une inconnue de l’Ancien Régime

L’enfance, plus qu’un âge, est une représentation. En faire l’histoire, c’est faire une histoire des mentalités et des conceptions. L’importance actuellement accordée à cette période de la vie nous rend compliquée la compréhension de son désintérêt par les sociétés antérieures.

Affection et sentiment de l’enfance ne doivent pas être confondus. Si la première notion se rapporte à l’amour parental quelles que soient les époques ; l’autre est bien particulière. Elle est le fruit d’une lente évolution des mentalités et des regards apportés sur l’humain. En cela, la période dite d’Ancien Régime offre à voir un cheminement notable sur cette question.  

 

    

La barrière de la mortalité

 

La notion primordiale pour comprendre la représentation de l’enfance, est celle de la mortalité. Au Moyen Âge, un enfant sur trois n’atteint pas l’âge de cinq ans. Taux de mortalité infantile qui perdure globalement jusqu’au XVIIIème siècle malgré des améliorations. Épidémies, crises agricoles, guerres, conditions climatiques, tout est une menace constante pour le petit enfant. Ainsi, cette forte mortalité provoque un désintéressement des adultes envers leur progéniture tant que celle-ci n’a pas atteint le temps de la survie probable voire assurée. Cette indifférence s’observe dans les récits de la vie des rois ou des grands de ce monde : la période de l’enfance n’est peu ou pas narrée. L’être humain n’est vraiment considéré que lorsqu’il montre ses capacités à vivre. La petite enfance a, sous bien des aspects, les mêmes valeur et importance que le fœtus en a aujourd’hui. Si les familles ont de très nombreux enfants, peu survivent. Le Moyen Âge ne pouvait pas considérer que ces enfants étaient pleinement humains. La mortalité était trop élevée pour que cela soit concevable. Cette indifférence est une conséquence directe de la démographie d’Ancien Régime. Elle apparaît alors comme un véritable vecteur des représentations dans les sociétés.

 

 

L’évolution d’une conception

Un agglomérat de facteurs contribuent à voir émerger une conscience de l’enfance. Tout d’abord, l’Église joue un rôle prépondérant en ce domaine. En christianisant en profondeur les sociétés, elle renforce l’idée que l’âme, y compris celle des enfants, est immortelle. L’âme infantile a de la valeur. Concrètement, l’Eglise insiste sur l’importance du baptême dans les jours qui suivent la naissance du poupon. De même l’Église fait de l’enfance un particularisme puisqu’elle affirme que les petits enfants morts sans baptême sont conduits aux Limbes. Ces conceptions doctrinales sont rappelées lors du concile de Latran IV en 1215. Les Limbes y sont décrites comme étant un lieu à cheval entre le Purgatoire, l’Enfer et le Paradis. Les notion d’innocence et donc de singularité de l’enfant progressent. C’est aussi au travers de l’école que l’idée de l’enfance se développe. En effet, l’Église comme l’État royal ont à cœur de développer l’instruction par le biais des écoles paroissiales, petits séminaires et écoles cathédrales, etc. Ainsi, Louis XIV souhaite développer les écoles paroissiales, ''les petites écoles'', par son ordonnance du 13 décembre 1698. Les enfants cessent peu à peu de passer directement de l’âge de la prime enfance au monde des adultes. Cette période de l’instruction bien que courte et incomplète à ses débuts contribue à catégoriser l’époque de l’enfance de manière plus affirmée. Cependant le mélange des âges au sein de ces écoles maintient une certaine confusion, nuançant l’analyse.  Ce sont les élites qui ressentent ce phénomène en profondeur.  

D’un point de vue matériel, c’est à partir des XVIème et XVIIème siècles qu’une évolution a lieu. Jusqu’ici, dans l’habillement, rien ne distinguait un enfant d’un adulte. Or c’est à partir de cette époque que nobles et bourgeois décident de féminiser la tenue des petits garçons. Cette période dure jusqu’à l’âge de quatre ou cinq ans. Ils sont ''à la bavette'', selon l’expression de l’époque. Par là, l’enfance, masculine qui plus est, devient une catégorie spécifique dans la pensée des élites. 

