Philosophie

Qu’est-ce que la corrida ?

 

 

Il ne s’agit pas, ici, de défendre un parti pris, bien plutôt de considérer ce qui justifie l’existence de ce spectacle ; la corrida témoigne d’une compréhension du monde, et c’est l’objet du livre de Francis Wolff, Philosophie de la corrida.

La tauromachie est un spectacle dont l’origine, proprement espagnole, remonte au IXème siècle. La corrida qui se distingue des autres pratiques par la mort publique du taureau a acquis sa forme définitive au XVIIIème siècle. C’est ensuite au matador Juan Belmonte et à sa rivalité avec José Gómez Ortega que l’on doit son âge d’or, au début du XXème, où l’apparition de nouvelles techniques firent voir un raffinement qu’elle n’avait jamais connu. 

 

Afin de déterminer l’intérêt que peut revêtir cet affrontement, il convient de le définir, sans quoi il est impossible de dépasser le spectacle qu’il offre de la souffrance d’un animal voué à la mort. Spectacle d’autant plus problématique qu’il est inutile. 
 

Le sport

 

Cette gratuité peut servir de point de départ pour comprendre d’abord la corrida comme un sport. Elle ne répond à aucun objectif matériel et utile, elle est bien plus qu’une simple activité physique : comme tout sport elle est aussi le lieu de la mise en valeur du courage, de l’habileté, de l’effort et de la loyauté. Et parce que le matador met sa vie en jeu et parce qu’il s’oppose à un être d’une autre nature, la corrida incarne plus qu’aucun autre sport, l’idée du dépassement de soi. 

 

L’art

Mais l’antagonisme entre l’Homme et l’Animal, étranger à la plupart des sports, oblige à reconsidérer cette première approche. L’élégance et la rigueur qui président à ce spectacle témoignant d’une plus haute exigence, signe d’une plus noble valeur.

 

Francis Wolff, autant passionné de corrida que de philosophie, observe dans l’un des chapitres de son ouvrage comment cette pratique obéit au principe de l’art classique : la mise en forme d’une matière. Les trois temps qui composent chaque corrida, comme les cinq actes d’une tragédie, permettent la maîtrise d’un matériau, ici, la charge du taureau. Et chacun des trois “tierco” est l’occasion de multiples figures par lesquelles la lutte se transforme en harmonie. 

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Enrique Ponce

La renommée de Juan Belmonte tient justement à son impressionnante maîtrise de l’animal. Il initia la technique du “temple”, qui consiste à tempérer la vitesse de la charge de l’animal à l’aide d’un leurre, tout en restant immobile. « Immobile, il met, d’un geste, de l’ordre là où il n’y avait que désordre et mouvement », conclut Francis Wolff. 

 

Le taureau n’est pas dompté, il ne le sera jamais. Mais quoique ennemi de l’homme dans ce combat sanglant, il partage la composition d’une œuvre qu’Hemingway décrivait délicieusement dans L’Été dangereux : « Ce faisant, il ne cessait de maîtriser la charge d’un animal d’une demi-tonne pourvu d’une arme mortelle de part et d’autre de la tête, à l’aide d’une cape de percale le faisant passer et repasser contre sa taille et ses genoux et fabriquant une sculpture avec lui, qui dans la relation des deux silhouettes et le lent mouvement de la cape qui les guidait et les fondait ensemble était aussi belle qu’aucune des sculptures qu’il m’avait été donné de voir jamais ». Paradoxe de l’antagonisme et de la complicité.

 

Francis Wolff manifeste enfin que la forme artistique produite lors de la corrida est réalisée selon trois modes ; dans l’espace de l’arène, puisque le torero « fait sienne la charge du taureau », dans le temps, à travers différentes séquences, mais aussi dans le mouvement car le taureau échappe perpétuellement à sa cible, il est sans cesse emporté dans un mouvement illimité, autour du torero, véritable metteur en scène. Œuvre d’art d’autant plus grandiose qu’elle a pour objet l’animal et sa puissance, la mort et la peur. Elle qui sublime ce qu’il y a de plus âpre, parce que les acteurs y jouent leur propre rôle.

Le rite

Bien que les historiens aient démenti l’assimilation de la tauromachie aux rituels antiques, la corrida n’en demeure pas moins l’opposition rituelle de l’homme et de l’animal, de la culture à la nature. Antagonisme que Francis Wolff considère comme un élément fondamental : « La corrida sublime, dans l’élément du tragique, le jeu de la nécessité ».

Cette dimension rituelle, non pas religieuse, mais anthropologique, explique la pérennité de cette pratique. Son issue fixée d’avance justifie encore qu’elle ne puisse être assimilée à un sport. Elle ne peut pas non plus être réduite à un art, répondant à des cérémonials qui traduisent l’exigence d’un savoir-vivre mis à l’épreuve de la puissance aveugle de la bête, de l’imprévisible et de la mort. Être torero et mériter l’acclamation “Torero ! Torero !” c’est être digne de l’humanité mise en jeu face à l’animal. Au-delà de la prestation individuelle du torero, la corrida est, en effet, le lieu de la célébration de la nature propre à chaque être, que Francis Wolff résume ainsi : « La gratuité du jeu, la légèreté du divertissement, la gravité du don de soi, la puissance de la volonté, le pouvoir de l’art, la conscience de la mort, en somme tout ce qui fait l’humanité de l’homme » face à  «l’animalité sous sa forme la plus haute, la plus belle, la plus puissante ». Cette  « asymétrie absolue des deux protagonistes », loin d’être le prétexte d’un jeu, est la structure même de la corrida et préside à toutes ses lois.

Le taureau est un animal “bravo”, c’est-à-dire, profondément hostile. Et la corrida rend compte de cette hostilité naturelle ; il est libre. Le règlement précise d’ailleurs que le picador (torero à cheval dont le rôle est d’affaiblir l’animal lors du premier “tierco”) doit se positionner à “contre querencia”, c’est-à-dire à l’opposé de l’endroit où l’animal a tendance à se réfugier. La corrida donne donc à voir l’activité par laquelle, le taureau considéré dans sa spécificité, « réalise sa propre essence », selon la formule de Francis Wolff, empreinte d’aristotélisme. 

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Le meilleur taureau est celui qui se montre le plus fidèle à sa nature, à sa “bravura”. Parallèlement, le meilleur torero est celui qui fait preuve du plus de maîtrise et du plus de respect.

 

Il est donc possible de parler de la corrida comme un rite dans la mesure où elle incarne une éthique, celle du respect de la nature des êtres.

Et moi, j’irai un jour aux arènes, voir une corrida.

 

Emmanuel Hanappier