Histoire de l'art

Si le bijou m'était conté

Jusqu’au 14 février 2022, l’École des Arts Joailliers présente au grand public une exposition inédite sur le dessin joaillier qui fascine par son charme et sa prouesse technique.

À l’aube de Noël, quelle merveille de se plonger à corps perdu sous ces pluies de bijoux couchés sur le papier ! Délice pour les yeux, féérie pour les sens que l’exposition du Bijou dessiné. Cette exposition de l’École des Arts Joailliers, qui se tient au 31 rue Danielle Casanova (Ier arrondissement, Paris), envoûte le visiteur de ses artifices tant les bijoux y paraissent tangibles. Longtemps oublié, peu étudié, encore moins publié, le dessin joaillier est à l’honneur dans cette exposition qui donne la première place à un art de l’ombre qui trouve ses origines à la Renaissance. L’exposition présente une soixantaine de dessins et plusieurs carnets, tous issus du Fonds Van Cleef & Arpels sur la Culture Joaillière, qui comprend une collection d’art graphique exceptionnelle présentée pour la première fois au grand public : un corpus d’une centaine d’œuvres qui couvrent une longue période commençant dans les années 1770 et s’achevant avec la Première Guerre Mondiale. C’est l’éclectisme d’un monde ignoré et admiré. Composée de trois parties, l’exposition instruit l’œil non averti sur l’étape primordiale du processus de création d’une pièce joaillière, celle qui donnera vie à l’objet. Son étonnante scénographie participe au charme du parcours. Retour sur ces rêves de papier…

Hda, _Affiche de l'expo_.jpg

Étapes et matérialité du dessin joaillier​

L’exposition nous rappelle que le plus ancien dessin joaillier connu serait un Pisanello de la moitié du XVe siècle, conservé au Louvre. Jusqu’au tournant du XVIe au XVIIe siècles, le joaillier parisien doit faire avec des pierres déjà taillées, parfois même hors de France. Son rôle est alors davantage celui d’un metteur en œuvre : on l’imagine aisément disposant les pierres sur le papier et les reliant d’une monture de papier et d’encre.

D’un point de vue pragmatique, c’est sûrement de cette pratique ancienne que nous conservons aujourd’hui la convenance du dessin à l’échelle 1 de l’objet représenté, c’est-à-dire à taille réelle. Unique contrainte, sans compter que ce dessin doit évidemment être un outil technique au service de l’atelier au sein duquel il est produit. Pour cela, la feuille peut s’orner d’annotations diverses qui décrivent la mise en œuvre future des matériaux utilisés. C’est pour cette raison que s’est généralisé le dessin à la gouache sur papier calque, permettant un rendu illusionniste qui reproduit exactement la couleur, la brillance, la texture et la densité du matériau du futur bijou. Il n’est que de voir le Dessin d’un pendentif que croqua l’Atelier de Brédillard-Hatot en 1911 pour se convaincre du pouvoir de suggestion de cet exercice technique.

Atelier Brédillard-Hatoto, Dessin d'un pendentif

Hda, Atelier Brédillard-Hatot, Dessin d'un pendentif, Crayon, encre et goiache sur papier

L’exposition n’oublie certes pas cependant de faire la part belle à l’incroyable diversité de techniques qui existent dans ce domaine des arts graphiques. On y retrouve carnets de dessin, simples feuilles de papier blanc ou coloré, papiers calques. On y côtoie le crayon, l’encre, l’aquarelle ou encore la gouache. « Le cheminement créatif, nous disent les commissaires de l’exposition Stéphanie Desvaux et Michaël Decrossas, se fait en plusieurs phases : une idée couchée sur le papier, jetant les bases du bijou à venir, puis la mise au net, la mise en couleur et enfin le dessin fini ». C’est une succession d’étapes extrêmement importantes qui présupposent des qualités de technicien du bijou et d’artiste. En un mot, de joaillier.

