Un monde passe

Elle était là, toute proche, 

On semblait pouvoir la caresser. 

Un effort et nous tenions l’immortalité,

Alors qu’au loin, sonnait une cloche.

C’est celle du rappel à l’ordre de la Nature

Qui nous vient des profondeurs de l’Asie. 

Funeste fléau, invisible créature

Provocant une nouvelle pandémie. 

C’est le retour de l’ange exterminateur,

Qui, de notre monde, avait été chassé.

Nous avions voulu l’oublier, 

Et le voilà de retour, provoquant toutes les peurs. 

La Mort s’est associée à la Fortune

Pour frapper riches et miséreux, 

Entrant dans les foyer comme une importune 

Avec son cortège de maux nombreux. 

Mais les cercueils empilés ne sont que détails,

L’humanité ne pleure pas ses corps, 

Elle pleure le Veau d’or 

Dont elle est semble organiser les funérailles.

Le village-monde a fermé ses portes, 

La guerre de la consommation avorte

Et laisse place au combat pour la vie.

Trois mois ont suffit pour changer d’esprit. 

Le vieux monde qu’on clamait nouveau hier

A rendu son souffle dans les bras d’une infirmière.

Philippe de Sonplaisir

Actualité

Le Coronavirus, miroir sur l’Occident

 

Un inconnu mange une soupe de pangolin à l’autre bout du monde et, quelques mois après, nous nous retrouvons tous confinés. La situation actuelle a quelque chose d’absurde : l’on voit des Parisiens vanter sur les réseaux sociaux les bienfaits de la vie à la campagne, des tire-au-flanc se découvrir une passion pour le jogging, ou encore un président, qui s’était illustré en début de mandat par son manque de tact avec le monde militaire, nous servir une rhétorique des plus bellicistes.

 

Ce virus aura le mérite de nous montrer les défauts, connus et dénoncés par certains depuis bien longtemps, de notre village global actuel. Le COVID-19 est en effet à l’origine un virus qui touche les chauves-souris, et qui ne peut se transmettre à l’homme. Ce n’est qu’en empiétant sur les zones de nature sauvage, et en rassemblant ainsi des espèces jusqu’alors séparées que le virus a pu muter pour contaminer les pangolins, dont la viande a alors contaminé un gastronome chinois en quête de plaisirs culinaires nouveaux. Cette histoire pourrait en rester là, si la Chine n’était pas un des plus grands pôles aéroportuaires mondiaux. Prenez un pays qui refuse de communiquer les véritables statistiques sur un virus mortel nouveau, ajoutez un contrôle aux frontières laxiste si ce n’est inexistant, laissez mijoter quelques mois et vous obtiendrez une belle pandémie mondiale.

Soudain, l’on se rend compte des erreurs passées. Quand la Biélorussie ou les Philippines regorgent de masques et de gel hydroalcoolique, pendant que nos médecins se protègent avec des masques Décathlon ou des filtres à café, on se rend compte que le PIB ne veut pas tout dire. Quand la Pologne installe des distributeurs de masques gratuits dans sa capitale, pendant que notre président annonce fièrement les productions de masques à venir tel un planificateur soviétique, on se pince le bras pour se réveiller. Quand on entend un président français parler de temps long et d’indépendance industrielle et agricole, on se dit que quelque chose a bien changé.

On se met alors à espérer. Les uns envisagent un gouvernement d’union nationale et la réunification fraternelle de la nation. Les autres rêvent d’une prise de conscience écologique, pour éviter le rebond de pollution dans la période d’après crise. D’autres enfin espèrent bien que les frontières, aujourd’hui fermées, le resteront le plus longtemps possible. Sur le plan personnel, on se dit que l’on va se mettre au sport, à la lecture, à l’écriture ; bref, que l’on va se trouver un talent, que le manque de temps avait jusqu’ici empêché de faire naître.

Car c’est bien là la conséquence majeure de ce festin au pangolin originel dans nos vies : tout à coup, la vie s’arrête, les rues se vident, le bruit permanent se tait. L’homo festivus, constamment distrait, organisant sa vie autour de son plaisir, se retrouve confronté à lui-même.

Mais le naturel reprend aussitôt : si l’on ne peut se distraire en sortant physiquement, l’on s’évadera mentalement. Pour les jeunes adultes, l’on surchargera le réseau Internet avec ses films pornographiques et ses commandes en ligne. Pour les plus âgés, on polluera allégrement les réseaux sociaux en se découvrant subitement expert en géopolitique et en infectiologie.

La polémique sur l’hydroxychloroquine (aujourd’hui quelque peu passée) et le très médiatique Professeur Raoult, est un exemple criant des débats que cette crise fait naître. Confinée, surexposée à une couverture médiatique désormais sensationnaliste, après avoir pendant des mois minimisé le danger, la France se divise sur un hypothétique remède au virus. Les uns voient le médicament comme un miracle, et son promoteur comme un héros, luttant contre les grands laboratoires fantasmés, pendant que les autres prennent plaisir à ridiculiser les premiers et à les traiter du nouveau mot à la mode, celui de complotiste. Qu’aucune des deux parties ne soient vraiment renseignées sur le sujet, cela n’est pas la question. Il se rejoue une crise populiste comme on avait pu en voir l’an dernier, et quiconque oserait appeler à la tempérance et à la patience se verrait accusé par les deux camps d’appartenir à l’autre.

Plus largement, nous voyons une certaine France perdre confiance en ses institutions, et l’autre saisir ce prétexte pour mépriser toujours plus la première, depuis un grand appartement parisien ou une résidence secondaire redécouverte.

