Interview exclusive Perce-Neige

Christophe Lasserre-Ventura : « Les personnes handicapées sont plus dans la vérité que nous. »

 

INTERVIEW - Dans un entretien accordé en exclusivité au journal La Fugue, Christophe Lasserre-Ventura, s’exprime sur son activité et sur sa vision du handicap.

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Christophe Lasserre-Ventura est le président de la fondation Perce-Neige créée par son grand-père Lino Ventura en 1966. Cet organisme caritatif reconnu d’utilité publique depuis 2016, œuvre depuis plus de 50 ans au service des personnes handicapées et de leur famille. Il a pour vocation de fournir un cadre de vie à ces « personnes pas comme les autres » comme les appelait Lino Ventura. Le perce-neige est une fleur qui traverse le manteau neigeux et parvient à éclore malgré des conditions naturelles difficiles. Comme son nom l’indique symboliquement, l’ambition de cette fondation est donc de permettre aux personnes handicapées de s’épanouir en acceptant leur différence.

LA FUGUE. - Pourriez-vous nous expliquer la raison pour laquelle votre grand-père Lino Ventura a décidé de créer la fondation Perce-Neige ? 

 

Christophe Lasserre-Ventura. - Mes grands-parents ont eu quatre enfants dont Linda, la troisième, qui était infirme moteur cérébral. Elle est née en 1958, et à l’époque, il n’existait pratiquement aucune structure d’accueil pour les enfants en situation de handicap mental. Mon grand-père a donc décidé de mettre sa notoriété au service de cette cause et a créé l’association Perce-Neige en 1966, pour offrir à Linda et à d’autres enfants dans son cas, une structure d’accueil qui leur permette d’être pris en charge.  

 

Quelles sont aujourd’hui les infrastructures de Perce-Neige pour accueillir ces « enfants pas comme les autres » ? De combien de maisons disposez-vous ? Quel est votre fonctionnement et quels profils accueillez-vous ?

 

On dénombre une quarantaine de maisons sur l’ensemble du territoire. Les profils accueillis sont de tout type : on couvre l’intégralité du champ du handicap mental, de la trisomie 21 à l’X Fragile (la première cause de retard mental héréditaire, ndlr), en passant par le syndrome de Gille de La Tourette, le polyhandicap et l’autisme lourd. On a même un établissement pour les personnes atteintes du syndrome d’enfermement (le patient reste conscient avec l’ouïe et la vue intactes, mais il est totalement paralysé et incapable de parler, ndlr). 

On peut diviser nos établissements en trois grands types : 

Tout d’abord les foyers de vie qui accueillent des populations assez autonomes, capables de parler, et dotées d’une certaine forme de mobilité. Certains travaillent même dans des établissements ou services d’aide pour le travail qui leur ouvrent les portes de l’insertion professionnelle. A l’autre bout du spectre, il y a les maisons d’accueil spécialisées recevant des personnes lourdement handicapées, souvent alitées ou en fauteuil, qui ont besoin d’être assistées par une tierce personne pour tous les actes de la vie quotidienne, comme se nourrir et se laver. Entre les deux, il existe un statut hybride dont une partie du financement est assurée par l’Etat. 

 

Pourquoi faire appel à Perce-Neige au lieu d’une aide à domicile ? N’existe-t-il pas le danger que le personnel aidant se substitue complètement à la famille naturelle des personnes en situation de handicap ?

 

Les parents vieillissent et finissent par disparaître, et les fratries ne sont pas toujours existantes ou disposées à prendre le relai. Quand on accueille des gens à Perce-Neige, c’est à vie, (sauf complication de santé nécessitant une hospitalisation). 

Pour certains types de handicap, ce sont des prises en charge qui sont très lourdes, qui nécessitent des équipements que les familles n’ont pas les capacités financières et psychologiques d’assumer. Beaucoup de mères seules, sont complètement débordées face au handicap de leur enfant, parfois violent dans le cas de l’autisme par exemple. Elles ne peuvent tout simplement pas prendre correctement en charge leur enfant. Nos structures permettent de décharger les parents de cette difficulté. 

Cela ne se fait jamais sans déchirement. Pour des parents, mettre des enfants en maison est toujours difficile, mais une fois que la première étape est franchie, ils s’aperçoivent que leur enfant gagne en autonomie, évolue dans un environnement adapté, accompagné par des professionnels. Il se crée son propre réseau, ses propres amis et sa propre vie, ce qui est une source d’épanouissement. Ils acceptent alors mieux cette séparation déchirante mais in fine profitable, à la fois pour les personnes en situation de handicap et pour les familles. 

Les aidants ne se substituent jamais aux parents. Si des affinités se créent forcément comme dans toute organisation humaine, on est par ailleurs très vigilants à ce qu’il n’y ait aucune substitution ce qui serait très malvenu de la part de nos salariés. 

 

Quelles sont les projets que vous nourrissez pour votre association ? Souhaiteriez-vous mettre en place de nouveaux types d’accompagnement, ou des nouvelles maisons ?