C’est aussi à la fin du Moyen Âge que naît un sentiment d’amusement envers l’enfant. C’est le ''mignotage''. Les adultes s’amusent des enfants, jouent avec eux et s’en préoccupent comme d’une distraction toute curieuse. Cependant, cet intérêt particulier pour l’enfant est rapidement désapprouvé par des intellectuels qui s’agacent de ce badinage. Ainsi, Montaigne veut moraliser et éduquer les enfants. Peu à peu des traités sur l’éducation apparaissent, à l’image de l'El Discreto de Balthazar Gratien en 1646. Pour la première fois, des idées de protection, d’éducation et d’hygiène corporelle des enfants sont théorisées, répandues par des savants ou des gens d’Église.

 

 

Pratiques particulières

 

L’enfant, invisible mais pas ignoré, se construit au sein de sa famille et de sa communauté (villageoise ou paroissiale), avec des pratiques qui lui sont particulières. Si les activités de l’enfance des élites nobiliaires et bourgeoises sont assez connues, celles des couches populaires le sont moins. Toutefois, des sources comme les procès de Jeanne d’Arc nous permettent de connaître ce monde. Si les enfants ne se pensent pas comme une catégorie particulière, leurs activités depuis le Moyen Âge sont, elles, propres à une classe d’âge. Nous pouvons noter que lors des fêtes religieuses, les enfants tiennent une place particulière. Danses, jeux, confection d’ornements et promenades sont le lot de ces journées. Ce sont des moments d’intense solidarité juvénile. Cette époque du jeu est surtout comprise entre l’âge de cinq et dix ans. Au-delà, l’enfant devient un précieux auxiliaire des tâches journalières. Si toutes les activités des adultes ne lui sont pas confiées, à partir de sept-huit ans, l’enfant rentre très souvent dans une phase d’apprentissage. Que ce soit chez les artisans ou chez les paysans, les parents ont à cœur de transmettre un savoir tout empirique à leur progéniture. Ce type d’apprentissage des enfants est aussi une part intégrante de la culture juvénile, telle que nous pouvons la voir jusqu’au XVIIIème siècle. L’enfant passe rapidement des genoux maternels au travail des hommes. La période de l’enfance est en réalité très courte à ce moment. L’enfant est très vite associé au monde des adultes, accentuant le sentiment que cette période de la vie est méconnue ou négligée. C’est ce qui fait dire à l’historien Jacques Le Goff : « il n’y a pas d’enfant au Moyen Âge, il n’y a que de petits adultes » . Entre relatif détachement et importance de la transmission, l’Ancien Régime se vit comme une époque paradoxale pour l’enfance. 

Ces « petits adultes » laissent sans doute songeuse notre société de grands enfants.

Hervé de Valous

 

Littérature

Jean Anouilh, ou le rêve d'un petit garçon

Certains héros des pièces de Jean Anouilh (1910-1987) sont de grands enfants passionnés, qui vibrent pour un idéal, mais qui sont les victimes tragiques de leur désillusion.

Préférer l’innocence

Dans Le Voyageur sans bagage (1937), l’enfant est d’abord l’innocent. Gaston, retrouvé amnésique à la fin de la guerre, est pris en charge par un avoué qui se met à la recherche de sa famille. Dès la première scène, Gaston apparaît très enfantin. Les didascalies elles-mêmes insistent : Anouilh prend soin de préciser à un moment que Gaston répond « comme un enfant ». Nous comprenons vite pourtant qu’il a presque quarante ans. Ce rapprochement provient de l’état d’innocence lié à son amnésie : Gaston, indemne de tout souvenir, et donc de toute culpabilité, est un enfant. Ce premier ton donné se confirme au cours de la pièce. De tempérament pacifique, Gaston souhaite avoir été un petit garçon sans histoire :

« Et si j’avais déjà tué trois hommes ? » « Espérons aussi que j’étais un chasseur dont tout le monde riait et que je n’ai pas atteint trois bêtes. »