Hda, René Lalique (1860-1945), Dessin d'un diadème _Vestales_, Crayon, encre et gouache su

René Lalique (1860-1945), Dessin d'un diadème "Vestales", Crayon, encre et gouache sur papier végétal BFK-Rives, vers 1900

Le concepteur du dessin

Qui est l’auteur du dessin ? Un dessinateur joaillier, un dessinateur spécialisé, un artiste ? Si beaucoup de dessins de bijoux ne sont pas signés, il n’est pas incohérent d’affirmer que la plupart sont réalisés par le maître joaillier lui-même. Qui est mieux à même d’imaginer un rêve qui devienne réalisable et de le transcrire sur le papier si ce n’est le joaillier lui-même ? Bien sûr, de nombreuses maisons s’offrent le luxe d’avoir un créateur dont c’est la charge à part entière. Mais ce dernier a tout de même des prérequis de joaillier permettant que le futur bijou soit déjà couché en puissance sur le papier. Ainsi, le peintre miniaturiste Fernand Paillet (1850-1918) se spécialisa-t-il, entre 1890 et 1910, dans la mise au point de modèles destinés à orner des cadrans de montres et leur bracelet, présentés aux joailliers, tels la Maison Verget frères ; les dessins étaient ensuite transposés sur ivoire pour être enchâssés dans une monture.

Fernand Paillet, Douze dessins de miniatures pour cadrans de montres et une photographie, Crayon et gouache sur papier, photographie, Divers formats, montage sur un papier cartonné, Vers 1890-1905, Fonds Van Cleef & Arpels sur la Culture Joailli

Hda, Fernand Paillet, Douze dessins de miniatures pour cadrans de montres et une photograp
Hda, Léon Hatot, Dessin de pendentif avec chaîne, Gouache sur papier cartonné préparé, Ver

Certains dessins enfin sont signés et reconnaissables car issus de la main créatrice de grands noms. Parmi ceux-ci, citons les ateliers Lalique ou Vever, qui côtoient dans l’exposition des noms moins connus mais non moins talentueux comme Paillet, Brédillard ou le franc-comtois Hatot, dont le monogramme orne un ravissant Dessin de pendentif avec chaîne. Artistes accomplis, techniciens hors-pair que ces dessinateurs !

Léon Hatot, Dessin de pendentif avec chaîne, Gouache sur papier cartonné préparé, Vers 1912, Fonds Van Cleef & Arpels sur la Culture Joaillière

Le statut du dessin joaillier : de l’outil technique à l’œuvre d’art

Outil technique pour les différents corps de métier de l’atelier, mais aussi support de vente et répertoire d’idées, le dessin joaillier peut même dépasser sa fonction première lorsque l’artiste dépasse le joaillier : le dessin s’apparente alors à une fantaisie pure dont la qualité d’exécution le rapproche de l’œuvre d’art. Les considérations techniques sont oubliées et le dessin devient objet de collection. A l’orée du XXe siècle, Georges Meusnier emploie, en 1901, l‘expression « bijoux de peintre ». C’est l’heure où l’Art Nouveau place l’artiste au-dessus du producteur. René Lalique, pour ne citer que lui, privilégie l’originalité du dessin et l’harmonie des couleurs sur la préciosité des matériaux utilisés dans ses créations : c’est le maître du verre qu’il emploie abondamment dans ses créations à partir des années 1890. Il puise son inspiration dans le répertoire de la femme, de la faune et de la flore, pour en extraire un onirisme propre à faire pâlir ses clientes et les visiteurs que nous sommes.

René Lalique (1860-1945), Dessin de diadème "Glands", Crayon, encre et gouache sur papier végétal BFK-Rives, vers 1900

Hda, René Lalique (1860-1945), Dessin de diadème _Glands_, Crayon, encre et gouache sur pa

L’exposition s’achève ainsi sur un coup d’éclat : le bijou parle pour lui-même, il nous séduit et réveille en nous des âmes d’artiste. Chimères de papier ?

Olivia Jan