 

Il faudra toujours s’occuper de ces « enfants pas comme les autres » comme les appelait mon grand-père. Il y a en ce moment un mouvement de concentration du monde associatif qui est de plus en plus contraignant de par la réglementation. Beaucoup d’associations n’ont plus les moyens d’y faire face. Perce-Neige ouvre ses portes aux associations qui trouveraient un écho dans les valeurs que nous partageons et souhaiteraient nous rejoindre pour unir nos efforts. Par ailleurs, l’objectif aujourd’hui est d’augmenter l’inclusion des personnes en situation de handicap dans la société actuelle, ce qui nécessite une évolution des modèles de nos maisons. 

 

Comment la situation de ces personnes handicapées et donc différentes des autres a-t-elle évolué dans la société française depuis la fondation de Perce-Neige ?

 

Jusqu’en 1975, il n’y avait même pas de cadre législatif pour héberger les personnes en situation de handicap dans des structures ad hoc. Si on remonte au début du XXème siècle, le handicap était même tabou, on n’osait pas montrer un enfant handicapé. On a donc bien progressé en ce sens, mais un certain nombre de préjugés demeurent. Les pays d’Europe du Nord ont franchi une étape supplémentaire en termes d’inclusion. On est sur la bonne voie mais il reste pas mal de chemin.

 

A vos yeux quelle est la mesure la plus urgente pour améliorer la situation des personnes handicapées mental ?

 

Il manque quarante mille places pour accueillir les personnes en situation de handicap mental. Ces dernières restent donc en famille, alors qu’elles auraient besoin d’un environnement plus adapté, d’autres sont en maison de retraite alors qu’elles n’y ont pas leur place précisément parce qu’elles sont handicapées, et qu’elles n’y sont pas correctement aidées. Enfin, beaucoup sont placés en hôpital psychiatrique alors que le handicap mental n’est pas une maladie mais un état. Ce ne sont donc pas des malades mentaux. On ne souffre pas du handicap mental et l’on n’a pas besoin d’en être soignés. Il appelle simplement un accompagnement particulier.


 

A notre époque, de plus en plus de personnes perçoivent le handicap comme un fardeau. De nombreux ménages refusent d’accepter la naissance d’enfants handicapés en les considérant seulement comme des poids pour leur famille. Certains vont même jusqu’à penser que la vie de ces personnes différentes des autres ne vaut pas la peine d’être vécue. Qu’avez-vous envie de leur répondre ? Pensez-vous vraiment qu’au niveau de l’ensemble de la société, ces personnes handicapées sont des atouts forts de leurs différences ? Qu’auraient-elles à apporter au reste de la société ? 

 

J’invite ces gens-là à venir partager un moment avec des personnes handicapées mental. C’est souvent par méconnaissance que l’on porte des jugements de cette nature. Je pense que les gens qui ont cette vision du handicap n’ont jamais véritablement connu le handicap et ne savent pas ce que c’est. En réalité, les personnes handicapées ont plus de choses à nous apprendre que nous en avons à leur apporter. Il faut vivre et échanger avec ces personnes pour se rendre compte à quel point elles sont plus dans la vérité que nous le sommes. En effet, ce sont des gens tellement transparents qu’ils ne sont pas dans le superficiel et le paraître mais dans l’être, dans la réalité et la vérité. Ils sont plus profonds que nous, même s’ils n’ont pas les mêmes capacités à s’exprimer que nous. Voilà ce que je leur réponds : venez passer un moment avec nous et on en rediscute ! 

 

Nos lecteurs sont majoritairement étudiants, que pourraient-ils faire pour vous aider ?

 

Ne détournez jamais le regard quand vous croisez un handicapé mental. Vous ne devez pas en avoir peur. Essayez de dépasser vos propres appréhensions qui vous renvoient à vos limites. Il faut essayer de les comprendre, d’aller vers eux. Ils seront susceptibles de vous ouvrir les yeux sur un certain nombre de valeurs. Vous en ressortirez enrichis moralement. De façon plus pratique, vous pouvez prêter main forte dans des maisons proches de votre établissement, une fois par mois par exemple. Il y a des milliers de possibilités mais le message principal est d’apprendre à aller vers l’autre en dépassant cette appréhension liée à la différence. 

 

Interview menée par Arthus Bonaguil

Actualité

Les dangers de la différenciation en France

 

Rien de plus facile que de trouver dans l’actualité des exemples de face-à-face, entre des communautés, des individus, des idées différentes. Cela n’a rien de très surprenant : s’il n’y a absolument aucune différence entre les partis, il est peu probable qu’il y ait un événement qui vaille la peine d’être commenté. Nous pourrions même aller plus loin et arguer qu’au fond, rien n’est absolument identique, et que l’on peut donc assimiler tout événement à la rencontre de deux éléments différents. Devant l’inutilité profonde d’une telle conclusion, il convient alors de chercher un moyen quelconque de classer ces différences, de les différencier.

Une clé de lecture possible pourrait être la figure de la nation. Apparu dans sa forme actuelle au XIXème siècle (nous laisserons ici de côté le débat, passionnant néanmoins, de la notion de nation au Moyen Âge) chez les penseurs modernes, l’État-nation est pensé en opposition à la forme impériale comme un groupement politique, culturel et ethnique homogène.