Mais il découvre avec horreur l’identité qu’il faut qu’il endosse : les Renaud qui le réclament déplorent la perte d’un fils volage, violent et sans scrupules. Alors qu’il a la preuve indubitable, par une de ses anciennes maîtresses, d’être ce triste Jacques Renaud, Gaston choisit finalement de renier ce passé. Caprice enfantin ? Ou plutôt : refus d’endosser « tout un passé d’un coup », et attachement à la tranquillité de l’innocence. Il est intéressant de remarquer qu’il est sauvé par un petit garçon, dernier représentant d’une famille qui réclame aussi Gaston. Il s’engouffre dans cette porte de salut : suivre cette famille qu’il sait pourtant n’être pas la vraie, en parfait anti-Œdipe. Les derniers mots de Gaston pour son frère présumé sont éclairants :

« Vous direz à Georges Renaud que [son frère] n’a jamais été qu’un enfant digne de tous les pardons, un enfant qu’il peut aimer sans crainte, maintenant, de jamais rien lire de laid sur son visage d’homme [...». Il tient le Petit Garçon contre lui.

Voilà la clé : qu’on ne puisse jamais rien lire de laid sur son visage d’homme. Et Gaston serre contre lui cet idéal auquel il aspire, ce Petit Garçon sans histoire qui lui permet d’échapper à un passé trop lourd.

Le caprice de la vérité

Dans La Sauvage (1934), Jean Anouilh envisage l’enfant dans sa misère. Dans ce qu’il a de terriblement plus humain par la misère qu’il a connue. Thérèse est une pauvre jeune femme de 20 ans. Son destin semble s’éclairer depuis qu’elle est fiancée à Florent, brillant pianiste, charmant, fortuné, tout dévoué à son bonheur. Elle fait alors figure d’une petite fille que ce jeune homme protège de sa bonté, et qu’il enlève à son existence misérable et à ses odieux parents. Mais alors qu’elle est dans la somptueuse demeure de son fiancé, elle est prise de panique. Une sorte de révolte la prend, désespérée, presque insensée : elle refuse soudainement de « jouer » le jeu de ce bonheur. Elle a connu trop d’horreurs. Elle est en cela presque supérieure à Florent, à cause de ce mal qu’elle a connu, et dont il a été préservé. Elle le crie à son fiancé désemparé :

« Tu ne sais pas ce que c’est que de se noyer, se salir, se vautrer... Tu ne sais rien d’humain, Florent... ». Elle le regarde. « [...] Tu n’as jamais eu de vraie douleur, une douleur honteuse comme un mal qui suppure... »

Elle ne peut plus prétendre au bonheur. Elle, elle sait ce qu’est la vie, avec ses horreurs, ses souffrances, ses misères. Elle essaie pourtant « d’apprendre son rôle » :

« Je l’apprends de toutes mes forces. Je me sens déjà baignée de facilité, de douceur. Je me sens moins dure, moins pure aussi... Je ne cherche plus le fond des choses. Bientôt toutes mes peines seront parties se cacher en rampant sous des pierres et je n’aurai plus que des douleurs d’oiseau comme eux. »

Mais malgré sa bonne volonté, elle n’y parvient pas. Thérèse finit par refuser cette fausse vie, cet artifice de bonheur qui ignore les atrocités de la vie. Elle, elle les connaît. Et tout oublier lui demande un trop grand effort. Elle choisit de renoncer à ce « sale bonheur », plutôt que de se mentir toute sa vie. C’est la fin de la tragédie. Thérèse, seule sur scène, murmure :

« Tu comprends Florent, j’aurai beau tricher et fermer les yeux de toutes mes forces... Il y aura toujours un chien perdu quelque part qui m’empêchera d’être heureuse. »

Puis elle s’enfuit dans la nuit. Cette fugue de Thérèse, c’est le rejet d’une félicité à laquelle elle ne peut pas s’adapter. De l’insatiable Thérèse ou de l’innocent Florent, difficile de démêler qui est le plus enfant.

