Littérature

Dans les yeux du Lion

Au-delà du roman à succès et du classique scolaire, Le lion de Joseph Kessel est un livre puissant qui interroge les rapports entre l’homme et l’animal : roman d’amitié, récit de voyage et drame familial, le livre de Joseph Kessel permet de scruter le mystère du monde sauvage avec celui de l’enfance.

Joseph Kessel est-il d’abord voyageur ou d’abord écrivain ? Sa plume a la brutalité immédiate du reporter et la précision colorée du poète. De son voyage au Kenya en 1953, Joseph Kessel tire en 1958 un roman plein des images du Parc royal, du bruit des animaux et de l’odeur de la brousse. Le style de Joseph Kessel est sensitif, voire oculaire : à la frontière entre le journalisme et la littérature, sa plume excelle à la description. Les paysages de brousse, dominés par la silhouette massive du Kilimandjaro, se déploient, évoqués par des phrases précises, dynamiques et étrangement sensorielles. Dans le silence et la simplicité d’un tableau, les mots de Kessel peignent les animaux au cœur de l’immense brousse. Auprès de l’eau étaient les bêtes.

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Deux admirateurs font cadeau d'un lionceau à Joseph Kessel, dans un restaurant à Nice. Crédits : AFP

La rencontre du monde sauvage

 

Au Parc royal du Kenya, le narrateur – qui n’est jamais nommé, double de Kessel ou double du lecteur ? – fait la découverte du monde animal dans des conditions singulières. La réserve forme en effet le cadre exceptionnel de l’épanouissement des bêtes et de l’harmonie du monde sauvage : espace idyllique, lieu de paix ineffable, le Parc royal est l’écrin irréel des splendeurs de la Nature. 

Le monde sauvage se révèle être, pour le narrateur, l’espace de l’apprentissage et de la découverte. Au-delà des différentes espèces animales qui composent par leur beauté et leur foisonnement une tapisserie fabuleuse et frémissante, le narrateur prend peu à peu la mesure de l’harmonie de la brousse, du cycle grandiose de la Nature, de l’éternité des neiges au sommet du Kilimandjaro. Chez Kessel, le monde animal est ce royaume de vérité, de liberté, d’innocence qui s’épanouissait dans le matin d’Afrique, et qui s’oppose à la misère et à la prison intérieure des hommes. Le visiteur du Parc fait bien la découverte, en la côtoyant, de l’immensité. Cette prise de conscience suscite chez le narrateur la quête de sa propre place dans l’univers, une soif d’absolu et d’innocence : « Le besoin était venu – sans doute puéril, mais toujours plus exigeant – de me voir admis dans l’innocence et la fraîcheur des premiers temps du monde. » Le texte de Kessel prend définitivement une dimension d’introspection.

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Parc national d'Amboseli - Zèbres paissant devant le Kilimandjaro

A l'école des bêtes

 

Les animaux, sous la plume de Kessel, prennent donc les couleurs d’un rêve éveillé et l’aspect d’un manège irréel, d’une ronde sans fin : ce traitement très pictural et quasi onirique des animaux de la réserve souligne l’aspect fabuleux et immatériel de la visite du parc, mais n’efface pas cependant le contact authentique et plus direct que le narrateur a avec la brousse et le monde sauvage. L’incipit in medias res confronte brusquement le narrateur à sa première rencontre : celle d’un petit singe qui le tire de son sommeil. D’emblée, est présenté le caractère extraordinaire de ce singe minuscule penché sur le visage du narrateur. Mais plus singulière encore est l’expression du regard de l’animal : « Les yeux sages prirent une expression de tristesse, de pitié. […] On eût dit qu’ils me voulaient du bien, essayaient de me donner un conseil. » Le ton est donné : dans la réserve, le narrateur est à l’école des bêtes. 

 

Mais c’est surtout la petite fille, Patricia Bullit, fille de l’administrateur du Parc, qui introduit le narrateur au sein de ce monde fabuleux. C’est elle qui lui présente le Parc et chacune des bêtes : c’est elle l’intermédiaire entre l’adulte et l’animal. Le narrateur souligne l’aisance et le caractère instinctif de ses présentations, loin des routines de la logique. Dans la brousse, les repères et les codes dialectiques n’existent plus : c’est le triomphe de l’instinct naturel et de la sensibilité propres à ces « êtres simples et beaux que nous avions sous les yeux et qui vivaient au-delà de l’angoisse des hommes ». Le monde sauvage abolit toutes barrières : celles entre l’homme et l’animal, et, plus singulièrement, celles entre l’adulte et l’enfant. L’enseignement des bêtes, par l’intermédiaire de Patricia, c’est la proximité redécouverte de l’enfance : s’établissent, « par le truchement des bêtes sauvages, la complicité et l’égalité entre un enfant et un homme qui, depuis très longtemps, avait cessé de l’être. »

La violence et le sacré

Le Parc royal semble donc reposer tout entier dans une sorte de pacte tacite scellé entre les hommes et les animaux. Signe suprême de cette alliance, le Lion, le grand lion recueilli petit et élevé par les Bullit. Celui-ci, après avoir été finalement rendu à son état sauvage et à la brousse, conserve un lien étroit avec la petite Patricia. Il est le sujet de nombreuses conversations entre les personnages avant que le narrateur ne le rencontre et il n’apparaît que dans la deuxième partie du roman. Une fois encore, la petite fille joue l’intermédiaire entre King et le narrateur. Faveur suprême, elle lui permet de le voir, de le toucher, d’assister à leurs jeux. Bien sûr, le narrateur est terrifié : il s’attache à décrire l’effroi qu’il ressent d’abord, et qu’il qualifie de vulgaire et de misérable. Sa peur est finalement balayée par le rire prodigieux du grand lion. Par les yeux du lion, aussi, qui clignent placidement : étrange proximité avec l’homme d’un lion au regard intelligent, aux gestes doux, au rugissement rieur. Mais la puissance de la petite fille sur ce lion est d’autant plus extraordinaire que celui-ci demeure pleinement un fauve ; un peu plus loin dans le roman, Patricia lance King sur un buffle dans une scène fascinante d’une brutalité authentique. « Il faut bien que les lions mangent pour vivre » : Patricia sait la loi de la brousse. La violence est ainsi le corollaire du monde sauvage. Mais la brutalité des animaux reste singulièrement digne, voire harmonieuse, toujours naturelle. Elle est, par ailleurs, mise en double perspective : avec la violence psychologique du drame qui ébranle la famille Bullit d’abord, et avec la violence plus “anthropologique” des mœurs masaïs ensuite (peuple noir nomade qui vit sur le territoire du Parc).

Ainsi les pages de Kessel mêlent-elles étroitement la naïveté de l’enfance à la violence du règne animal, ce même mélange étrange et saisissant qui marque les toiles colorées du Douanier Rousseau.

 

 

 

La rencontre des bêtes dans le Parc royal du Kenya, c’est donc la rencontre d’une harmonie gigantesque, magistrale et cruelle. C’est la prise de conscience du vaste théâtre dans lequel la vie et la mort sont les différents actes du même ballet. C’est prendre la mesure d’un monde où l’amour et la violence sont d’un ordre supérieur et quasi sacré.

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Henri Rousseau, Combat du tigre et du buffle

Ombeline Chabridon