Bien loin de la fraternité mondiale rêvée par certains, c’est le retour de la realpolitik, tout le monde cherche à préserver ses intérêts. Plus de solidarité internationale ou européenne : les États cherchent uniquement à avoir des masques chez eux, quitte à réquisitionner sur les tarmacs les stocks originellement prévus pour d’autres pays. Plus de solidarité nationale non plus : les jeunes sortaient en grand nombre la veille du confinement, au motif que le virus ne les mettait pas en danger. Les habitants des grandes villes descendent dans leur résidence secondaire pour passer un confinement plus agréable, sans se soucier du risque de contagion qu’ils apportent avec eux dans des régions jusque-là saines. Dans les supermarchés, les clients hystériques dévalisent les stocks de papier toilette, de pâtes, de riz et ne laissent derrière eux, tels des Gengis Khan modernes, que des rayons déserts. Dans les halls d’immeubles, certains en viennent à demander à leurs voisins soignants de quitter la résidence car ils représentent un risque de contamination. Enfin, on comptait déjà début avril plus de 350000 amendes pour non-respect du confinement.

Ce monde, que l’on nous vantait plus juste, plus humain, plus solidaire, plus responsable, n’a donc eu besoin que d’une pandémie au taux de létalité de 2% pour montrer ses vraies couleurs.

 

 

Hervé d’Yrlan de Bazoges

Histoire

Pandémie, peurs et rumeurs : la France dans l’Histoire

Voilà déjà quelques semaines que, comme beaucoup de Français, je profite du calme du confinement, dans un petit village de Bourgogne, pour songer à tous ces événements qui ont boulversé le cours de nos vies en l’espace de quelques jours. « Car que faire en un gîte à moins que l’on ne songe ? » aurait dit le lièvre de La Fontaine.

 

Le nouvel effondrement de l’idée de progrès

À la Belle Époque, période juste avant la Grande Guerre, les hommes avaient une foi sincère dans le progrès technique et industriel. Nous pouvions y voir des cafés nommés « au progrès », « le futur », etc.. L’industrie et le machinisme faisaient croire et espérer en un futur meilleur où les hommes s’affranchiraient de la pénibilité, de la fatigue et, qui sait, du travail lui-même. Le conflit, qui éclate en 1914, brise d’un coup toutes ces pieuses espérances. Le monde entier constate que l’industrie sert aussi les entreprises de mort, qu’elle participe à faucher par milliers des hommes tels « des épis mûrs », pour paraphraser Charles Péguy. La désillusion est sévère, la déception à la hauteur des millions de cadavres tombés sur les plaines de l’Europe. L’homme du XXIème siècle vient de faire l’expérience de cette remise en cause de ses plus sincères croyances. Le transhumanisme, la technologie et le numérique ont remplacé l’industrie et les machines, mais le résultat est le même. Nous avions chassé la mort de notre futur, l’homme immortel nous était promis. Et voilà que nous sommes battus en brèche par un petit être vivant imperceptible à l’œil nu. Quelle humiliation ! La médecine ne sait comment enrayer le virus ; nous voilà ramenés aux pratiques moyenâgeuses du confinement. Rester cloisonné chez soi, voilà tout ce que l’homme moderne sait faire contre un virus. J’entends encore nos esprits éclairés fustiger le Moyen Âge, le dénonçant comme une période obscurantiste, peuplée d’ignorants et de sots. Il faut maintenant  croire que nous en sommes les dignes descendants. Notre science est obligée de l’avouer : elle ne peut pas tout. Comparaison n’est pas raison, mais sans doute lorsque l’épidémie aura cessé son œuvre dévastatrice, il faudra, à notre tour, remettre en question tout ce en quoi nous avons cru jusqu’ici. Principalement ce qui faisait, il y a encore quelques semaines, l’orgueil et l’espérance de nos sociétés. 

 

Peurs et rumeurs

Il est intéressant de noter que l’humanité ne peut pas se défaire des vieilles habitudes. En effet, lors des catastrophes de grande ampleur, les phénomènes de peur et de rumeur accompagnent et aggravent des situations déjà compliquées. En 1789, du 20 juillet au 6 août, des rumeurs de complots aristocratiques suite à la prise de la Bastille, et d’accaparement des grains par les seigneurs après une année catastrophique sur le plan agricole, donnent naissance à des épisodes d’une rare violence. Les tocsins sonnent de village en village, les paysans s’arment et se rassemblent avec un objectif : les domaines nobiliaires. Des châteaux sont brûlés, des châtelains massacrés, des remparts décrénelés et les chartes des droits féodaux sont détruites. Des régions sont plus touchées que d’autres comme le Macônnais. De même, lors de la Seconde Guerre mondiale, le grand exode est provoqué par une rumeur galopante qui voudrait que les Allemands exterminent toutes les populations sur leur passage. Ce sont huit à dix millions de civils sur les routes de France qui partent sans autre but que de fuir la ligne de front qui ne cesse d’avancer. À notre tour d’être victime de ces phénomènes. L’information accessible pour tous, les réseaux internet auraient pu les limiter. Force est de constater qu’ils les amplifient. Les rumeurs locales deviennent nationales en à peine quelques heures. Les mesures de confinement ont provoqué des scènes de panique vers les magasins, malgré les assertions du gouvernement à dire qu’il n’y aura aucune pénurie alimentaire. Des gens se battent pour des paquets de nouilles ou de papier toilette. J’ai constaté l’apparition de queues invraisemblables aux stations services, comme si, d’un coup, tout le monde craignait que ce plein d’essence ne soit le dernier. Une photo de blindés légers aux abords de Paris fait craindre l’intervention musclée de l’armée pour faire respecter un hypothétique couvre-feu dans la capitale : il ne s’agissait que d’un convoi qui se dirigeait vers l’hôpital militaire de campagne dans le Grand Est. Et finalement, la peur d’un confinement indéfini fait partir des milliers d’urbains dans les campagnes françaises au grand dam des locaux. Un voisin me confiait son inquiétude sur cette soudaine affluence et je l’ai écouté, non sans amusement, puisque, d’une certaine manière, j’avais participé à ce flot de fuyants : j’ai la chance que ma famille fasse partie de ce décor villageois. Les solidarités s’effilochent entre le monde des villes qui soudain voit un attrait pour la province et le monde des campagnes qui, depuis 40 ans, s’est senti poussé à l’écart de la vie du pays. Ce dernier, jaloux de sa tranquillité et de son air pur, craint que le premier ne lui ramène des miasmes infectés. Les deux se regardent désormais en chiens de faïence. Espérons qu’une autre rumeur ne les fera pas s’affronter. 