Refuser de grandir

 

Dans Antigone (1944), l’héroïne fait preuve, à sa manière, de cette même passion, de ce même idéal de pureté. Le caractère enfantin marque ici Antigone, âgée de 20 ans, qui outrepasse la loi du roi Créon pour enterrer son frère. C’est un entêtement passionné dans ce qu’elle considère être son devoir, quelque absurde qu’il paraisse. Cette obstination devient l’arme de sa révolte : elle refuse par là les compromissions du monde des adultes. Sa révolte est celle de l’enfant qui découvre que le bonheur promis n’existe pas, et que le monde des adultes n’est qu’une « sale cuisine ». Elle exprime son idéal, qui ne souffre pas de compromis :

« Moi, je veux tout, tout de suite - et que ce soit en entier -, ou alors je refuse ! »

Enfin, son fiancé Hémon se montre à sa hauteur, avec ces questions désespérées à son père, Créon :

« Tous ces soins, tout cet orgueil, tous ces livres pleins de héros, c’était donc pour en arriver là ? Être un homme, comme tu dis, et trop heureux de vivre ? »

C’est bien la tragédie de la désillusion d’enfants qui ne veulent pas grandir, si grandir signifie renoncer à leur idéal de pureté. Tous choisissent la fuite : devant la vérité pour Gaston, devant un trop dur bonheur pour Thérèse, devant la vie même pour Antigone.

Ombeline Chabridon

 

Historie de l'Art

Peindre l’enfance avec le pinceau de Vigée Le Brun

 

Jeune femme de grand talent, dotée d’une sensibilité exquise, Louise-Élisabeth Vigée Le Brun (1755 – 1842) se fait chantre de la grâce enfantine, dans sa peinture, et témoin privilégiée d’une société d’Ancien Régime à bout de souffle.

Une “enfant-prodige“

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Autoportrait, 1781, huile sur toile, 64,8 x 54 cm, Kimbell Art Museum, Fort Worth, Texas

La précocité étonnante de la jeune Élisabeth la met au rang des enfants-prodiges. Déjà toute jeune, elle profite du métier de son père, lui-même peintre, et de son entourage d’amis artistes. A six ans, elle couvre de croquis les marges de ses cahiers, sans aucun respect pour la grammaire ou l’histoire. A quinze ans, elle connaît la célébrité ;  à l’âge où les enfants sont encore à l’école, êtres anonymes, sa réputation s’établit déjà : la noblesse, le grand monde, les gens de la Cour royale viennent à son atelier. Elle a de la conversation, sait chanter, veut séduire. Quand on ne la loue pas pour son talent, sa beauté éclatante rayonne au milieu d’un cercle d’admiration. Enfin, à dix-neuf ans, le 25 octobre 1774, l’année même où Louis XVI monte sur le trône de France, elle est élue membre de l’Académie des maîtres peintres et sculpteurs de Saint-Luc. Elle a vingt-et-un ans quand elle se marie, et prend ce nom de Le Brun qu’elle va immortaliser. La haute valeur de son talent la destine à un avenir glorieux. Vingt années durant, du début de son mariage jusqu’à ses quarante ans, elle réalise ses meilleurs portraits. Chantre de l’amour maternel, la portraitiste multiplie les effigies d’enfants et celles qui les montrent en compagnie de leur mère. Important jalon dans sa carrière, le Salon de 1787 sera pour elle celui qui lui permettra d’obtenir ses lauriers comme peintre de l’enfance : elle y présentera le tableau représentant Marie-Antoinette et ses enfants ainsi que sa propre effigie avec sa fille Julie.

Peindre les enfants royaux

 

Quelle meilleure promotion que de peindre les enfants les plus en vue dans ces années 1780, les enfants du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette ? À cette époque, Élisabeth Louise Vigée Le Brun devient la portraitiste favorite, puis officielle de Marie-Antoinette. Un incroyable destin semble lier ces deux êtres d’exception dès leur naissance. Fantaisie ou pas, le hasard voulut que la petite Élisabeth naquit en 1755, dans le modeste foyer de Louis Vigée et de Jeanne Maissin, tandis que, la même année 1755, naissait à l’autre bout de l’Europe, dans le palais de la Hofburg à Vienne, une autre petite fille : Marie-Antoinette. C’est ainsi que le 12 septembre 1785, la direction des Bâtiments du roi, sur ordre de Louis XVI, commande à Louise-Élisabeth Vigée Le Brun un grand portrait de la reine (conservé au Musée national des châteaux de Versailles et du Trianon). La consigne est précise : le tableau, monumental, la représenterait dans son intérieur, en compagnie de ses enfants, garants de la continuité dynastique.

