Un coup d'œil sur l'actualité

 

La question animale : l’aube d’une révolution ?

La question animale nous met face à notre démesure et, finalement, face à un système que l’homme moderne a frénétiquement élevé. Acculé par ses propres excès, ce dernier doit désormais choisir la révolution qu’il entend mener : retrouver sa juste place ou déchoir définitivement. Tel est l’enjeu philosophique du XXIème siècle.

Les animalistes et autres antispécistes proposent une révolution copernicienne, un basculement anthropologique de toutes les sociétés. En face, les adeptes de viande rouge, les défenseurs de la chasse et les paisibles éleveurs dénoncent une terreur verte. De part et d’autre, certains versent rapidement dans la caricature, l’injure ou la violence. Le débat est bien sûr politique, mais pas uniquement. Il est d’abord philosophique. Quelle place l’homme doit-il donner à l’animal ? Y-a-t-il des différences de nature entre l’homme et la bête qui puissent justifier une égalité ou une hiérarchie entre les deux ? Autant de questions que l’Occident semblait pourtant avoir tranché depuis longtemps. Et tout cela laisse perplexe notre paysan qui regarde paître ses Limousines. Il n’a pas besoin de grands raisonnements pour savoir qu’il existe une différence de nature majeure entre lui et ses bêtes qui justifie son autorité. Le « bon sens paysan » ne saurait mentir.

En réalité, si cette question s’est introduite dans nos pays occidentaux, c’est qu’elle s’est imposée comme une réaction aux excès de la modernité. Les nombreux reportages, qui ponctuent l’actualité sur des conditions d’élevage ignominieuses d’animaux destinés à l’alimentation humaine, ne peuvent que produire de l’indignation ou de la révolte. Des associations comme L214 sont devenues maîtresses en la matière pour tenter d’alerter l’opinion et les politiques. Dernièrement, c’est l’industriel Herta (décembre 2021) qui s’est vu exposé à l’opprobre général au vu de ses élevages porcins. Les images des vidéos parlent d’elles-mêmes, âmes sensibles s’abstenir.

actu_Boucherie Abolition, 8 juin 2019.jpeg

Boucherie Abolition, 8 juin 2019

Comment en sommes-nous arrivés là ? Trois facteurs matériels permettent d’éclairer, sinon de comprendre, ce qui nous arrive. 

 

Tout d’abord, l’humanité connaît une explosion démographique mondiale sans précédent. Entre 1935 et 2035, c'est-à-dire en cent ans, nous allons passer d’une population de 2 à 8 milliards d’êtres humains sur terre. Pour nourrir cette population, le modèle du petit producteur et de l’aimable berger ne suffit plus. Il faut rationaliser, organiser, rassembler et grossir les élevages. Cela a pu se faire dans l’immédiat après-guerre grâce à l’industrialisation de l’élevage et de l’agriculture en général.

La modernisation technique des fermes n’est pas un problème en soi. Elle en devient un quand les industries agro-alimentaires mettent la main sur les élevages et y introduisent des logiques capitalistes : produire plus en dépensant moins pour gagner plus. Ce deuxième facteur qu’est le capitalisme allait être fatal aux relations entre les hommes et les bêtes puisque désormais, la variable d’ajustement pour obtenir un gain conséquent allait être le bien-être des animaux et leurs conditions d’existence.

Enfin, ajoutez à cela le caprice moderne du consommateur roi qui veut tout quand il le veut. Une économie du tout, tout de suite, doit satisfaire aussi une consommation à très bas prix. Cette habitude de consommation est la cause des monstruosités révélées par L214. Si le consommateur veut obtenir sa barquette de jambon pour un prix dérisoire, il devra, en son âme et conscience, continuer d’alimenter la machine infernale qu’il a contribué à fabriquer.

 

Peut-être pouvons nous aller plus loin et oser dire que l’homme a outrepassé son statut d’homme dans son comportement avec les animaux. Depuis que les sociétés occidentales bannissent Dieu de leurs schémas de réflexion, c'est-à-dire depuis Les Lumières, l’homme se coupant du surnaturel devient démiurge. Les religions païennes considéraient la Nature avec respect du fait du culte qu’elles lui accordaient. De même, la religion chrétienne voyait, et voit encore, l’homme comme gardien de la Nature, comme l’intendant de Dieu sur terre. Gardien, et non pas exploitant, comme le rappelle en substance l’encyclique Laudato Si’ (2015) du pape François. Dans une conception du monde selon ce postulat philosophique et théologique, tout n’est pas permis à l’homme. Aujourd’hui, nous nous demandons avec effroi ce qu'il n’ose pas faire. Les animaux goûtent désormais au joug du nouveau dieu de notre ère : l’humain. 

Ces comportements ont engendré l’apparition des courants animalistes et antispécistes que nous connaissons bien. Une nouvelle révolution se profile : après s’être fait maître de l’univers, l’homme aspire désormais à abattre les frontières entre l’humain et l’animal. À la révolution humaniste doit succéder la révolution animaliste. 

 

Toutefois, la révolution ne parviendra pas à se défaire d’une chose : le grand capital, qui gagne toujours ! C’est en tout cas ce que veut démontrer Gilles Luneau dans son livre Steak barbare (2020). Il révèle les liens financiers qui existent entre les mouvements vegans et animalistes et une certaine industrie de la nouvelle alimentation (New Harvest, Good Food institute, Cellular Agriculture Society, etc.) qui accompagne les promesses de matins qui chantent pour les animaux, au moyen d’une révolution alimentaire dont ils seront les premiers bénéficiaires.

 

La place que l’homme accordera demain aux animaux dans nos sociétés fait peser le spectre d’une révolution anthropologique majeure. Pour les acteurs économiques, c’est un nouveau marché à conquérir.

La rédaction