Devant l’éclatante réalité des différences au sein de ces États-nation, deux solutions apparaissent alors : l’homogénéisation par la culture et l’éducation, ou l’unification par l’hostilité à un autre État-nation. Au XXIème siècle, la volonté de faire la Nation a disparu chez la plupart des groupements politiques, et les différences intranationales, déjà apparentes au XIXème, se font toujours plus visibles.

Dans le cas de notre douce France, on pourrait bien sûr citer les exemples bretons et corses, mais il est plus intéressant à mon sens d’observer la résurgence de la différence entre le Nord et le Sud. Loin d’être nouvelle, cette opposition entre droit romain et droit franc, entre amour du beurre ou de l’huile d’olive, entre l’équipe Vualiku ou l’équipe Ceva dans Koh Lanta, se révèle aujourd’hui dans le rapport de la COVID-19. Lors du confinement, cette fracture s’est en effet manifestée autour du controversé Professeur Raoult. S’il avait aussi beaucoup de soutien au Nord, il faut surtout voir l’adhésion massive du Sud et plus particulièrement des Marseillais derrière le spécialiste des maladies infectieuses, qui est devenu pour certains un symbole de l’opposition au jacobinisme parisien.

Cette même dynamique peut aussi s’observer plus récemment dans les manifestations marseillaises contre les nouvelles mesures sanitaires dans le cadre de la lutte contre la COVID, ou même dans les déclarations de la deuxième adjointe à la mairie de Marseille, Samia Ghali, qui affirmait le mardi 6 octobre sur LCI qu’ « On n'a pas le [sic] même COVID à Marseille qu'à Lyon, Paris ou Toulouse ». Plus qu’une prétendue opposition Jacobins / Girondins (les dernières mesures du gouvernement laissant en effet plus de liberté aux acteurs locaux pour les modalités d’implémentation), ces événements révèlent plutôt le sentiment d’une stigmatisation territoriale.

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Ce sentiment pourrait d’ailleurs s’élargir à tout ce qu’en France l’on appelle la ''France périphérique'', cet ensemble hétéroclite d’espaces ruraux, de villes moyennes et d’espaces périurbains. Les populations de ces zones ont l’impression d’être délaissées, au profit de grandes politiques de métropolisation, décidées à Paris sans qu’elles puissent avoir un mot à dire. Tandis que l’État investit dans des lignes à grandes vitesses entre les métropoles, comme par exemple celle reliant Paris à Bordeaux, ces zones ressentent un désengagement de l’État et la disparition progressive de leurs services publics.

Face à cela, la tentation de sécessionnisme séduit de plus en plus. L’on cherche à prouver que ''l’on n’a pas besoin de Paris'', que l’on est bien plus efficace que ces ''incapables de la capitale''.

Comment ne pas voir ainsi dans les dernières actions du président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, une manière de prouver qu’il réagit plus vite que Paris ? Le président de la région, qui arbore désormais la barbe typique des politiciens en fin de vie médiatique (c.f. Valls, Hamon ou encore Séguin) a en effet annoncé ce lundi 5 octobre que sa région avait débloqué 55 000 € pour « acheminer 13 tonnes de médicaments et de matériel d’urgence aux familles arméniennes qui ont tout perdu à Artsakh ». Cette mesure, qui est parfaitement cohérente avec la position de la région sur l’Arménie (Wauquiez a en effet formalisé ses relations avec l’Arménie dès son élection en 2016, et y a effectué un voyage officiel), est un symbole fort. Tandis que la diplomatie française se montre très prudente et évite des commentaires trop partisans, la France souhaite avant tout garder son image de médiatrice dans ce conflit, aux côtés de ses partenaires américains et russes du groupe de Minsk, et la région soutient ouvertement l’un des deux acteurs et lui apporte son aide. Si le président de la région réussit ainsi un coup médiatique (d’ailleurs très imparfait au vu de la bourde au sujet de la carte de la Grande Arménie dans son tweet), et montre son opposition à la capitale, il ne fait en réalité qu’affaiblir la position de la France.

Enfin, il convient bien sûr de parler de la forme de séparatisme la plus évidente et la plus dangereuse, celle du séparatisme islamiste, et qui fait l’objet d’un projet de loi annoncé par le Président vendredi dernier. Ce sujet mériterait sûrement un article à part entière, mais il est l’exemple le plus parfait des dangers du séparatisme. En créant des communautés ethnico-religieuses séparées, avec une vocation d’autogestion et de soustraction à l’ordre républicain, ces mouvements mettent en danger l’unité politique, culturelle et identitaire de la France.

Cette volonté de différenciation ne peut apporter que l’affrontement, le chaos, l’anomie, et la réponse étatique ne peut dans ce cas qu’être une opposition totale et sans concession.

 

Alain d’Yrlan de Bazoges

Histoire

Trois ingrédients pour un cocktail

 

Le XXIème siècle ! Époque bénie où la différence est vue comme une chance. Cette mentalité est infiniment louable car il n’en a pas toujours été. Cyniques ou réalistes, les sociétés antérieures ont considéré la différence comme cause de déstabilisations.