 

Le coronavirus, une pandémie bénigne ?

Sans vouloir minimiser la situation actuelle, l’Histoire est porteuse d’espérance. Le monde a connu des pandémies infiniment plus mortelles au cours des siècles et l’humanité s’en est bravement relevée à chaque fois. Prenons l’exemple de la peste durant le Moyen Âge. À la fin du XIIIème siècle, les chroniqueurs décrivent la France comme étant un monde «  plein comme un oeuf ». Paris compte 200 000 habitants et écrase les autres capitales européennes par sa densité. À titre de comparaison, Milan, deuxième ville européenne, est peuplé de 100 00 âmes. À la fin du XIVème siècle, l’Europe occidentale a perdu un tiers de ses habitants, voire deux tiers dans certaines régions. Paris est terriblement amoindri et ne compte plus que 80 000 habitants. La plupart sont morts, d’autres sont partis. Les contemporains observent le phénomène des maisons vides. Ainsi, sur les ponts de la Seine, seule une maison sur trois est habitée. Et pourtant c’est ce même Occident qui, moins d’un siècle plus tard, accouche de la Renaissance, période fastueuse s’il en est. De même, la grippe espagnole frappe le monde à la sortie de la Grande Guerre en faisant entre 50 et 100 millions de victimes entre 1918 et 1919. Soit entre 2,5 et 5% de la population mondiale. Malgré cela, dans le même siècle, la population mondiale enregistre une croissance exponentielle. Tout ceci doit nous inciter à croire en la formidable capacité du genre humain à rebondir sur de telles catastrophes. Notre pandémie actuelle paraît, pour l’instant, faire bien moins de morts que ces deux épisodes traumatisants. Gageons que nous saurons d’autant mieux faire face à cette crise sanitaire et qu’elle sera l’occasion pour nos sociétés d’un nouvel apogé qui fait la gloire des civilisations. Faisons en sorte de faire mentir Paul Valéry qui disait, à la sortie de la Première Guerre mondiale, « nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Si le transhumanisme est une dangereuse chimère, l’immortalité des civilisations est un rêve qui mérite tous les combats, tous les sacrifices. Alors misons sur le fait que la Vie sera la plus forte.

Hervé de Valous

Littérature

 

1947-2020 : Albert Camus visionnaire

 

Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, le roman d’Albert Camus La Peste connaît un regain d’intérêt mondial. Il semble bien en effet que ce roman publié en 1947 trouve un écho saisissant dans la période que nous vivons. Enquête sur le roman précurseur de notre crise sanitaire.

Dans La Peste, Albert Camus relate les progrès d’une terrible épidémie qui s’abat sur la ville algérienne d’Oran dans les années 1940. Le récit s’attache à suivre la lutte héroïque et acharnée du médecin Bernard Rieux soutenu par son voisin Jean Tarrou.

 

Faire la chronique du vide

Ce n’est pas dans la noblesse d’une épopée qu’Albert Camus a voulu représenter la guerre menée par le vaillant docteur Rieux contre la peste. L’auteur a choisi de présenter les événements dans l’apparente banalité d’une simple « chronique ». Une chronique relate de manière chronologique et objective des événements historiques. L’auteur le dit lui-même au début du livre, il décide de « faire œuvre d’historien ». La chronique, par sa dimension lapidaire, brute, scientifique, se révèle en effet être le moyen le plus efficace pour rendre à la fois la progression de la maladie, le combat des hommes, le désert d’une ville empestée, la répétition des jours, et la simplicité de la vie qui continue.

Et en effet, la mode aujourd’hui n’est-elle pas aux “bulletins du confinement“, à la diffusion quotidienne de courts podcasts rapportant, à la manière d’un journal de bord, le déroulé de ces journées qui se suivent et se ressemblent pourtant terriblement ? Quant aux médias, ne font-ils pas chaque matin le décompte morbide et inlassable des dernières victimes, n’apportent-ils pas chaque jour leur lot de titres redondants ? Cependant, il semble que ce soit justement cette répétition pesante du vide qui caractérise la crise que nous traversons. Comme s’il était justement important de souligner cette stagnation des choses, cette vacuité, cette lenteur : saisissant paradoxe de l’extraordinaire qui, au lieu de le remplir, vide l’ordinaire. La chronique semble être la plus à même de représenter la pesanteur du quotidien en temps d’épidémie. C’est en tout cas l’objectif atteint par Albert Camus.

C’est la vie dans ce qu’elle a de plus banale que présente d’abord le narrateur dans les premières pages du roman. Il prend même la peine de le remarquer : « Ce qu’il fallait souligner, c’est l’aspect banal de la ville et de la vie ». Il plante le décor modeste de la vie quotidienne d’Oran, que la peste va faucher dans sa routine. La description est une esquisse rapide et réaliste de l’atmosphère qui pèse sur cette ville d’Algérie sujette à l’ardeur étouffante de l’été. « On ne peut plus vivre alors que dans l’ombre des volets clos ». On est saisi dès les premières pages : le Camus écrivain, quoiqu’en dise le narrateur, prend le pas sur l’historien. La peste apparaît plus subite, plus féroce, parce qu’elle contraste violemment avec la routine d’un quotidien qu’elle vide brusquement.

