Histoire de l'art

Splendeurs des chasses omeyyades

A moins de trois kilomètres de Jéricho, s’impose une structure futuriste toute de verre et d’acier, plantée au milieu des ruines et des vestiges. Entre l’étendue du désert palestinien et le point le plus bas du monde, se trouve l’un des plus grands trésors du monde arabo-persique.

Tout autour, le désert, et une route toute droite où de part et d’autre se ramifient les maisons à toit plat ou en dôme. Le 28 octobre 2021, après cinq ans de travaux de restauration et d’aménagement au public, le palais d’Hisham dévoilait à nouveau ses mosaïques jusqu’alors enfouies sous le sable pour les protéger. Bâti au beau milieu du désert dans les années 740, lors de la domination omeyyade (première dynastie musulmane héréditaire, qui a régné depuis Damas de 660 à 750 après J.-C.), ce palais servait à la fois de pavillon de chasse et de palais d’hiver. Il s’agissait d’un véritable complexe, appartenant à cet ensemble de châteaux du désert qu’on retrouve par exemple en Jordanie, équipé d’un domaine agricole irrigué par un aqueduc, d’une mosquée, d’un caravansérail ainsi que de bains. L’espace était pensé comme un lieu de détente et de raffinement, dont témoignent les derniers vestiges présents sur le site : les mosaïques.

Les sols ornés selon cette technique permettaient de joindre utile et esthétique, par le caractère étanche et lavable des mosaïques. Les pièces du palais d’Hisham étaient essentiellement destinées aux bains, humides, et aux banquets. Ces pièces, lorsqu’il fallait nettoyer aisément les salissures liées aux repas, s’y prêtaient alors parfaitement. Une frise sur le tapis de mosaïques du palais montre d’ailleurs plusieurs citrons et un couteau, signifiant peut-être ces repas.

Jadis accompagnés de riches décors de stucs, de sculptures et de pierres taillées, les tapis de mosaïques du palais d’Hisham sont composés de plus de vingt couleurs de pierres différentes, provenant de toute la Palestine - Nabi Musa pour les pierres noires, Jérusalem et Bethléem pour les pierres rouges, Hébron pour les pierres blanches.

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Mosaïque d’Hisham

D’une finesse absolue, les mosaïques s’entrelacent dans des dégradés de couleurs impressionnants pour composer des motifs de nœuds, de pointillés, de fleurettes et de rosaces, se répétant de façon régulière et couvrant toutes les surfaces, développement caractéristique de ces travaux de la première époque islamique.

Ces modèles sont issus du répertoire des siècles précédents, des temps des mosaïques hellénistiques, romaines ou byzantines, riches d’iconographies diverses et variées. Dans ce palais de Jéricho, pourtant, seule une mosaïque n’est pas composée de motifs abstraits. Le tapis de pierres du Diwan, salle de réception pour le maître des lieux, donne à voir la plus que célèbre représentation de l’Arbre de Vie. Dans un dessin en abside, trois gazelles entourent un arbre, porteur de quinze grenades. À droite de l’arbre, l’une des gazelles se fait brusquement attaquer par un lion, lui griffant et lui mordant la croupe.

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Histoire de l’Art - quatrième paragraphe mosaïque de l’Arbre de Vie, détail.jpeg

Mosaïque de l’Arbre de Vie

On pourrait ainsi croire à une scène en lien avec les chasses pratiquées non loin de ce palais. Les représentations cynégétiques sont d’ailleurs monnaie courante dans le corpus des mosaïques orientales. De façon générale, ces illustrations connaissent un vif succès entre les Vème et VIème siècles. La chasse est d’une part une pratique aristocratique, considérée comme un art, permettant également de montrer sa force et sa valeur. D’autre part, elle permet de fournir de la viande, met le plus onéreux, ainsi que des matières premières telles que le cuir, la fourrure et l’os. Certains animaux étaient tués et consommés sur place, et d’autres capturés pour être vendus en Occident, où des chasses aux fauves étaient mises en scènes durant l’Antiquité tardive.

 

L’influence grandissante de la religion chrétienne va progressivement réduire la fréquence de ces représentations. Face à ces scènes sanglantes et violentes s’imposent des mosaïques plus pacifiques : des sols d’oiseaux, des dessins d’animaux documentaires, mais également bien évidemment symboliques. Le tapis de mosaïque de Tabgha, au bord du lac de Tibériade, présente ainsi de nombreuses espèces d’oiseaux que les artisans observaient au fil des saisons et des migrations, tel un bestiaire.

 

La figuration dans le monde musulman a suscité de longs débats complexes dès sa naissance. Représenter des hommes et des animaux pose question ; par peur de l’idolâtrie, et lors des premiers temps de l’Islam, on ne trouve aucune image de la sorte dans les monuments et manuscrits religieux. Si ce fut sans doute un moyen de se démarquer alors du christianisme, riche en symboles visuels, la question se pose semble-t-il moins dans le domaine profane, comme le montre l’iconographie du palais d’Hisham, débordant de stucs de personnages dénudés et d’animaux. Plus encore, cet art figuratif sera longtemps réservé à une clientèle princière, aisée et cultivée.

 

La présence de cette mosaïque n’est donc pas liée à une question religieuse, et ne semble pas non plus illustrer simplement une scène de chasse. Plusieurs lectures de ces gazelles sous cet arbre ont été données. Un temps considéré comme une représentation du bien d’un côté et du mal de l’autre, avec le lion attaquant sa proie autour d’un arbre qui pourrait se référer à celui du jardin d’Eden, il semblerait pourtant qu’il s’agisse davantage d’une allégorie de la guerre et de la paix. Doris Behrens-Abouseif, professeur d’architecture islamique au Caire, en a livré une interprétation non moins intéressante. Le palais aurait sans doute été construit pour l’héritier d’Hisham ibn ‛Abd al-Malik (691-743), Walid ibn Yazid, également poète et célèbre pour son caractère quelque peu irrévérencieux. Ce dernier a dédié une grande partie de sa poésie à l’amour, et la scène de l’Arbre de Vie pourrait alors opposer la grâce féminine de la gazelle, symbolisant la beauté dans la culture arabe, à la force virile du lion.

 

Le dôme tout récemment terminé pour protéger les mosaïques permet enfin d’admirer toute la splendeur de ces sols de pierre. Pour deviner l’entièreté du merveilleux du palais d’Hisham, le musée Rockefeller de Jérusalem conserve les stucs qui ornaient les différentes voûtes du monument.

Lucie Mottet