 

L’homme est ainsi fait qu’il se méfie de l’inconnu, de cet autre si différent et donc potentiellement si dangereux. L’histoire de la violence doit sa richesse au facteur de l’altérité. Prudence ou intolérance, instinct de survie ou volonté de contrôle absolu, certaines différences dévoilent ce qu’il y a de pire dans l’homme.

 

Le choc des cultures

En 1493, Christophe Colomb débarque aux Amériques et ouvre par là même un cycle d’une formidable domination de l’Europe sur le reste de la Terre. Cependant, les peuplades de ce nouveau continent qu’est l’Amérique suscitent la plus grande curiosité comme la plus grande inquiétude. Les Européens n’admettent que difficilement l’existence d’une autre civilisation humaine ayant vécu de manière parallèle à la leur, sans jamais en avoir soupçonné l’existence. De plus, ils découvrent avec effroi que chez les Aztèques et les Incas, la pratique des sacrifices humains est courante ainsi que d’autres mœurs jugées animalesques. Ces êtres, que rien ne destinait à recevoir la parole du Christ, sont-ils seulement des humains ? Beaucoup de colons espagnols et portugais tranchent rapidement le problème. Aveuglés par l’horreur des sacrifices humains et par la cupidité provoquée par les richesses du Nouveau Monde, des conquistadors réduisent en esclavage des tribus entières voire les massacrent. Cortès et son armée instiguent le mouvement dès 1519. L’Église se dresse de toute sa hauteur pour s’interposer. Paul III, dans sa bulle « Sublimis Deus » de 1537, affirme « considérons quoi qu'il en soit, que les Indiens sont véritablement des hommes ». Des théologiens et des missionnaires comme Vitoria ou Bartolomé de Las Casas affirment l’humanité de ces populations tant et si bien que Philippe II d’Espagne promulgue des lois en 1542 pour placer les Amérindiens sous protection de la Couronne. Pourtant, même une vie commune, entre des peuples culturellement très différents durant de nombreuses années, n’empêche pas la résurgence d’une violence inouïe. C’est ce que nous pouvons constater dans les décolonisations du XXème siècle qui, à de rares exceptions, se sont faites dans le sang. Et c’est ce que De Gaulle, d’après Peyrefitte, résumait dans une formule prosaïque en parlant de l’Algérie : « Essayez d'intégrer de l'huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d'un moment ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français ». Si l’Église a essayé de tempérer tous ces chocs culturels, elle n’a pas forcément été un modèle constant de tolérance à travers les siècles. Les religions, par l’enjeu qu’elles représentent, décuplent les passions quand elles sont confrontées à la différence. Cette dernière est en effet loin d’être un concept seulement culturel même si c’est le plus évident, elle est aussi une dure réalité des autres composantes des sociétés humaines.

 

Au service de Dieu ! Oui, mais du quel ?

Il paraît que les drogues à accoutumance rendent les consommateurs violents quand ils sont en manque ou qu’ils subissent des contrariétés. Nous pouvons nous dire que les religions, vues ainsi, sont des drogues dures, l’opium du peuple diraient certains. À la seule évocation d’intolérance religieuse, notre tête est assaillie de noms et de faits : la Saint-Barthélémy, les Cathares, les Croisades, l’Inquisition, etc. Les religions monothéistes et particulièrement le catholicisme seraient les mères de cette intolérance meurtrière, ne supportant pas le pluralisme religieux au nom de l’incomprise formule : « hors de l’Église, point de Salut ». Bien souvent, les partisans de cette théorie croient en l’existence d’un éden de la liberté religieuse sous l’Antiquité à l’époque des polythéismes. C’est faire peu de cas du traitement infligé, localement ou globalement selon les périodes, par les autorités romaines vis-à-vis du christianisme. Le polythéisme soit disant tolérant de l’Empire, a su se montrer très expéditif face à la nouveauté du message du Christ relayé par ses fidèles. L’originalité des textes chrétiens est telle, que ceux-ci semblent incompatibles avec la vieille religion romaine. Suétone parle d’ailleurs de  « superstition nouvelle et dangereuse ». Dès les origines, des auteurs comme Clément de Rome dans son Épître aux Corinthiens, indiquent que saint Pierre et saint Paul sont exécutés en raison de leur Foi. Cela s’étend jusqu’aux fameuses persécutions de Dèce (249-250) et de Dioclétien (303-312). Si les mesures impériales sont inégalement appliquées, elles n’en sont pas moins une réalité, faisant des milliers de morts notamment dans les parties orientales et africaines de l’Empire. L’opposition violente des religions est une réalité ancienne et particulièrement difficile à saisir puisqu’elle est un mélange d’enjeux transcendantaux autant que politiques. Elle n’est pas un problème lié à la religion, elle est un problème lié à l’homme. Ce dernier, qui comme chacun le sait, est un loup pour son semblable, peut en venir au pire pour défendre ses intérêts personnels ou sociaux de ses propres congénères.