 

Rester prisonnier du présent

Outre cette irruption de la maladie dans la banalité du quotidien, c’est le questionnement de l’auteur sur le fléau qui résonne étrangement en ce temps d’épidémie. La chronique permet en effet de laisser de la place à la réflexion des personnages, et en particulier à celle du narrateur, dont on découvre à la fin du roman qu’il s’agit de Rieux lui-même. Dans les premiers chapitres, le narrateur prend peu à peu conscience de l’étendue de ce qu’il appelle « le fléau ».

« Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus. »

Cruel fléau que cette lame affûtée qui vient subitement faucher des vies aussi modestes, aussi calmes que celle du concierge Michel, première victime de la peste. Les médecins d’abord prennent conscience de la gravité de la situation. Le médecin Rieux est le premier à avertir le préfet du danger. Il se bat pour la mise en place de mesures sanitaires draconiennes, avant même d’être sûr du nom qu’il faut donner à l’épidémie. Au préfet qui le presse d’affirmer qu’il s’agit de la peste, le médecin répond qu’il a vu les ravages de la maladie : il n’attend pas de savoir son nom pour reconnaître son danger. Peste ou choléra, coronavirus ou Covid-19, les mots finalement sont affaire de politique.

« Nos concitoyens (…) pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? »

« Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux. »

Le peuple, lui, ne croit pas au fléau d’abord. Au début, on rit du confinement. On plaisante. Et puis bien vite, on rit moins fort. « On se dit que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent. » Quand la maladie nous effleure en emportant un proche, on mesure la pleine réalité du mot "épidémie" qui était déjà sur toutes les lèvres. On prend conscience de sa propre limite, et on courbe l’échine : Épidémie ne colle pas avec Liberté. Camus compare d’ailleurs les Oranais à des prisonniers. Ils sont les prisonniers du temps : le présent les étouffe sans qu’ils puissent imaginer l’avenir, c’est l’ultime emprisonnement.

« Nous réintégrions en somme notre condition de prisonniers, nous étions réduits à notre passé, et si même quelques-uns d’entre nous avaient la tentation de vivre dans l’avenir, ils y renonçaient rapidement, (…) en éprouvant les blessures que finalement l’imagination inflige à ceux qui lui font confiance. »

Habitués à tout contrôler et désormais incapables de projeter notre futur le plus proche, nous sommes réduits à vivre au jour le jour, « à toujours garder les yeux baissés », dans un abandon et une sorte de détachement auxquels nous sommes peu familiers. Le prisonnier n’a plus que ses souvenirs pour s’y promener. En ce temps de confinement, les réseaux sociaux voient fleurir de vieilles images, joyeux clichés d’un avant disparu, vestiges des mois passés brandis comme le gage que les beaux jours ont existé et qu’ils reviendront. « Nous retrouverons les jours heureux », assurait le président le 13 avril 2020. Les prisonniers sont les plus grands nostalgiques.

 

Répondre au fléau

Les personnages de La Peste sont autant de portraits des comportements-types identifiables en temps d’épidémie. Camus sonde ici les réactions des hommes face à l’absurde de la maladie. Rieux et Tarrou sont les battants, solidaires, héroïques. Tarrou est le modèle du simple civil qui se dévoue corps et âme, à son échelle, et apporte une aide précieuse au personnel soignant. Le sombre Cottard, quant à lui, se mêle « à des affaires de contrebande sur les produits rationnés ». Comment ne pas penser aujourd’hui aux sordides trafics de masques qui ont brillé par leur inhumanité ? Même les temps les plus durs comportent leur lot de profiteurs. Chaque homme cherche à prendre son parti et tente de donner une réponse à un fléau qui le dépasse.

A chaque épreuve, son livre de chevet, disait un journaliste. Et même si, « en France, il est prématuré d’évoquer une ruée comparable au phénomène enregistré par Paris est une fête d’Ernest Hemingway après les attentats terroristes de novembre 2015 ou par Notre-Dame de Paris de Victor Hugo après l’incendie de la cathédrale en avril 2019 » (Le Monde, 03 mars 2020), La peste d’Albert Camus, sans donner de réponse définitive, donne à méditer.

Ombeline Chabridon

Philosophie

L’otium du peuple

 

La moitié de l’humanité est confinée et la société des hommes contemple les terribles perspectives qui lui sont promises. Cette pandémie est une crise au sens où l’entend Hippocrate : moment crucial où tout peut basculer du côté de la vie comme de la mort. Plutôt que de spéculer, accordés à l’orchestre des mass media, sur un hypothétique monde-d’après, essayons de nous donner une nouvelle impulsion intellectuelle pour nous tenir prêts à plonger à nouveau dans le monde.

 

Si le Covid-19 ne nous frappe pas tous, nous sommes tous frappés par l’ennui. C’est m’ennuyant donc, que j’ai parcouru, avec dédain d’abord, le projet de Cities and Memory : initialement un projet associatif global de mise en commun d’enregistrements de différents endroits de la planète, il prend une envergure nouvelle sous le régime d’une pandémie. Il faut entendre le silence étourdissant à la fenêtre d’un studio au centre-ville de San Francisco, le vacarme silencieux de Grand Central Station, le concert muet des systèmes de climatisation sur Times Square à New-York, le bruit anodin de la Tamise qui coule à Londres, et tant d’autres endroits où la nature murmure à nouveau. Il y tant de choses dont il faudrait profiter, mais impossible de m’arracher de ma torpeur. Mais dois-je vraiment la quitter ? Entre paresse et paix bucolique il fait bon de reposer.