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Sur le tableau ce ne sont pas trois mais quatre enfants qui sont représentés, ou du moins suggérés. Le plus jeune des fils, Louis-Charles, duc de Normandie est assis sur les genoux de la reine, tandis que l’ainée, Marie-Thérèse Charlotte de France, dite Madame Royale, se blottit tendrement contre sa mère. Le blond dauphin, Louis Joseph Xavier François de France, arborant le ruban bleu et la plaque de l’ordre du Saint-Esprit, entrouvre le rideau d’un berceau vide, allusion à la mort précoce de Sophie Hélène Béatrix, disparue à onze mois pendant l’exécution de l’œuvre. Quel écart entre ces doigts potelés, ces joues rosées, ces jolies bouches en cœur, et le terrible destin qui pèse sur leurs épaules ! Déjà l’impopularité croissante de “ l’Autrichienne“ attise les critiques au salon de 1787. Censé restaurer l’image de la reine en l’exaltant dans son rôle de mère, le tableau, auquel on reconnaît ses qualités picturales, ne fait qu’aviver le débat : loin du génie tendre qui préside habituellement à ses doubles portraits de mère et d’enfant, l’artiste campe ici une reine hiératique. Le tableau ne touche guère la critique. On est frappé par la tristesse des visages, la sévérité d’une maternité qu’on voudrait plus rayonnante. Mais enfin, comment concilier l’image d’une dynastie de droit divin et celle des vertus domestiques d’une famille royale ? 

Marie-Antoinette et ses enfants, 1787, huile sur toile, 275 x 216,5 cm, Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon

Peindre sa propre fille 

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Même salon de 1787, même sujet – la maternité et ses sentiments – et cependant la représentation du sujet est radicalement différente. À l’image d’une reine mère à l’attitude distante, Vigée Le Brun oppose celle d’une mère souriante, elle-même, serrant tendrement dans ses bras sa petite fille Julie, alors âgée de six ans. Le tableau n’est pourtant pas si rose qu’il y paraît. De son idylle conjugale le réveil fut pénible ; la belle Élisabeth s’aperçoit que son mari est joueur, qu’il entretient de nombreuses relations et a des mœurs dissolues. L’affection qu’elle ne peut avoir pour son époux indigne, elle la reporte sur son enfant. Jalon important dans la carrière de l’artiste, hautement acclamé au Salon, le tableau que forme mère et fille est charmant, voire séducteur, chantant à demi mot “ne suis-je pas exquise ?“.

Madame Vigée-Le Brun et sa fille, 1786, huile sur bois, 105 x 84 cm, Louvre, Paris

Un an après l’autoportrait avec sa fille (conservé au Louvre), l’artiste la représente seule, cette fois-ci. La composition au miroir (collection privée) est construite autour d’une perspective impossible : Julie est de profil alors qu’elle est peinte de face sur le miroir. Manque de savoir-faire de l’artiste ? Au vu de son génie, cela ne peut être le cas. Vigée Le Brun peint en fait deux portraits pour le prix d’un. Pourquoi faire l’économie des points de vue lorsqu’elle possède un modèle si charmant ? Certainement, le curieux ne se lassera pas de voir la jolie frimousse de Julie, de face et de profil ! Deux yeux noirs ardents, des traits juvéniles qui commencent à s’affiner, marquant le passage de bambin à celui de petite fille, une jolie silhouette qui se détache sur un fond traité en fins aplats, l’étoffe blanche qui illumine les joues roses – tout cela fait la part belle au visage de Julie, tout en rondeur, en candeur : parfait exemple de l’art de Vigée Le Brun. Cet art qui consacre le mariage heureux de  la beauté et de l’enfance dans des portraits qui rivalisent de fraîcheur, de fossettes, des bouquets gracieux de jeunes fleurs, au parfum pas encore évaporé – dernier sourire du XVIIIème siècle.

Julie Le Brun, 1787, huile sur panneau de bois, 73 x 60,3 cm, collection Michel David-Weill

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Olivia Jan

 

Philosophie

 

Une enfance sans fin 

 

Cette période qu’est l’enfance contient une dépendance de l’enfant envers ses parents et éducateurs. L’entrée dans la vie n’est pas une entrée de plain-pieds mais une entrée accompagnée, accompagnement contre lequel l’enfant sera prompt à se révolter. La vérité est que cet accompagnement, loin d’être repoussé, est poursuivi illusoirement tout au long de la vie.