 

Une histoire de classes

Rares sont les pays pouvant se vanter d’avoir échappé à un moment ou à un autre à des conflits entre les différentes classes sociales. Chacun a eu son Spartacus, sa révolte des esclaves à réprimer. Les marxistes n’ont pas tort. Les inégalités et par conséquent les différences (car, oui, l’inégalité est une différence) sociales, de richesse ou de pouvoir ont quelque chose d’absolument insupportable pour l’homme. Ces disparités, comme pour les religions ou les cultures, peuvent être acceptées. Autrement, si elles sont trop grandes et intellectuellement abhorrées, elles sont l’étincelle qui met le feu au poudre. Il existe une seule révolte de cet ordre qui ait trouvé son accomplissement dans son succès : la révolution de 1917. La Russie connaît deux bouleversements à la fin du XIXème siècle : l’industrialisation brutale du pays et la fin du servage en 1861 qui donnent une manne humaine inespérée au capitalisme. Alors qu’une élite profite de la modernisation en cours, la masse ouvrière connaît la misère la plus noire tout en étant au contact de nombreux agitateurs communistes qui donnent à rêver un monde meilleur où les inégalités et la propriété disparaîtraient. Les campagnes sont, elles aussi, très réceptives à ces promesses puisqu’il existe, fait assez rare en Europe, une prolétarisation de tout un pan de la société rurale. La guerre de 14 engendre famines, tueries de masse et dislocation de l’économie. Les classes populaires qui pâtissent le plus de ces conséquences, se retournent contre ceux qui les dominent : les bourgeois et les aristocrates. Le désespoir, la haine, la jalousie poussent à se révolter. Les Soviets font le reste. D’un côté, les Rouges veulent renverser l’ordre social pour accéder au pouvoir, de l’autre les Blancs intransigeants ne veulent rien céder de ce qu’ils ont, et enfin des armées paysannes refusent la domination de l’un ou l'autre.  Chacun des trois, jaloux de ce qu’il avait, a ou peut avoir, plonge le pays dans un immense bain de sang : 10 à 12 millions de victimes entre 1917 et 1921. Les différences enrichissent, certes ! mais certaines ont mis, mettent et mettront le monde à feu et à sang.

Hervé de Valous

Littérature

Harper Lee : regards sur l’Autre avec les yeux d’un enfant

 

Comment écrire la différence ? Comment matérialiser la perception de l’autre, l’infime sentiment éprouvé au contact de l’étranger ? Et comment le dire plus simplement, plus innocemment que par la voix d’un enfant ?

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Mme Harper Lee est l’auteur d’un touchant roman intitulé To Kill a Mockingbird (1960) et traduit en français par Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Le lecteur fait dès la première page la connaissance de l’irrésistible Jean-Louise Finch, que son entourage surnomme Scout. Elle a entre sept et dix ans, un regard vif, un sourire espiègle, elle porte une éternelle salopette en jean, ses cheveux sont coupés court. C’est elle, la narratrice. Elle fait le récit de trois années de son enfance à Maycomb, une petite ville au sud des Etats-Unis, dans les années 1930. Le tour de force d’Harper Lee, c’est de disparaître derrière la voix de la petite fille. Le charme s’opère : le lecteur oublie la femme qui écrit, et, séduit, il demeure suspendu au récit de la fillette qui raconte.

L’Autre : une projection sociale ?

La première partie du récit nous entraîne à la suite de Scout, de Jem, son grand frère, et de Dill, leur voisin, dans leurs aventures estivales. Scout raconte avec une naïveté savoureuse leurs jeux d’enfants, les histoires qu’ils inventent, les défis qu’ils se donnent : le plus difficile d’entre eux est de s’approcher de la maison de Boo Radley... Scout raconte : A l’intérieur vivait un spectre malveillant. Les gens prétendaient qu’il existait, mais Jem et moi ne l’avions jamais vu. Les gens racontaient qu’il sortait par les nuits sans lune… Si les azalées fanaient, c’est qu’il avait soufflé dessus. « Les gens ». Implacable rumeur publique, qui est capable de créer un mythe. Boo Radley cristallise les peurs et les superstitions des habitants : les ragots de la ville dressent un portrait terrifiant de cet homme qui se distingue pourtant par sa perpétuelle absence. Il ne figure jamais réellement, mais son ombre plane tout au long du roman, invisible personnage.

Au dernier chapitre du roman, Boo apparaît. On découvre alors un gentil garçon d’une timidité maladive, qui vit reclus, à l’ombre de ses volets clos. Le lecteur comprend, en même temps que Scout, que Boo Radley est ce mystérieux ange gardien qui a sauvé les enfants plusieurs fois au cours du roman. La fillette réalise encore qu’il est l’auteur des friandises et des cadeaux déposés à leur intention au creux de leur arbre. Boo Radley n’est pas un fantôme, et encore moins un monstre. Il est simplement ce qu’une expression française désignerait sous le nom de « drôle d’oiseau » : un homme profondément bon, mais trop timide et trop craintif pour oser se mesurer aux regards de la société. Boo Radley est cet inoffensif oiseau moqueur (sorte de rossignol d’Amérique) sur lequel il est défendu de tirer.

