Littérature

Plaidoyer pour la poésie

Défense et illustration de la poésie, ou comment trouver la poésie là où on ne l’attend pas.

Un soir d’hiver 1840, un homme se rend au Théâtre Français. Les lumières du théâtre scintillent dans la nuit mordante. L’homme a le visage fin, le nez droit, la moustache rousse. Il porte haut un front rêveur et un regard profond. Sa veste sombre s’ouvre sur un gilet clair au rythme de ses pas. Son nom sonne bien fort quand on le lui demande ; il s’appelle Alfred de Musset. Au lendemain de cette soirée au Théâtre Français, le poète écrira un texte à l’intitulé moqueur : Une soirée perdue. J’ai retenu de ce poème un vers particulier. Un vers qui se détache du tout, un vers qui fait résonner son point d’interrogation. C’est une question qui jaillit et qui demeure sans réponse : un questionnement profond et persistant, deux siècles plus tard. Ce vers dit simplement :  Est-ce assez d’admirer ?

 

Est-ce assez d'admirer ?

 

Non, Monsieur Musset. Vous avez raison. Ce n’est pas assez d’admirer une pièce de théâtre, un vers, une peinture, un morceau de musique. Ce n’est pas assez d’être touché par ce cri de la nature que porte toute la littérature. 

Je crois qu’il faut faire plus qu’admirer. 

Je crois d’abord qu’il faut apprivoiser. C’est-à-dire : rendre familier. C’est apprendre telle strophe par cœur, par exemple. Ou la noter, à la main, dans un recueil. Ou au minimum, conserver bien à l’abri le souvenir de l’émotion, la sensation de la formule géniale, le sentiment ténu du sublime entr’aperçu. Une fois apprivoisée, la littérature se laisse commenter. Commenter une œuvre, c’est poursuivre le mécanisme de possession.  Il ne faut pas hésiter à discuter, à reformuler : au XIXe siècle, les plus grands poètes étaient critiques d’art. Faire l’effort de commenter, c’est faire l’effort de préciser la sensation par le mot, de fixer le sentiment, d’emprisonner l’émotion dans le cadre de la phrase. Et c’est une sorte d'entraînement : cela permet d’exercer son esprit à un état d’ouverture à l’Art, de disponibilité au Beau. 

Je crois enfin qu’il faut faire revivre la littérature. Un vers revit quand il résonne. La poésie est belle quand elle est déclamée, quand elle est chuchotée aussi. Dire tout haut revient à évoquer. Plus que citer, plus que mentionner, évoquer, c’est faire jaillir, c’est faire briller. Alfred de Musset lui-même, dans son poème, donne un début de réponse à son interrogation. Laisse-moi dans ta cendre, un instant ranimée, / Trouver une étincelle, et je vais t’imiter ! Oh ! oui, imiter ! Mettre timidement ses pas dans les mots des grands. Trouver le sens des mots et le bruit des lettres. Écouter le son des mots qui fait la musique des phrases. 

Non, on ne peut pas seulement admirer. Il faut se saisir de la plume âpre et dure. Il faut songer et rédiger. Il faut mettre des mots sur les images qui nous habitent. C’est tout cela, à mon avis, faire revivre la poésie.

Étendre le domaine de la poésie

Si je vous demandais, à vous, de définir la poésie, que me diriez-vous ? 

Vous me parleriez certainement de la beauté de la forme. Et vous auriez raison. La poésie, c’est le charme du style, l’élégance du rythme, le bonheur de la rime. La poésie, c’est tout cela ; mais ce n’est pas que cela. Indépendamment du vers et des règles de métrique, je crois à la poésie dans la prose, dans les images et dans les sons. Je crois à la poésie du quotidien.

La poésie est un état d’esprit, une sensibilité en éveil, une fenêtre grande ouverte sur la simplicité sublime du monde. La poésie, c’est quelque chose de juste et de simple, c’est l’authenticité du petit fait vrai avec la magie de la formule. C’est la féérie de l’image qui devient imaginaire. La poésie enfin, c’est le fruit des amours du verbe avec l’image.

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1906, Instantané, Joaquin Sorolla

La poésie dans l’union de la création et du verbe : voilà de quoi élargir nos perspectives et étendre le champ de la poésie, qui devient une prodigieuse compagne de l’ordinaire. Le bonheur de la littérature, ce sont des vers qui chantent, des pages qui résonnent, des images rêvées qui reviennent et qui ont un air familier. C’est ce petit vent frais qui fait se hérisser le souvenir. Notre âme devient paysage choisi, composé des images qu’on a intériorisées.

Tenez, par exemple, voilà ce qu’il serait, mon paysage choisi : une cabane avec des aquarelles de Miyazaki par les fenêtres, des dessins de Victor Hugo sur les murs, des vers de Paul Verlaine au-dessus des portes et, en fond, des airs du piano d’Alexandre Tharaud. C’est certain, le paradis sera plein de poésie. Et en attendant, je fais le rêve d’un monde où les étoiles sont rallumées. Je rêve d’un paradis où l’on est constamment ivre de littérature. Je rêve d’un pays où les sans-abris sont allumeurs de réverbère, où les enfants du monde construisent des châteaux dans le ciel, où les oiseaux du ciel chantent de la musique baroque et des Laudate. Je fais le rêve d’un monde où Baudelaire, Velázquez, Debussy et Haendel tiendraient salon au Palais Garnier.

Litté - Victor Hugo « Ville au pont rompu ». Plume et lavis d’encre brune, papier vélin, 1

1847, Victor Hugo « Ville au pont rompu ». Plume et lavis d’encre brune, papier vélin, 1847. Paris, maison de Victor Hugo. Dimensions : 13,7 x 20,9

Des fragments au bord de l'éternité

La poésie, moi, je la prends en fragments ; au diable les recueils exhaustifs et les éditions complètes. Donnez-moi des vers comme des joyaux épars. Je les sertirai moi-même et j’en ferai une parure pour décorer mon quotidien. Donnez-moi des lendemains qui chantent, des étoiles qui font frou-frou. Donnez-moi des tilleuls qui sentent bon, le soir, sur la promenade. Donnez-moi de voir la faucille d’or à jamais abandonnée dans le champ des étoiles, et des rayons qui dansent pour toujours sur le parvis du soir.

Litté - Étienne_Carjat,_Portrait_of_Charles_Baudelaire,_1862.jpg

Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage

Que nous puissions donner de notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité !

 

Charles Baudelaire, "Les Phares"

Étienne Carjat, Portrait de Charles Baudelaire, 1862

Ombeline Chabridon