 

La quête

Je n’ai peur de rien mais je suis angoissé, non pas par cet environnement assourdissant mais par mon inaction. La vérité c’est que l’angoisse révèle le rien, comme le disait Heidegger : nous avons peur des araignées mais nous avons l’angoisse de la vie, c'est-à-dire d’on ne sait pas quoi (le plus souvent le psychologue choisit). C’est parce qu’il n’y a rien sur quoi concentrer ma peur que j’angoisse : ni entretien, ni rendez-vous, ni concours, ni mauvaise rencontre. À cause du confinement, quel vide il faut remplir d’un coup ! Ma nature turbulente dans une société hyperactive ne s’en relèvera pas. Ce n’est pas moins que toutes nos normes de sociabilité qui sont bouleversées ; pas banal pour un animal social. Et pourtant, il faut voir comme nous nous démenons pour éviter de s’ennuyer et pour contourner l’assèchement social dont nous souffrons : Zoom, Netflix Party, Google Duo, Houseparty… Ah que ne donnerions-nous pas pour retourner travailler un petit peu et voir nos collègues (à croire que nous vivons pour travailler et non plus l’inverse). L’inaction, combinée à l’incompréhension qu’un tel événement puisse balayer l’homme moderne et ses accomplissements, me rend l’atmosphère d’autant plus anxiogène que cette modernité orgueilleuse doit faire acte d’humilité. Mais il y a une chose que nous refusons d’abandonner : notre besoin de comprendre et notre rage d’opinion. Nietzsche m’avait prévenu que l’homme préfère une explication fausse que pas d’explication du tout, mais je m’émerveille devant la prolifération de théories à propos de l’origine de la pandémie. Le 17 mars 2020, la France entrait officiellement en confinement. Quelques jours plus tard, l’Ifop réalise une enquête (24 et 26 mars 2020) et montre que, si une nette majorité de Français (57 %) souscrivent à l’énoncé selon lequel le SARS-Cov-2 (l’agent pathogène du Covid-19) est apparu de manière naturelle, ils sont toutefois plus d’un sur quatre (26 %) à estimer qu’il a, au contraire, été conçu en laboratoire (17 % de manière intentionnelle, 9 % de manière accidentelle). Comme un discours religieux évoquant un fléau divin, le complot donne un sens à ce qui échappe à l’homme et comble un vide. Méprisant aujourd’hui les dieux, ils se sont alors épris du vice de l’homme.

 

Un temps nouveau

Plutôt que faire de ces moments une lutte d’opinions, je me suis demandé s’il ne fallait pas cultiver ce temps d’isolement comme un otium. L’otium latin était un loisir productif, un idéal de vie réservé aux privilégiés qui valorisait le temps à soi et pour soi ; Horace développe particulièrement cette sagesse romaine dans ses Odes (origine du Carpe Diem qui préconise de ne pas se préoccuper du lendemain favorisant le présent). L’otium était opposé au negotium, les affaires et le travail, qui étaient vus comme du temps perdu pour la vie (au sens propre du terme). Mais ce temps à soi – il est vrai à travers l’ennui quelquefois – est synonyme d’échec aujourd’hui. Je cherche à être partout, réseaux sociaux et autres, pour éviter d’être à moi. C’est une observation que Pascal avait déjà faite au XVIIème siècle : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre […], on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir » (fragment 126, Pensées). C’est l’exhortation du fronton de Delphes « connais-toi toi-même » que je veux confronter en ce temps d’isolement, et peut-être répondre avec Socrate « je sais que je ne sais rien ». Je sais que je suis un “je ne sais rien“, c’est la conscience de ma finitude qu’il faut obtenir durant cette retraite ; finitude qui s’exprime face à la maladie. « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser » (Fragment 124, Pensées). Face à notre incapacité actuelle de guérir la mort, dans la misère de la pandémie, et ignorant ses causes, ne vivons-nous pas un moment opportun pour délaisser nos divertissements ordinaires et habiter ce temps laissé libre par les circonstances extraordinaires ?

 

Le pouvoir de devenir

Le monde tourne au ralenti et cette inactivité nous ramène à notre impuissance. C’est l’image de toupies que le philosophe pessimiste Frédéric Schiffter utilise pour comprendre notre état actuel : de même que le monde tourne au ralenti, chaque individu peut être assimilé à des toupies privées d’impulsions qui les faisaient tourner, et ainsi s’affaissent ; « Le temps ralenti est vécu comme une vie à l’arrêt. L’ennui est expérience éprouvante à la faveur de laquelle, dans un face à face inédit avec soi-même, on est contraint de s’interroger sur son existence ». Une fois que la toupie sort du tourbillon du quotidien, elle peut s’affaisser et s’interroger sur la manière dont elle voudrait tourner à l’avenir. Quand je disais chercher à me “connaître moi-même“ ce n’est pas une question existentielle que je visais, aussi générale que stérile et impuissante, ce n’est pas non plus une injonction à “devenir ce que je suis“, mais c’est raviver le désir de devenir ce que je veux être. C’est une question existentielle dans le sens où je dois choisir mon existence et ainsi construire mon essence. Cette idée n’est pas sans rappeler l’adage d’un personnage gidien : « Je m’inquiète moins d’être qui je suis que de devenir qui je prétends être ». Le monde n’aura pas changé après le confinement, par contre, nous autres, pouvons changer pendant. Nous pouvons décider ce que nous voulons être, et le devenir.

 

 

Dans le calme du monde, certaines situations ne doivent pas échapper à nos réflexions, en tant que citoyens, mais surtout parce que nous sommes tous responsables de chacun, comme le formule Lévinas : « Nous sommes tous responsables de tous et moi plus qu’aucun autre ». Nous pouvons trouver un exemple dans le prix que nous donnons à la vie : comment pèse-t-elle dans les négociations internationales, jusqu’à sur les tarmacs quelquesfois, pour des masques ? Vaut-elle tant, que je délaisse mon plaisir de sortir ? Le taux de létalité du Covid-19 est faible et ceux qui en succombent sont la frange la plus âgée de la population, cela vaut-il de confiner l’ensemble, mais surtout de faire effondrer les courbes de croissance abandonnant tous les efforts depuis 2008 ? Ces réponses peuvent faire guise d’expérience révélatrice sur le peu de cas que je peux faire de la vie.