 

La conscience de l’injustice

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Si Boo Radley illustre la cristallisation des peurs d’une micro-société autour d’un individu “différent” des autres, Tom Robinson est l’autre oiseau moqueur du roman. La deuxième intrigue du récit concerne le procès que doit subir Tom Robinson, Afro-Américain accusé d’avoir violé une jeune femme blanche, Mayella Ewell. Atticus Finch, le père de Scout et Jem, est un avocat intègre et brillant, aussi est-il chargé de la défense de l’accusé. Le procès est relaté par Scout qui observe la scène depuis la tribune réservée aux Noirs dans la salle d’audience, où elle s’est réfugiée avec Dill et Jem. Dans une société ségrégationniste, défendre un Noir contre l’accusation d’une Blanche est chose pratiquement vaine. Et effectivement, en dépit de l’évidence de son innocence, Tom Robinson n’est pas disculpé. Atticus s’est battu, et même si le jury persiste à le décréter coupable, il a prouvé l’innocence de Tom devant toute la salle d’audience. Comme l’explique Atticus à sa fille, le courage est la volonté de combattre alors même qu’on est sûr de perdre… Atticus apparaît ainsi en champion du Droit et de l’Equité, à rebours des préjugés de la société sudiste des années 1930, et attire la dévotion du lecteur en même temps que celle de ses enfants. 

Scout conçoit toutefois un intense sentiment d’injustice à l’issue du procès. Si elle ne connaissait pas Boo, elle connaît les Noirs, elle en a une expérience bien personnelle : par le biais de sa gouvernante, d’abord, nommée Calpurnia, vieille femme noire entrée chez eux depuis la mort de la mère des enfants. Calpurnia incarne la figure féminine aux yeux de la petite Scout entourée d’hommes. La fillette l’aime beaucoup, malgré leurs disputes régulières. Un jour, elle l’accompagne à l’église, ce qui lui donne un aperçu de la société des habitants afro-américains de Maycomb. Elle les rencontre, elle les côtoie, et elle mesure intensément qu’ils ont droit, eux aussi, à la Justice, en tant qu’Hommes. Elle apprend notamment auprès de son père qu’ils ont des qualités qui méritent l’admiration, mais aussi des défauts, comme tout le monde, qui méritent le pardon.

 

L’apprentissage de la différence

Ainsi Scout prend-elle brutalement conscience d’un clivage social qu’elle vivait au quotidien mais dont elle mesure soudain l’injustice. Envers Boo, le sentiment de différence qu’elle percevait depuis le début du roman, qui s’était changé peu à peu en curiosité, devient finalement une profonde empathie, l’empathie toute spontanée des enfants devant ceux qui souffrent. La dernière page du roman la représente, prenant Boo par la main et le raccompagnant chez lui, jusqu’à cette maison qui la terrifiait tant. Quant au procès de Tom Robinson, il lui a mis devant les yeux l’âpre réalité de son époque, et la limite du Droit humain qui ne parvient pas à dépasser les clivages raciaux. Cette prise de conscience marque pour Scout le passage des jeux d’enfants aux affaires des grands… L’exploit de Harper Lee, c’est d’avoir trouvé les mots, à partir d’une histoire qui n’aurait pu se passer que dans l’Alabama des années 30, pour représenter la découverte que fait une petite fille d’elle-même, de l’autre, de sa société, et qui touche à l’universel.

Ombeline Chabridon

Philosophie

Ouverture vers un autre monde

 

Il faut déjà reconnaître les différences, et alors nous trouverons une relation féconde avec l’autre. La différence, il ne faut ni la fuir ni s’y opposer : il semble qu’elle nous permette de nous définir.

La différence est ce qui, dans le cadre d’une comparaison, permet de distinguer un être d’un autre être, une chose d’une autre chose. Cet objectif de distinction est une perspective importante de la différence. La différence est cet outil qui permet aussi de définir une chose par rapport à une autre. Une première approche pour définir ce qu’est un animal peut être de montrer en quoi il diffère de ce qui n’est pas animal. Ainsi, s’il fallait retenir deux choses du concept de différence : la différence permet de distinguer, et elle permet aussi de définir. La locution face à porte son lot d'ambiguïté. En effet, elle peut signifier à la fois “être en opposition“ (face à l’ennemi), et à la fois “être en présence de“ (face à l’impossible).

Face à la différence, un sujet se compare et se distingue de ce qu’il trouve différer de lui. C’est le premier temps lorsque quelqu’un fait face à la différence. Dans un second temps, cedit sujet donc se met soit en opposition soit en présence de cette différence. Ce sont deux attitudes qui décideront de l’issue de la rencontre. Dans un troisième temps, le sujet se définit en fonction de la différence observée. Nous avions dit que la différence permet aussi bien à distinguer qu’à définir. En effet, une fois que la différence a permis au sujet de se distinguer, elle l’aide à se définir – qu’il se positionne en opposition ou seulement en présence de la différence.