 

La belle enfance

 

L’enfance correspond aux premières années de la vie d’un être humain jusqu’à l’adolescence. Un enfant est mis à l’épreuve de ce « bienvenue parmi nous mais laisse-moi d’abord te montrer comment on fait ici ». L’enfance est le premier tour d’un jeu dont il ne connaît pas encore toutes les règles et exceptions. L’enfance est surtout le début d’un jeu dont on n’est pas jugé capable d’assurer la réussite.

 

L’alignement de ces précautions sert l’idéal d’un enfant “équilibré“, qui, s’il est trouvé, promet aux parents que l’enfant est dans de bonnes dispositions pour mener à bien sa propre vie. Au nom de cet équilibre, la réalité sur la sexualité est sacrifiée pour la cigogne. Au nom de cet équilibre, un univers est créé autour du 25 décembre : les cadeaux sont apportés par un Père Noël ou un saint Nicolas, qui ne distribuent des cadeaux qu’aux enfants sages ; la belle affaire pour les éducateurs. Ici, la vérité ne vaut pas plus que le mensonge, et la distinction entre le bien et le mal vaut plus pour l’enfant que pour les adultes. La réalité est malléable quand elle s’adresse aux enfants. Alors, l’enfance n’est-elle pas cette période de la vie où éducateurs et parents se permettent des écarts avec la réalité ? Le mensonge est permis voire prôné au nom d’un idéal à atteindre - et il ne faut entendre par “idéal“ rien d’universel, mais un idéal construit socialement et culturellement. L’enfant fait son entrée dans la vie, mais le bien y est récompensé et le méchant attrapé. Mais quelle est cette vie où le Bien triomphe du Mal ? où la justice est respectée ? L’enfance fait la part belle à la vie, mais celle-ci est illusoire. Cette enfance ne dure que jusqu’à ce que l’enfant retire sa main de celle de son accompagnateur. Elle ne dure que jusqu’à ce que l’enfant décide de tester les limites de son enseignement. Elle dure tant qu’il croit que ses parents sont des héros. Et alors, il se révolte contre la mascarade dont il a été trop longtemps la victime.

 

 

L’enfance construite

 

Mais pourquoi tant de précautions ? Nous cherchons à préserver nos enfants de certaines réalités, mais que cherchons-nous à préserver chez eux ? Quelle est cette qualité qu’on sauve coûte que coûte de tout froissement ? Le postulat de départ : l’homme est bon (…mauvais, il le devient). L’influence rousseauiste est d’autant mieux accueillie que nous ne pouvons concevoir le petit mignon que nous pouponnons être méchant. Il faut bien reconnaître notre inclinaison pour la position de Rousseau : L’Émile, Partie 2, « posons pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits : il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain ». Cette maxime est si agréable que nous n’oserions la contrarier, et l’innocence de l’enfance se loge aisément dans l’esprit des adultes. Cette qualité innocente de l’enfant semble provenir de leur méconnaissance du mal : un enfant ne peut que reproduire un mal qu’il aurait observé. Mais c’est surtout l’expérience du mal qui trompe les adultes. Les adultes projettent sur l’enfant une bonté qui leur fait défaut depuis longtemps : eux qui connaissent le mal, l’ont expérimenté et quelques fois perpétré, ne sauraient imaginer un être encore innocent capable de ce qu’eux ont pu faire. Ainsi, l’enfant est moins innocent que nous ne le pensons innocent, et il saura bien en profiter.

 

 

L’adulte, comme un enfant grand

 