 

Alban Smith

​Économie

Coronavirus et répercussions économiques

 

La crise économique planétaire générée par la pandémie du coronavirus est violente et différente des récessions que nous avons connues précédemment. Si certains mécanismes conventionnels gardent de leur pertinence, elle appelle cependant des réponses originales et dessine des lendemains économiques inédits.

 

 

État des lieux

La pandémie et les mesures de confinement n’ont pas seulement réduit une croissance déjà laborieuse, elles ont aussi provoqué une récession en France : le PIB s’est contracté de 6% au premier trimestre, et devrait, selon les prévisions de l’Insee, baisser de 8% à 9% sur l’année 2020. Nous produirons donc moins cette année qu’en 2019. D’autres chiffres sont à retenir à l’instar des 9% de déficit public prévus en un an et d’une dette publique qui devrait passer de 100% du PIB en janvier 2020, à 115% d’ici à la fin de l’année. S’agissant des salariés, plus d’un tiers est actuellement au chômage partiel et le CAC 40 a plongé de 26% depuis le coronavirus. 2020 restera dans les annales françaises la pire performance économique depuis 1945. 

 

Comment expliquer ce coup d’arrêt massif et généralisé ? Au-delà des effets de la mondialisation sur laquelle nous reviendrons, le confinement a produit deux chocs négatifs simultanés, l’un sur l’offre, l’autre sur la demande.

L’offre s’est écroulée en raison de la destruction du cadre nécessaire à toute activité productive à laquelle le télétravail n’a pu que partiellement répondre. La chute de l’offre est aussi générée par celle de la demande : du jour au lendemain, les restaurants et les hôtels se sont vidés et les carnets de commandes des PME au service des grandes entreprises ont été gelés. Comment produire quand les clients ne demandent plus ? 

Par ailleurs, concernant la baisse de la demande, plusieurs facteurs l’expliquent. La forte incertitude autour de la durée et de l’ampleur de la crise, le confinement ainsi que le recours réflexe à l’épargne de la part des salariés qui perdent leur emploi, sont autant de causes du décrochage de l’investissement et de la consommation (qui sont les deux composantes de la demande). On peut également évoquer la chute de la demande extérieure, en raison de la baisse du commerce international due à la fermeture des frontières et au caractère mondial de l’épidémie. 

 

Les premières mesures prises pour contenir la récession

Face à cette situation inédite, la réaction du gouvernement se porte à la fois sur l’offre et la demande. Le Vendredi 17 avril, Bruno Le Maire, ministre de l’Economie et des Finances, a annoncé un plan d’urgence économique de 110 milliards d’euros, actant ainsi la poursuite de l’intervention étatique et la hausse à venir du déficit et de l’endettement. 

 

Du point de vue de l’offre, le gouvernement se dit prêt à tout pour éviter l’effondrement du tissu productif français. Pour ce faire, il agit principalement sur les flux de trésorerie des entreprises afin de réduire leurs coûts, et parfois de les remettre à flot en leur prêtant de l’argent. Le principe évoqué par Bruno Le Maire est « zéro recettes, zéro charges ». Réduire le poids des frais des entreprises passe notamment par la prise en charge de la masse salariale via la massification du chômage technique. Grâce à ce procédé, l’État assure actuellement la rémunération de presque 9 millions de salariés. Par ailleurs, les banques sont aussi invitées à suspendre les prélèvements aux entreprises actuellement endettées. Enfin, les entreprises françaises ne paient plus d’impôt à l’État depuis plusieurs semaines : les charges sociales et fiscales sont en général reportées sine die, et même annulées pour les secteurs les plus touchés comme la restauration, le tourisme et l’événementiel. Parfois le gouvernement a également décidé de recapitaliser les entreprises en délicatesse via des fonds de soutien aux PME et aux grandes entreprises stratégiques en difficulté telles qu’Air France. Une enveloppe de 20 milliards d’euros est dédiée à cette fonction. Les PME et les ETI bénéficieront pour leur part de 500 millions d’euros avancés par l’État qu’elles rembourseront après retour à meilleure fortune. Le gouvernement s’est de surcroît engagé à mettre en place un remboursement accéléré des crédits d’impôts. L’objectif est donc d’éviter à court terme la faillite des entreprises et les disparitions conséquentes de savoir-faire qu’elles généreraient à long terme. 

 

Mais toutes ces mesures ne pourront éviter les pertes inéluctables à court terme, et s’avéreront stériles si la demande n’est pas elle aussi soutenue par ce plan de relance. Ceci explique notamment que le chômage partiel indemnise les salariés au Smic à hauteur de 100% de leur revenu net habituel, et autour de 84% ceux dont les salaires sont compris entre le Smic et 4,5 Smic. En outre, une enveloppe d’un milliard d’euro sera distribuée aux foyers les plus précaires et la dégressivité de l’assurance chômage est suspendue. Au-delà de l’enjeu social auquel répondent ces aides, elles limitent aussi le choc négatif de demande, puisqu’il est établi que les moins aisés sont ceux qui ont la plus forte propension à consommer. La faiblesse de ces derniers dispositifs résulte d’une efficacité reportée à la sortie progressive du confinement qui permettra une reprise de la production. 

 

Si ces dépenses sont bien évidemment nécessaires, elles doivent cependant être financées. Fort heureusement, toute hausse d’impôts a été écartée par nos dirigeants, conscients de la pression fiscale déjà forte, sur les citoyens d’une France championne du monde des prélèvements obligatoires. Le mode de financement retenu est donc l’endettement public, fût-il la cause d’une augmentation de la dette à hauteur de 115% du PIB d’ici à la fin de l’année (chiffre encore accentué par la baisse du PIB).

