Un coup d'œil sur l'actualité

 

Pas de temps à perdre à perdre son temps

 

 

Un an depuis l’été dernier, un an passé à toute vitesse, sans vraiment en garder de souvenirs, bref, un an qui semble avoir été gaspillé, perdu, volé. La réouverture, très progressive, du pays et de sa vie sociale serait alors l’occasion de retrouver la vie normale, de retrouver le temps. Mais posons un instant cette alléchante madeleine pour s’interroger sur ce que l’on va vraiment retrouver. 

 

On retrouve les bars entre amis, et on peut enfin dire adieu à ces ignobles apéros zoom. On retrouve les compétitions sportives, annulées l’année dernière, comme l’Euro ou les JO. On retrouve le soleil et les vacances, pour un été qui s’annonce aussi libérateur que l’avait été celui de 2020. Mais l’on risque bien aussi de retrouver la déception de septembre, quand on voit la progression du variant delta et le taux encore bien trop bas de vaccination.

 

Les retrouvailles proustiennes avec le temps passent aussi par le retour d’événements politiques récurrents, rythmant la vie du pays. C’est le cas avec les élections régionales et départementales des 20 et 27 juin prochains. Ne nous affolons pas pour autant, celles-ci n’ont pas grand intérêt. Premièrement parce que les enjeux sont assez bas (les victoires respectives de Pécresse, Mariani, Wauquiez et Bertrand sont assez prévisibles), deuxièmement parce que les quelques débats de la campagne n’ont pas lieu d’être. Pourquoi n’y parle-t-on avant tout que de sécurité, quand ce n’est du ressort ni de la région, ni du département ? Un débat plus intéressant serait celui de l’utilité des régions dans l’absolu. Pourquoi a-t-on réduit le nombre de régions à 13 en métropole, créant par là-même des patchworks sans identité commune ? Pourquoi insiste-t-on de plus en plus sur les conseillers régionaux en réduisant ainsi l’importance des préfets ? Pourquoi au fond cherche-t-on autant à imiter le système des Länder allemands, quand ce n’est pas approprié à notre modèle politique ni à notre histoire ? 

 

Avec un adoucissement de la situation sanitaire, le monopole du Covid sur l’actualité va probablement diminuer, et laisser un peu de la très grande place qu’il a occupé ces derniers temps (entre mars 2020 et mai 2021, le nombre d’articles dans la presse nationale consacrés au Covid n’est jamais descendu en dessous de 30% - étude Cision). Au vu des derniers sujets de l’actualité, on peut toutefois se demander si c’est une bonne chose. L’idée d’une actualité dominée par des gifles de collégiennes et des tartufferies autour de vidéos YouTube n’a rien de très réjouissant. 

 

L’optique de la campagne présidentielle à venir n’est pas non plus très stimulante, tant son scénario est écrit depuis juillet 2017 : Emmanuel Macron fait la cour à la droite, place Darmanin à l’intérieur, parle de sécurité en permanence pour faire monter le RN, adversaire face auquel la victoire est absolument garantie. La partie est gagnée d’avance : la gauche est en miettes, plus impopulaire que jamais (si en 81, les partis de gauche totalisaient 46% des voix au premier tour de la présidentielle, ils ne rassembleraient que 26% en 2022, avec un leader Mélenchon culminant à un maigre 11%). La droite n’a toujours pas réussi à produire une réponse satisfaisante à la question qu’on lui pose depuis 2017, à savoir ce qui la différencie vraiment d’Emmanuel Macron. Enfin, le RN transmet toujours la même image d’incompétence et d’impréparation qu’avant, au point que sa meilleure stratégie pour monter est de ne rien faire et de ne rien dire. 

 

Pour en revenir à nos madeleines, ce retour relatif de la normalité ne signifie pas nécessairement des retrouvailles avec le temps, tant il risque de se traduire par un enivrement social, un regain d'hyperfestivité par lequel nous allons chercher à nous oublier, pour paraphraser Muray. 

 

On peut en effet plaquer l’idée du temps retrouvé sur les deux situations, confinement et déconfinement, car elle correspond imparfaitement aux deux. Dans un cas, le silence soudain, la fin du tourbillon festif a placé l’homo festivus face à lui-même, sans contrainte de temps ni d’obligations sociales. Il redevient alors maître de son temps, libre d’en faire ce qu’il souhaite réellement. Dans l’autre, la sortie du confinement signifie le retour du temps comme fuite, avec des jours qui ne ressemblent plus à l’identique comme ils le pouvaient quand on ne bougeait pas de chez soi. Le temps regagne alors sa valeur en se raréfiant. 

 

Nos retrouvailles avec le temps dépendent donc de notre expérience des derniers temps. Certains auront profité de ces temps particuliers, pour se redécouvrir, ou pour se trouver une nouvelle passion, comme les myriades d’aspirants day traders qui sont apparus cette année. Particulièrement aux États-Unis, où le confinement était accompagné de chèques de l’État fédéral, des amateurs complets se sont découverts experts en finance et sont venus gonfler diverses bulles, comme Gamestop plus tôt dans l’année ou Dogecoin et plus largement le marché des crypto monnaies ces dernières semaines. A l’inverse, d’autres auront avant tout souffert des confinements à répétition, et n’ont qu’une hâte, aller dépenser leur épargne en alcool. 

 

Si ce temps retrouvé est donc bien relatif, gageons que ces derniers temps auront été l’occasion pour chacun de mener sa propre réflexion sur son rapport au temps. De cette réflexion, la conclusion est généralement celle de la valeur du temps, et donc de l’importance de ne pas le gâcher. D’où l’intérêt de ne pas s’intéresser aux inévitables débats stériles sur le « monde d’après », « l’après Covid » et autres films sur le confinement qui risquent de fleurir dans les prochains mois. 

 

 

Alain d’Yrlan de Bazoges