Si l’enfance respecte une borne chronologique, l’adulte se distingue moins aisément de l’enfant sous bien des rapports. Quand l’homme prend conscience de l’aspect illusoire de l’enfance, il s’écarte de ceux qui l’ont trompé. Mais la découverte de la vie telle qu’elle est réellement l’effraie encore plus. L’adolescent est entre deux feux : celui des traîtres, et celui d’une vie impitoyable. Selon Freud, c’est dans cet état de délaissement et d’abandon à soi-même que l’homme se tourne vers une motivation religieuse. Dans le chapitre 6 de L’Avenir d’une illusion, Freud présente la religion comme un reliquat d’enfance qui est conservé dans chacun des hommes. L’enfant, en grandissant, prend conscience de la fragilité et des imperfections de ses parents humains. Mais puisqu’il a déjà refusé leur accompagnement, il se retrouve abandonné à lui-même, et il comprend son impuissance face aux épreuves de la vie. Alors, il substituera à la compagnie imparfaite de ses parents naturels, la perfection de la “paternité divine“. Aussi, découvrant à la suite de l’enfance que la justice est rarement respectée, que l’injustice jaillit souvent, et qu’il en est toujours la victime, celui-ci va se rassurer et se convaincre d’un ordre providentiel. C'est-à-dire que l’homme va espérer la Justice après la mort, après cette vie ou la justice semble impossible. C’est l’illusion des représentations religieuses chez Freud ; « Nous appelons croyance illusion lorsque, dans sa motivation, l’accomplissement de souhait vient en premier plan, et nous faisons là abstraction de son rapport à la réalité effective, tout comme l’illusion renonce à être accréditée ». Ce stratagème humain a pour conséquence l’inversion des rapports homme-Dieu : ce n’est plus Dieu qui crée l’homme mais l’homme qui crée Dieu en y mettant ce dont il a besoin.

 

Alors, c’est l’illusion enfantine qui perdure et l’homme continue d’en être la victime : la première était orchestrée par ceux en qui nous faisions confiance, nous orchestrons la seconde. On peut le dire, l’homme a toujours besoin de tendre la main à quelqu’un ou quelque chose, il reste cet éternel enfant incapable de traverser seul l’épreuve qu’est la vie. L’homme est cet enfant qui se tient lui-même par la main.

Alban Smith

 

Économie

 

L’enfant est-il l’ennemi de l’économie ?

 

On peut constater que globalement, plus l’économie prend de l’importance dans nos sociétés développées et moins les femmes ont d’enfant. A l’inverse, les pays qui peinent à émerger économiquement, conservent des taux de fécondité relativement plus élevés. Peut-on alors considérer que l’enfant est l’ennemi de l’économie ? Existe-t-il une dichotomie voire une hostilité entre le monde de l’enfance et celui de l’économie ? Par enfant, on entendra globalement les individus âgés de 0 à 16 ans. 

 

 

Au niveau micro-économique, l’enfant n’appartient pas au domaine du marché. 

 

Sur un marché, chaque intervenant se caractérise par trois paramètres cumulatifs : sa fonction (demandeur ou offreur), ses ressources (pouvoir d’achat ou biens et service à échanger) et sa façon d’arbitrer. 

Or dans la pratique, l’enfant ne dispose pas des éléments qui lui permettraient de participer à une activité de marché. En effet, il n’est pas producteur puisque dans l’immense majorité des cas, il occupe son temps à étudier et ne dispose pas encore de savoir-faire valorisable sur un marché. Il n’est pas non plus demandeur autonome car l’absence d’activité de production lucrative le prive d’un pouvoir d’achat significatif. Il est par conséquent sans fonction déterminée et donc sans ressources propres.  Quant à son arbitrage, il est inexistant ou très faible lors de la petite enfance (de 0 à 7 ans), faute de jugement, et dès qu’il apparaît, il s’avère inutile en raison de l’absence des deux autres éléments (fonction et ressources) évoqués précédemment. L’enfant à titre individuel est donc coupé du marché, ce qui semble dresser une barrière importante entre lui et l’économie de marché. 

Pire encore, faute de capacité d’arbitrage effective, il disparaît également de toute la théorie économique marginaliste qui cherche à modéliser l’arbitrage d’homo economicus rationnel. En effet, quel micro-économiste porterait un intérêt quelconque à l’arbitrage économique d’un enfant de 5 ans ? 

 

 

Enfance et économie semblent même faire mauvais ménage : ils s’excluent à court terme. 