 

La mondialisation sur le banc des accusés

Il est évident que la mondialisation a joué un rôle décisif dans la propagation du virus et qu’elle a ralenti et affaibli la réaction nécessaire face à la pandémie. Tout d’abord l’accroissement sans précédent des flux humains, caractéristique de la mondialisation, a accéléré la diffusion du covid-19 à travers la planète. De plus, le prisme libre-échangiste a imprégné les élites d’une idéologie aveuglante qui a retardé la fermeture des frontières, alors que cette mesure rapidement adoptée par exemple en Russie, a démontré son efficacité. Contrairement à l’Allemagne, la Suisse et le Danemark, la France n’a toujours pas fermé ses frontières terrestres. 

 

Par ailleurs, la mondialisation, en se fondant sur la division internationale du travail a donné lieu à de nombreuses délocalisations, y compris s’agissant de secteurs pourtant stratégiques. Ainsi sommes-nous totalement dépendants de la Chine qui produit 90% de la pénicilline mondiale. D’ailleurs, Daniel Cohen, co-fondateur de l’Ecole d’économie de Paris reconnaît les limites de la mondialisation et ajoute qu’« il y aura un point d’arrêt, et certainement le début d’une régression, lent mais persistant de cette version de la mondialisation ». À sa suite, Dominique Strauss-Kahn admet avec pragmatisme que « la relocalisation d’une partie de la production aura un coût mais la crise que nous vivons peut suffire à en faire la pédagogie ».

 

Quels lendemains économiques ?

Personne ne s’accorde vraiment sur les conséquences long terme d’une telle crise, que ce soit sur notre niveau de production ou sur les évolutions de notre modèle économique. Ce que l’on sait c’est que l’ampleur et le caractère vraiment global de cette crise la rendent originale et annoncent d’importantes séquelles. Le FMI a déclaré : « Nous n’avons jamais vu l’économie mondiale s’arrêter net. C’est bien pire que la crise de 2008 ».

 

Ce qui fait consensus c’est que la reprise ne sera pas instantanée et qu’il faudra sûrement du temps pour revenir à une production égale à celle d’avant crise. A titre de comparaison, le PIB mondial s’était contracté de 0,1% en 2008 et il lui avait fallu sept ans pour recouvrer son niveau initial. Selon le FMI il devrait cette année reculer de 3%...

 

Par ailleurs, beaucoup considèrent que ces excès de la mondialisation, résultat du primat du libéralisme économique, posent la question d’un nécessaire retour imminent à la régulation politique de l’économie.

 

Dans une lecture plus politique des conséquences économiques de cette crise, on peut aussi interroger la pertinence de l’image du « carré magique de la survie » (frontières, souveraineté, local et famille) préconisé par Philippe de Villiers pour accompagner le recul de la mondialisation. On peut d’ailleurs réfléchir au changement de discours d’Emmanuel Macron qui faisait cette semaine l’éloge de « l’indépendance » et de la souveraineté. De même, le silence et l’immobilisme atterrants de l’Union européenne devraient donner lieu à de vifs débats dès la sortie de crise et peut-être à des réformes importantes. 

 

Pour conclure sur une note optimiste, on peut cependant penser que cette situation exceptionnelle permettra des gains de productivité non négligeables liés à la digitalisation. Ainsi, Airbus qui a effectué une consultation en ligne pour son premier conseil d’administration virtuel a enregistré une participation record. De nombreuses entreprises ont, elles aussi, adopté malgré elles les ressources numériques, et si ces pratiques se répandent, alors le coronavirus aura participé à l’accélération de la marche vers un capitalisme numérique que décrit Daniel Cohen.

 

Votre serviteur quant à lui, en déduit que si le vieux monde est de retour, il sera ganté de modernité.

Arthus Bonaguil

Histoire de l'Art

L'épidémie dans l'art

Les épidémies ont toujours inspiré la production artistique. Lorsqu’elles éclatent, elles suscitent un imaginaire collectif abondant, et une iconographie riche en symboles, qui parviennent jusqu’à nous comme des archives. L’art nous aide à comprendre comment nos ancêtres ont vécu ces événements terribles, et comment nous les vivons actuellement. En quelque sorte, ces images des siècles passés nous aident à prendre du recul sur notre propre actualité !

 

La France et la peste

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Jacques-Louis David, Saint Roch intercédant la Vierge pour la guérison des pestiférés, 1780, Salon de 1781, huile sur toile, 260x195 cm, Musée des Beaux arts de Marseille.

Jusqu’à présent, “épidémie“ résonnait étrangement avec “peste“. Cette dernière, en effet, a fortement marqué l’imaginaire collectif, et la mémoire française. Effectivement la France a subi durant son Histoire plusieurs épidémies de peste, dont la « Mort noire » pour ne citer que la plus célèbre. Ce sont autant de terribles coups de masse qui établissent alors dans l’esprit des gens une peur de la maladie, dont témoigne tout particulièrement la production artistique de la fin du XVIII° siècle et du XIX° siècle et son Romantisme. L’iconographie, et plus spécialement l’iconographie religieuse, a été abreuvée par les expansions coloniales et les campagnes napoléoniennes en Orient, ainsi que par les ravages de la Révolution de 1789 sur les édifices de culte et leurs collections. L’Orient, à cette époque, est en proie à de fréquentes épidémies de ce genre. Or la France, qui est en contact permanent par voie maritime avec la côte orientale, craint un retour de flamme dans ses terres, notamment à Marseille, ville portuaire alors très active dans les échanges. L’ombre et la menace planent constamment sur le ciel marseillais. En parallèle, la peste est un sujet qui a été beaucoup travaillé dans l’art religieux en vue de toute la symbolique qu’elle contient. Sous le sceaude l’héritage culturel, elle est entendue comme un fléau de la colère divine. Les plus érudits l’ont croisée lors de la lecture de la Bible, par exemple dans l’épisode de la Crise des Phillistins, ou encore dans la littérature antique, comme dans la pièce Œdipe de Sophocle. La peste est donc associée au monde religieux. Si elle est vue comme un fléau, cela sous-entend que l’homme a commis une faute pour laquelle il mérite punition. Il y a donc, attachées à cette maladie, les notions de bien et de mal. Dans le premier cas cité, il s’agit d’un mal moral, d’une offense faite à Dieu, et dans le second cas, d’un mal politique, d’un Etat qui ne respecte pas la loi divine et s’attire les foudres d’Apollon. Les hommes cherchent une réponse religieuse à leur problème, et tentent d’y répondre et d’y remédier avec la religion. A ce moment-là nous pouvons nous intéresser à un tableau commandé en 1779 à Jacques-Louis David, par l’Intendance sanitaire de la ville de Marseille : Saint Roch intercédant la Vierge pour la guérison des pestiférés. Cette peinture étant destinée à être exposée dans la chapelle du Lazaret, David lui apporte une dimension prophylactique. L’œuvre en effet a été commandée dans l’optique de protéger Marseille suite à une récente vague de peste dévastatrice qui a décimé la ville en 1720-1721.