 

Un monde de différences

Mais que peut être cette différence ? Pour un sujet la différence sera d’abord cet autre qui est à ses côtés. En effet, chaque être fait face à la différence au sein d’une société – inconditionnellement des races et des sexes. Il s’agit ici de désamorcer au plus vite la pensée selon laquelle il y aurait des différences seulement entre les races et les sexes ; nous pouvons, pour nous en assurer, réfléchir à la phrase de Montaigne « il y a plus de différences d’homme à homme que d’homme à bête ». De même, nous pouvons penser qu’il y a autant de différences d’un homme à un homme, que d’un homme à une femme – autant de différences d’un Asiatique à un Asiatique que d’un Asiatique à un Africain.

 

Nous avons souvent considéré comme “sauvage“ celui qui n’était pas civilisé, ou du moins pas civilisé comme nous. Cela avait commencé il y a longtemps déjà, avec les Grecs qui appelaient “barbares“ tous ceux qui ne parlaient pas grec. Ce qui dérange vraiment chez ces sauvages et ces barbares est moins la différence prise pour elle-même, que le fait même qu’ils soient différents de nous. Ce qui dérange est moins leur comportement, que le fait que nous autres aurions eu un comportement différent. Face à la différence, toute civilisation fera face à des sauvages, et le sauvage correspond finalement à cette distance entre les cultures. Nous retrouvons ces éléments dans La Pensée sauvage (1962) de Lévi-Strauss, livre dans lequel il veut rendre compte de la présence universelle de la pensée dans tout homme quel qu’il soit, et même à l’état sauvage – et, chez lui, il faut entendre par sauvage « toute personne qui dit que l’autre est sauvage ». Lévi-Strauss essaie de faire basculer ces différences de l’ethnocentrisme à l’ethnologie (étude des différents groupes humains). Cependant, le pendant de l’ethnocentrisme (juger les autres groupes par les critères de son propre groupe) n’est pas le relativisme. La relativité des cultures n’est pas le relativisme. En effet, il faut pouvoir reconnaître les différences d’une culture en comprenant qu’elles ne puissent être portées par une autre : ce qui est propre à une culture n’est pas forcément propre à toutes les cultures.

 

À la poursuite de l’Autre

 

Plutôt que de nous mettre en opposition à la différence, nous pouvons rester en sa présence quand nous sommes face à elle. Une toute nouvelle relation se déploie alors entre le sujet et l’autre auquel il fait face. C’est toute la philosophie du Même et de l’Autre que développe Lévinas dans Totalité et infini (1961). Le Même est ce “moi“ qui s’attribue une identité tout en s’altérant constamment dans son rapport avec l’altérité. Et cet Autre est justement cette altérité, l’Autre chez Lévinas c’est tout ce qui peut m’arriver (maladie, deuil, etc.). Le Même essaie de se fixer dans son identité mais, parce qu’il est en contact permanent avec l’Autre, il se redéfinit en permanence : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». L’Autre n’est pas de l’ordre des objets, je ne peux pas le saisir. Cette relation n’est pas une relation de connaissance, l’Autre se révèle et s’impose au Même. Lévinas peut dire que l’Autre « m’interpelle », c'est-à-dire qu’il sort le Même de sa solitude pour le tourner vers autre chose que lui. Il faut un désintéressement : des-inter-esse, à l’aide du latin nous comprenons qu’il faut se détourner de son soi intérieur. C’est lorsque nous ne sommes plus tournés vers nous-mêmes mais face à l’Autre, que nous pouvons devenir et fixer un peu plus notre identité. Le Même a besoin de l’Autre pour accomplir son identité qu’il poursuit.

 

Nous disions déjà au début que la différence pouvait nous aider à nous définir, ici, l’Autre permet encore au Même de poursuivre son identité. Ainsi, être face à la différence ne doit pas nous pousser à l’opposition mais à la définition de nous-mêmes, la différence doit participer à la définition permanente du soi. Il ne s’agit toujours pas de renoncer à soi, mais de s’ancrer en soi pour s’ouvrir aux autres.

Alban Smith

Histoire de l'art

À la découverte d’une illustre inconnue danoise

 

Les chefs-d’œuvre de l’âge d’or de la peinture danoise (1801-1864) sont totalement méconnus en France. Pourtant, ils séduisent encore de leur technique extraordinaire, de leur lumière intense et de leur traitement naturaliste.

Il est un tableau que tous les Parisiens connaissent désormais. Il ponctue chaque ruelle de la capitale. Qui, en effet, n’a pas admiré l’affiche de l’exposition du Petit Palais, L’Âge d’or de la peinture danoise. 1801-1864 ? C’est le chef-d’œuvre de Christen Købke (1810-1848), l’un des artistes danois les plus talentueux. Mais il y a quelques mois seulement, Købke et ses confrères, Hansen, Eckersberg, Lundbye, Jerichau-Baumann et Rørbye, nous étaient parfaitement inconnus. Ne nous passons plus de ces grands noms, ils sont sur toutes les lèvres au Danemark. Poussons les portes du Petit Palais et découvrons l’art lumineux de la mer Baltique.

