Philosophie

L’amour de consommation

 

Nous vivons aujourd’hui une forte crise de l’amour. Le taux impressionnant des divorces, du célibat, ou même de l’utilisation phénoménale des applications de rencontre, montrent une falsification et une relégation de l’amour au rang secondaire des passions.

 

 

Sa définition a en effet été remodelée. Nous n’en avons plus l’idéal classique dont le mariage était le garant, et la procréation la finalité. Jean-Paul Sartre l’a théorisé dans l’Être et le Néant selon sa conception moderne : l’amour échoue irrémédiablement, c’est dans sa nature propre. En effet, il commence par une idéalisation totale de l’autre, se poursuit dans ce moment exclusif où l’autre devient notre condition d’existence, puis se termine par l’acte sexuel qui est un effondrement et qui dénature tout de l’être aimé. Notre vision contemporaine hérite directement de cette perspective.

 

Nous sommes actuellement dans une société de consommation qui favorise beaucoup ce manque d’amour. Ce sont les propos de Jean Baudrillard qui expliquent que la consommation implique de recevoir puis de détruire. Et l’amour n’y échappe pas. Nous assistons à l’incarnation de l’amour de consommation. La fête de la Saint Valentin est la caricature exacte de la dénaturation de l’amour : « La Saint Valentin apparaît comme la fête, non des amoureux, mais de la consommation elle-même. » (Denis la Balme). De Tinder à Meetic, le processus est le même : choisir, consommer, puis détruire pour recommencer. 

Les idéaux actuels renforcent cette vision : émancipation extrême de la femme, liberté sexuelle, abolition du patriarcat, tout semble converger vers un amour qui n’est plus amoureux. Et cela induit une sorte de détresse, de torpeur par laquelle le consommateur est de plus en plus éreinté : il est sollicité en permanence dans ses désirs qui deviennent des besoins, dans une peur tacite de rater quelque chose.

 

Plus grave, nous vivons sans forcément le vouloir ni s’en rendre compte, dans une solitude bruyante. Le déchaînement des réseaux sociaux et de l’usage des smartphones y est pour quelque chose, mais c’est surtout parce que nous ne regardons plus le monde : nous avons oublié le silence et la contemplation. L’art contemporain le montre bien : il n’y a plus de beauté à contempler. Le monde est devenu un terrain de jeu où l’homme, narcissique et égoïste, doit évoluer comme fatalement. 

Ainsi devons-nous satisfaire le plus possible nos caprices, enchaîner les aventures d’un soir, selon ce qui nous pousse à les accomplir. Nous sommes désormais dans une société violente qui nous pousse à consommer. 

En clair, la société de consommation fonctionne sur le modèle de la nutrition d’un être insatiable qui détruit sans cesse l’objet de son désir, ce qui nécessite son renouvellement, sa production en masse et sa marchandisation.

 

Dès lors, pouvons-nous espérer que l’amour échappe à cette logique ? Pouvons-nous encore prétendre à aimer ?

Par définition, l’amour n’est pas qu’une passion, n’est pas qu’un désir de possession qu’on pourrait dire “carnivore“, où je consomme l’autre, où je le mange (« elle est bonne, regarde comment elle me bouffe des yeux »). Non, nous ne pouvons le résumer qu’à cela. Si nous nous concentrons sur la conjugalité, l’amour est une union qui transcende deux êtres dans un même but. C’est un phénomène qui nous submerge et nous pousse vers un objet appréhendé comme absolu.

Comme le remarquait Kant, l’homme par nature a un désir absolu vers un objet qu’il ne peut connaître. Cet objet absolu est la condition de son bonheur. En effet, tout homme tend à la perfection, au bonheur, et l’incarnation de cette perfection se trouve en Dieu (Thomas d’Aquin). Ainsi ce désir d’absolu ne peut pas être comblé sur terre : nous pouvons en avoir un avant-goût par la contemplation, mais le réel bonheur de l’homme se trouve en Dieu. Et nous aimerions que ce monde soit un absolu. C’est pourquoi nous projetons ce désir vers un être ou un objet pour le rassasier le plus possible. Mais la passion nous rattrape vite au sein de ces projets : elle se caractérise par l’illusion, car elle me fait aimer la représentation que j’ai de l’autre. La passion se nourrit de méconnaissance. 

Mais cela n’est pas vraiment l’amour. Au contraire, ce dernier se nourrit de la connaissance de l’autre, et aussi de sa contemplation qui est le contraire même de consommation. Contempler c’est être submergé par ce que je vois. La contemplation nous transporte, nous fait dépasser le sujet, si bien que son objet ultime est naturellement Dieu. C’est donc l’absolu que je contemple chez l’autre que je cherche à connaître. Et à mesure que j’avance dans  cette quête, plus je cherche à entrer dans son intimité, plus le mystère de l’autre se creuse ; le fruit de l’amour est le mystère de son être et c’est en cela que l’amour est avant tout contemplatif. « Aimer, c’est goûter à la proximité d’un être qui échappe à mon savoir » (Denis La Balme). Et si la contemplation meurt, l’amour meurt aussi.

Levinas abonde dans ce sens dans son Éthique : « L’autre en tant qu’autre n’est pas un objet qui devient nôtre, il se retire au contraire dans son mystère ». L’autre est donc une sorte de paradis pour nous : il nous donne à voir l’autre dans une joie sans cesse renouvelée, d’où le fait que l’amour est sans pourquoi. La simple compagnie de l’autre suffit parfois tant on ne sait pas pourquoi nous aimons. Et nous n’aurons jamais la plénitude de connaissance de l’autre et fort heureusement, car dès que nous rendons raison de l’amour nous n’aimons pas. « L’amour est manque, bien plus que plénitude. L’amour est plénitude du manque. C’est je vous l’accorde une chose incompréhensible mais ce qui est impossible à comprendre est tellement simple à vivre » (Christian Bobin, l’Être d’Or).

 

Par nature, l’amour ne s’inscrit pas dans une logique consommatrice. L’amour en tant qu’il est contemplatif échappe à cela. Si c’est le cas, c’est seulement par accident. Mais une autre dimension lui fait échapper à la logique pulsionnelle de la consommation : l’amour est de l’ordre de la volonté (plus le désir s’estompe, ce qui est naturel dans la relation conjugale, plus la volonté doit prendre le pas). Voilà ce que nous avons complètement effacé. C’est le triomphe total du cœur sur la raison. Et notre société est propice à cette falsification. La rectifier serait rendre un service immense à notre temps et aux générations futures. Simone Weil disait dans La Pesanteur et la Grâce : « Tu ne pourrais être né à une meilleure époque que celle-ci où l’on a tout perdu. »

 

Charles de Lacoste