L’imaginaire de la peste

Dans le tableau, saint Roch implore une Vierge à l’Enfant de mettre fin à l’épidémie de peste qui sévit. Sur le dernier tiers de l’image, au premier plan, trois personnages agonisant figurent la population qui se meurt de la peste. L’homme allongé, dont le nu n’est pas sans rappeler ceux de Michel-Ange, semble se résigner à son sort. On peut supposer que le tissu qui recouvre son corps n’a pas été dessiné tant pour recouvrir sa nudité que pour cacher l’horreur de ses abcès. L’ambition de David n’est pas de peindre les blessures de la peste, mais plutôt l’image physique du péché et ses conséquences sur l’homme. L’artiste détourne l’imaginaire de la peste pour en faire une étude spirituelle et religieuse sur le bien et le mal. Derrière lui, une femme rejette sa tête en arrière dans un geste de souffrance et de désespoir. Un adolescent lui tient le poignet et s’agrippe à son genou.

Son visage est convulsé de douleur, ses traits sont tirés par le mal qui ronge son corps. Ses yeux perdus dans le vide sont l’expression de l’effroi que causent cette maladie et l’arrivée imminente d’une mort à laquelle il ne peut échapper si saint Roch n’obtient pas grâce aux yeux de la Vierge. Le pathétique et le réalisme de ce visage bouleversent l’âme du spectateur et lui font saisir l’ampleur de l’horreur d’un tel événement. Les trois malades sont des personnages européens, mais représentés avec des traits orientaux. Ce détail subtil souligne la menace que l’Orient représente pour les Occidentaux. Il crée une association picturale de la peste avec l’Orient. Nous avons exactement le même scénario que celui que nous avons connu il y a quelques semaines lorsque les journaux et caricaturistes ont associé le virus aux Chinois. Cependant, au niveau médian de la peinture, saint Roch implore la sainte Vierge et l’Enfant dans une position d’agenouillé et les mains jointes. David a représenté le saint avec les attributs que la tradition lui attache : le bâton et la gourde de pèlerin, une blessure au genou qui rappelle que, lui aussi, a été atteint de la peste dont il a miraculeusement guéri, et son chien qui tient une miche de pain dans sa gueule. La Légende Dorée raconte que durant la Grande Peste, il parcourait les hôpitaux d’Italie et guérissait les malades par le signe de la Croix. Ce sont les raisons pour lesquelles il a été prié alors et a été entre autre établi intercesseur lors des périodes d’épidémies. L’Eglise catholique propose d’ailleurs encore aujourd’hui à ses fidèles de le prier dans le contexte de la pandémie du covid-19 !

 

La peste et la religion

David détourne l’iconographie dans une lecture plus innovante du thème traité. Tout le sens du tableau est concentré dans les jeux des regards et des mains. La Vierge, assise sur des rochers dans le tiers supérieur de l’image, regarde son Fils dans les yeux en lui désignant saint Roch et sa supplique de son doigt. L’Enfant-Jésus y répond en plongeant ses yeux, lui aussi, dans ceux de sa Mère, et lui touchant la joue de sa main dans un geste tendre, il lui donne sa bénédiction afin qu’elle réponde à la prière du saint. Le halo lumineux autour de Marie semble être une pluie de grâces qui retombent sur les malades dans un léger jeu de lumière. Quant à saint Roch, il est un pont entre le monde divin et le monde humain ; il est à la fois si près de la Vierge et de l’Enfant, et à la fois il effleure de son pied gauche la jambe de l’allongé. Dans l’arrière plan, on aperçoit une foule agitée de dos, comme si elle fuyait dans un mouvement de panique l’horreur de la peste, traduite par la noirceur des nuages. Finalement, cette composition tripartite n’est rien d’autre que l’image des trois états de l’Eglise : les hommes atteints de la peste, image détournée en symbole du péché, représentent l’Eglise militante ; saint Roch, qui a un pied dans le monde d’ici-bas et le ciel figure l’Eglise souffrante, et la Vierge à l’Enfant l’Eglise triomphante. Il y a derrière la lecture de ce tableau l’établissement d’une symbolique riche de sens pour les contemporains. Nul ne pouvait ignorer alors à la vue du tableau le lien tissé entre la peste et le péché qui lui ronge l’âme.

Sous le pinceau de Jacques-Louis David, l’imaginaire de la peste est devenu un moyen d’aborder un sujet plus profond, qui atteint aussi les corps sains : le mal moral. Quand l’épidémie du Covid-19 sera éradiquée, il sera intéressant de voir comment l’art s’appropriera les événements que nous vivons actuellement et quelles explications métaphysiques, au-dessus de la stricte réponse scientifique, il lui attribuera. Ce sera alors le témoignage, l’archive anthropologique de notre vécu. En lisant ou en découvrant nos œuvres, les générations futures s’attacheront à comprendre comment, non la médecine, mais nous, les gens ordinaires, avons vécu ce fléau.

Anonyme