 

Le maintien d’une natalité élevée fait figure d’obstacle au développement économique. L’enfance freine l’économie. Depuis les années 1980, on a tendance à inverser la causalité et considérer que c’est le développement économique qui pousse souvent à la réduction des naissances : c’est au tour de l’économie de freiner l’enfance. En effet, on constate que tant que les pays n’ont pas fait leur transition démographique (passage d’un régime de natalité et de mortalité forte à une natalité et une mortalité faible), le développement économique leur est presque impossible comme l’illustrait encore l’Afrique saharienne il y a une dizaine d’années. Cela est dû notamment au fait que dans ces sociétés traditionnelles, une famille nombreuse rime avec un niveau d’éducation moins élevé, en particulier pour les femmes, dont le taux d’activité diminue également. Moins de travailleurs, moins de connaissances, les enfants freinent la croissance. Même en Europe, assumer un enfant implique de poser un congé parental plus ou moins long et en général féminin, ce qui diminue à court terme le nombre de travailleurs sur le marché et donc la production de richesse. L’exemple de la Chine et de sa politique de l’enfant unique menée de 1989 à 2015 va dans ce sens. Une réduction des naissances s’est accompagnée d’une hausse inédite de la croissance et du développement. 

 

 

L’enfant est en fait relié à l’économie par le biais de ses parents et de l’État. 

 

Il serait faux de conclure notre réflexion sur une absence totale de lien entre économie et enfance. La hausse tendancielle des dépenses publiques et privées dans l’éducation atteste bien que l’économie et l’enfance n’évoluent pas hermétiquement. 

Si le coût d’un enfant pour les parents varie énormément en fonction des lieux, des époques et des milieux sociaux, il n’en demeure pas moins que chaque enfant représente un poste de dépense important, ce qui fait des parents les consommateurs par procuration de leur progéniture. On peut donc finalement affirmer l’existence d’un lien entre l’enfance et la consommation. De plus en donnant de l’argent de poche ou en délégant les achats à leurs enfants, les parents assurent à leur descendance une activité économique minimale (en France un enfant sur deux de 6 ans ou moins a déjà fait un achat).  Ils ne sont donc pas complètement coupés du marché. 

Enfin au niveau macro-économique, les enfants, même nombreux, ne sont pas nécessairement un obstacle au développement : ils peuvent au contraire être une motivation professionnelle (matérielle ou morale) pour leurs parents et ainsi générer indirectement des gains de productivité. C’est la thèse d’Esther Boserup qui pense la pression démographique comme un atout dans le processus de développement, ce qui met à mal l’hypothétique efficacité des politiques malthusiennes. 

 

 

L’enfant est un homo economicus en puissance dont la formation est décisive dans la croissance.

 

Pour comprendre la place déterminante de l’enfant dans l’économie, il faut en fait s’appuyer sur deux clés : tout d’abord, ne pas le penser en tant qu’individu, mais en tant que membre d’une famille et d’une nation qui répercutent économiquement son existence, ensuite l’analyser à long terme, et voir en lui l’homo economicus qu’il est appelé à devenir. 

En projetant l’enfance sur du long terme, on perçoit alors la nécessité d’avoir des enfants, ne serait-ce que pour l’équilibre budgétaire du système de retraite par répartition que nous avons en France. Les enfants paieront la retraite de leurs parents. Au contraire, les pays dont la démographie est en berne rencontrent de nombreuses difficultés économiques (Japon). 

S’il fallait donc rapprocher l’enfance d’un acte économique, ce serait sûrement de l’investissement. En effet, les théories de la croissances endogènes développées par Romer et Lucas dans les années 1980 identifient quatre secteurs porteurs d’externalités positives capables de doter la croissance d’un caractère auto-entretenu. Le capital humain (niveau de formation d’un groupe de travailleurs) est un de ces facteurs clés. Dans l’ère de la digitalisation accélérée et de l’économie de la connaissance, la formation des enfants devient d’autant plus cruciale et complexe qu’elle ne consiste plus uniquement à transmettre un savoir-faire mais bien un savoir-être dont les matrices sont la capacité d’adaptation et l’appétence pour l’innovation. On peut aussi noter que la digitalisation a renversé la hiérarchie de l’enseignement multimillénaire : ce sont désormais les enfants qui apprennent à leurs parents comment utiliser le matériel informatique. Le progrès technique a donc à cet égard transformé l’enfant en professeur. 

In fine, l’enfant s’apparente plus à un allié qu’à un ennemi de l’économie, à condition d’en tirer le meilleur pour le futur.

Arthus Bonaguil