Histoire

Noblesse en selle ! À la conquête d’un idéal !

De chevauchées en cavalcades, une partie de l’histoire humaine s’est écrite au galop. Animaux du pouvoir, les chevaux ont été le marqueur de l’identité nobiliaire, des champs de bataille médiévaux aux élégants carrousels du Grand Siècle.

Il est inutile de rappeler le vieil adage qui veut que le cheval soit « la plus noble conquête de l’homme », comme se plaisait à l’écrire le naturaliste Louis Leclerc, comte de Buffon, au XVIIIᵉ siècle. Il suffit de voir l’enthousiasme que suscite le passage d’un escadron de la Garde républicaine pour comprendre la force symbolique de cet animal. Depuis l’Antiquité, le cheval est associé au prestige, au pouvoir et à la richesse. Dans les cités grecques, comme Athènes par exemple, la cavalerie était réservée aux citoyens-soldats les plus fortunés, seuls capables de posséder et entretenir une monture. Les autres étaient relégués au rang de simples hoplites. À Rome, les chevaliers, première noblesse combattante, étaient appelés les equites, en référence à leur equus (cheval) dont ils étaient dotés pour la guerre, et ils furent constitués en un ordre : l’ordre équestre.

En matière de symbole et d’héritage historique, la noblesse française et les Rois n’eurent pas beaucoup à chercher pour adopter le cheval comme image de leur pouvoir politique et comme apanage de leur condition.

Histoire premier paragraphe - le cheval associé à  la gloire militaire .jpeg

Le cheval associé à la gloire militaire

Cheval de guerre

 

Au cœur du Moyen Âge, la chevalerie française a gagné ses lettres de noblesse. La vocation combattante des chevaliers dans la cavalerie s’affirme aux Xᵉ et XIᵉ siècles. À l’époque carolingienne, la cavalerie est l’arme qui force la décision sur les champs de bataille. De plus, le développement technologique du harnois, des étriers ainsi que l’amélioration technique du combat à cheval permettent la naissance d’une cavalerie lourde, très puissamment équipée. L’apparition et l’amélioration de l’étrier a même fait l’objet d’une thèse en 1962. Lynn Townsend White défend l’idée selon laquelle l’étrier a été la technologie qui a assuré la supériorité de la cavalerie sur l’infanterie à l’époque franque, et par conséquent, qui a imposé l’image du noble comme combattant idéal. En effet, le coût élevé de cet équipement humain et animal ne peut être assumé uniquement par les élites politiques et terriennes que sont les nobles. Désormais, une fracture socioculturelle sépare le combattant à cheval du combattant à pied. Le cavalier, sûr de sa supériorité combattante et sociale, méprise la « piétaille », la « merdaille » qui gravite autour de lui lors des combats. Et de fait, les résultats sont impressionnants, les charges massives des combattants, regroupés en conrois (unités militaires), brisent les lignes d’infanterie sans effort comme cela a été remarqué tant en Europe qu’en Terre sainte durant les croisades.

La naissance de l’escrime à la lance favorise également l’apparition d’une éthique du combat, où les chevaliers adverses ne souhaitent plus se tuer, mais se capturer pour demander rançon. Cette éthique se retrouve dans les tournois qui se généralisent, où les chevaliers prouvent en public leur ardeur guerrière et leur habileté à monter à cheval.

Les XIVᵉ et XVᵉ siècles sonnent le glas de cette orgueilleuse élite équestre. Les batailles de Courtrai (1302), Crécy (1346), Poitiers (1356) et Azincourt (1415) meurtrissent la chevalerie française tant dans sa chair que dans sa prétention à dominer les champs de bataille. À chacun de ces affrontements, la noblesse est désavouée, le bien-fondé de la cavalerie est remis en cause. Sublime horreur, l’infanterie composée de roturiers triomphe sans conteste de la chevalerie française. À Crécy, les Français perdent plus de 5 000 hommes tandis que les Anglais n’ont à déplorer les pertes que de 300 à 400 combattants. Ironie et symbole, à la bataille de Poitiers, le Roi de France Jean II le Bon oblige ses proches à l’imiter en mettant pied à terre et à combattre comme simples fantassins, posture dans laquelle il finit par être capturé. Azincourt n’étant que le chant du cygne de cette cavalerie lourde, la   « reine des batailles ». 

Histoire deuxième paragrapheLe roi Jean II obligé de mettre pied à terre.jpeg

Le roi Jean II obligé de mettre pieds à terre

Noblesse oblige

 

L’époque médiévale a laissé aux générations futures des souvenirs, des habitudes, pour ne pas dire des traditions. Ainsi la noblesse a-t-elle continué à chérir le lien qu’elle entretenait avec les équidés. Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, ces derniers sont au cœur du mode de vie nobiliaire qui tend à s’affirmer de plus en plus face à la montée en puissance de la bourgeoisie. C’est l’Italie qui, dès le XVIᵉ, diffuse la mode de l’équitation comme véritable art ainsi que comme symbole de civilité. C’est à l’occasion d’un voyage dans cette péninsule que Antoine de Pluvinel rapporta en France les modes et manières équestres de l’Italie comme principe d’éducation qu’il transcrivit dans un manuel : L’Instruction du Roy en l’Exercice de Monter à Cheval (1625). Il crée une académie destinée à l’éducation des jeunes gens de la noblesse où l’équitation et le dressage occupent la place centrale. Il apprend notamment aux jeunes gens le respect dû à leurs montures et leur enseigne qu’avec elles, « il faut estre avare des coups et prodigue des caresses ». L’académie de Pluvinel enseigne également d’autres arts spécifiquement aristocratiques telle la danse, ainsi que des enseignements plus intellectuels. Avec cette académie, les jeunes nobles connaissent une profonde transformation dans leur rapport au cheval : ils passent d’une équitation de guerre à une équitation de plaisir, à la limite de l’art.

Histoire troisième paragraphe - gentilhomme à cheval par J. de Poret.jpeg

Gentilhomme à cheval, J. de Poret

La mode des académies équestres est lancée et connaît un fort retentissement durant les XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, en France et en Europe. L’instruction qui y est promulguée façonne l’identité et l’idéal du gentilhomme, maître de lui-même comme de son entourage. Et quelle plus belle preuve de cette maîtrise que l’équitation ? Il y a une réelle volonté d’élévation sociale qui passe par le cheval. Cet animal permet aux jeunes nobles de se raccrocher à leurs racines médiévales, de perpétuer une tradition chevaleresque dont les académies sont les écrins. L’équitation est poussée à sa pratique la plus exquise. C’est là qu’on y voit les plus beaux manèges et carrousels de toute l’Europe. Les contemporains comparaient l’art équestre à la danse.

Histoire troisième paragraphe- gentilhomme à cheval par J. de Poret.jpeg

Gentilhomme à cheval, J. de Poret

Corinne Doucet ajoute même que le véritable artiste est le cheval, et que le cavalier n’est là que pour sublimer ses allures (« Les académies équestres et l’éducation de la noblesse (XVIᵉ-XVIIIᵉ siècle) », Revue historique, 2003). Tout ceci est le résultat d’une éducation raffinée destinée à une élite qui tient à affirmer la force de son mode de vie où l’équitation tient une place d’honneur. Pour ces académies, le cheval ne fonde pas la noblesse de son cavalier, il la dit.

Hervé de Valous