Les artistes voyageurs

Martinus_Rørbye,_vue_d'une_place_à_Ama
Les artistes danois vivent l’expérience du cosmopolitisme. Il faut dire qu’ils sont fortement encouragés au « Grand Tour » par l’Académie depuis sa fondation, en 1754. Les artistes qui obtenaient la médaille d’or de l’Académie bénéficiaient en effet d’une bourse d’étude pour parfaire leur formation à l’étranger à l’aune des grands maîtres. C’est ainsi que les côtes suédoises, turques, grecques, égyptiennes, mais surtout italiennes, envahissent les peintures danoises de leur lumière ardente. Au sud de Naples, à Amalfi, le globe-trotteur Martinus Rørbye (1803-1848) peint des vues urbaines sous un soleil brûlant, (Vue de la place principale à Amalfi, 1835). Il choisit un sujet inconnu des côtes baltiques : l’immobilité d’un jour d’été, sous un soleil torride, où tout est baigné d’une lumière vive. À Capri, une île de la baie de Naples, le jeune Christen Købke réalise le portrait d’un petit pêcheur (1839). La figure fine et agile se découpe sur un ciel délicatement rosé et sa fraîcheur se fait ornement d’un paysage au littoral accidenté. De leurs séjours méridionaux, les artistes danois retiennent le goût d’une lumière extraordinaire, cristalline et translucide qui imprègne tous leurs tableaux.
Les artistes photographes ?
Martinus_Rørbye_-_View_from_the_Artist'
Une autre découverte surprenante chez les peintres danois est l’emploi de cadrages audacieux quasi photographiques que l’on ne retrouve nulle part ailleurs en Europe. A son retour de Venise, Julius Exner (1825-1910), artiste de l’âge d’or tardif, peint une scène de gondole au cadrage inédit (1859). Avec un point de vue de l’intérieur de la gondole, il met le spectateur dans la peau d’un touriste. L’espace est exigu et l’air iodé qui s’engouffre dans le felze est presque réel. Plus graphique, la Vue depuis la chambre de l’artiste (1825), offre au regard de belles perspectives géographiques sur le port de Copenhague, la « Constantinople du Nord ». Attentif aux moindres détails, Rørbye dresse ici un tableau au charme discret et paisible. Il s’apprête à quitter le foyer familial de ses parents ; d’ailleurs, la fenêtre, la vue sur le port, ainsi que les plantes à différents stades de développement sont des symboles de la transition entre la jeunesse et l’âge adulte. Il fascine par la finesse et la maîtrise du dessin et le travail miniaturiste des hortensias ou de la timbale en argent. Le traitement de la lumière est tout aussi extraordinaire :  presque étrange tant il est intense. Quel mystère !
Les artistes portraitistes
 
Il est un autre domaine que les peintres de l’âge d’or danois aiment à travailler. C’est l’art du portrait. Rarement ostentatoires, ces portraits ont la grâce des esquisses urbaines rapportées d’Italie. La palette séduit par les mêmes tons clairs et frais et le dessin en est tout aussi précis. Outre cette technique exceptionnelle, les portraits danois se font reflet de l’âme. Dans son Portrait d’une vieille paysanne (1832), Christen Købke donne à voir une paysanne au regard doux, aux traits burinés par l’âge et le labeur. Le fond sombre lui confère la même noblesse qu’à un commanditaire royal : non pas noblesse de sang, mais noblesse de son travail, noblesse de cœur.
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Les artistes danois offrent ainsi une image renouvelée de leur pays qui eut tant à souffrir au long du siècle des guerres napoléoniennes, de la destruction de sa flotte par les Anglais en 1807, puis des guerres du Schleswig. Ce Soldat danois blessé (1865), c’est l’image de la patrie blessée. Il témoigne de l’état de dévastation de la nation danoise après la défaite de Dybbøl, en 1864. Pourtant, Elisabeth Jerichau-Baumann (1819-1881) peint une scène paisible : le soldat est de retour dans la quiétude du foyer, auprès d’une femme aimée et douce, qui joue le double rôle d’infirmière et de protectrice de la nation.
Les artistes forgent également l’idée d’une nation puissante en mettant l’accent sur le rôle de la bourgeoisie de Copenhague qui occupe la scène artistique et économique après la faillite de l’état danois et de la maison du roi. La bourgeoisie promeut les valeurs nouvelles de la famille, de l’enfant et de la patrie qu’elle s’applique à diffuser dans les portraits. Dans le double portrait de sa fille, Kristiane Hansen, et de sa jeune amie, Meta Magdalene Hammerich (1861), Constantin Hansen peint avec une touche de fierté ces jeunes érudites. Là encore, le portrait se fait peinture de l’âme. Ces deux enfants soutiennent notre regard avec une intensité presque métaphysique. L’artiste a su capter la beauté de la complicité de ces deux enfants, la beauté de leurs traits réguliers, la beauté de leur pureté. Le charme de la peinture danoise opère toujours quelque cent cinquante ans plus tard.
Olivia Jan