Histoire

Quand la France se sait mortelle

« La France se meurt, la France est morte ! » Voilà une belle oraison funèbre que pourra répéter à l’envi la génération à venir. La France charrie désormais plus de nostalgie pour le passé que de rêverie pour le futur. Notre Histoire paraît à bout de souffle.

La campagne présidentielle qui s’amorce laisse transparaître de nombreux discours, plus alarmistes les uns que les autres. Pour certains, c’est le drame de la fin d’une civilisation emportée par des flots démographiques concurrentiels. Pour d’autres, c’est la veille d’une grande apocalypse verte, la vengeance de mère Nature. Enfin, pour d’autres encore, c’est l’aboutissement de cinquante années de combat : la fusion de la France dans un grand ensemble transnational, créolisé et apatride. Tous sonnent les cloches de la fin des temps, ou plus exactement de la fin d’un temps : celui de la France.Un sentiment confus semble être partagé par nos contemporains : le meilleur est derrière nous. La preuve en est avec la politique de préservation et de sauvegarde du patrimoine : le pays est momifié à grande vitesse par des conservateurs, pressés de passer leurs onguents sur ce cadavre dont ils craignent la putréfaction et, partant, la disparition pure et simple.

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Paris, une ville musée ? Parvis de Notre Dame de Paris, Jérome Prince, crédit RMN

Le patrimoine architectural français est comme figé. Notre époque s’interdit de transformer, de modifier ou d’embellir des bâtiments déjà existants. La raison ? Elle s’en sent incapable. Elle craint de dénaturer des œuvres qu’elle considère comme indépassables. Qui oserait, comme le Baron Haussmann, raser le cœur de Paris en ayant l’audace de dire qu’il reconstruirait quelque chose de plus beau, de plus grandiose ? Qui, aujourd’hui, aurait assez de goût, de génie et d’audace pour accomplir pareille chose ? Personne, si l’on en juge les œuvres contemporaines prisées par les élites. Alors, il faut se résigner, et continuer la tâche besogneuse de momification de notre patrimoine pour que d’autres après nous, se souviennent qu’un jour notre civilisation a existé.

 

 

Nous sommes Athènes

Dans le monde méditerranéen antique, au cœur du berceau des civilisations, une d’entre elles a brillé de mille feux : la civilisation grecque. Sagesse, philosophie, art de vivre, modèles politiques et militaires grecs ont rayonné de Gibraltar jusqu’aux confins de l’Asie. Une cité en particulier a prétendu être le phare du monde civilisé : Athènes. Rempart contre les hordes barbares de Xerxès au moment des guerres médiques (Vᵉ siècle avant J-C), puissance hégémonique de la Grèce durant un siècle, thalassocratie crainte et respectée de tous, elle avait été ce qui se fait de mieux dans le monde antique égéen. Pourtant, à partir de la fin du Vᵉ siècle et de la guerre du Péloponnèse contre Sparte, une lente et cruelle agonie commence pour ce symbole de la civilisation. Contrainte par sa rivale, Sparte ; dominée par son ennemi lointain qu’est la Perse et bientôt humiliée par la Macédoine de Philippe II et de son fils Alexandre le Grand, Athènes dépérit.Les résistances sont aussi nombreuses qu’infructueuses pour enrayer ce déclin, comme si les dieux de l’Olympe avaient cessé d’assister cette cité après l’avoir tant bénie.

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Démosthène, Jean-Louis Biran (1805-1864)

Au milieu du naufrage, des figures tentent de se dresser contre l’inéluctable. La plus fameuse d’entre elles est Démosthène, un des plus grands orateurs de l’Antiquité. Il tempête, admoneste, réprimande et exhorte, tentant par là même de réveiller les consciences de ses concitoyens, d’arracher la cité à sa torpeur, de lui faire revivre les grandes heures de son histoire face aux périls extérieurs et intérieurs qui menacent son intégrité. Mais il apprend à ses dépends que l’Histoire ne se répète pas. Malgré ses discours Contre Philippe, où il pointe du doigt la menace macédonienne, le père d’Alexandre finit par submerger la Grèce, sans réelle résistance, et se fait même accorder, suprême humiliation pour Démosthène, la citoyenneté athénienne. L’orateur finit par se suicider, en exil, loin des terres qu’il avait tant aimées. Athènes n’est plus. L’héritage hellénique dont elle portait si haut les couleurs tombe dans les mains de l’empire romain et du christianisme qui se l’approprient, le diffusent et le transforment. Athènes est occupée par les Macédoniens, les Romains, les Byzantins, les Ottomans et les Allemands. C’est devenu une terre de passage qui n’est remarquée que par la beauté des ruines qui ornent son Acropole et qui nous font souvenir qu’un jour Athènes a existé, mais il y a si longtemps. Pour elle, l’Histoire s’est arrêtée il y a 2 000 ans.

À son tour, la France vit une époque démosthénienne : quelques-uns s’insurgent, tempêtent et voient avec douleur la civilisation que nous avons contribué à forger, nous glisser des mains. Avec raison, le général De Gaulle disait que nous ne referions pas le siècle de Louis XIV. Mais allons-nous seulement être capables de survivre à celui qui arrive ? Rien n’est moins sûr. 

Et si nous avions déjà cessé d’être ?

La France a déjà disparu pour certains. En effet, pour une partie non négligeable de la population du XIXᵉ siècle, moins nombreuse au XXᵉ et infinie décimale aujourd’hui, la France a cessé d’être elle même, en 1793, car « le couteau qui est tombé le 21 janvier 1793 n'a pas seulement coupé le cou d'un homme ventru et vertueux né sur un trône. Il a mis fin à la civilisation du père, la seule à laquelle je comprenne quelque chose » se lamente Frédéric de Foncrest, héros du roman Le Professeur d’Histoire de Vladimir Volkoff. Ces paladins d’un autre âge, ces ultimes royalistes ont vu s’effondrer tout ce en quoi il croyait, tout ce qui faisait que, pour eux, la France était la France. Le temps grignotant les chances de voir se rétablir la société de leurs pères, ils se sont résignés ; sachant fort bien que ce qui maintenait les dernières traces de leur civilisation n’était que l’inertie de 1 000 ans d’Histoire, ils pressentaient ce que Anatole France allait dire : « ce peuple était trop vieux lors de l’amputation pour ne pas craindre qu’il en meure ». Se délectant parfois d’un romantisme maladif, ils se sont retirés de la vie politique d’un pays qui leur était devenu étranger, et sont seulement restés attachés à des paysages immémoriaux : un clocher, un sentier, un petit coin de rue qui leur rappelaient la France qu’ils avaient connue ou qu’il auraient aimée connaître, à l’instar du comte d’Antraigues : « Aimer sa patrie quand elle perd ses lois, ses usages, ses habitudes, c’est une idolâtrie absurde, c’est celle des Égyptiens qui adoraient des brutes. La France n’est pour moi qu’un cadavre et on n’aime des morts que leur souvenir ».

Histoire 3 La mélancolie du passé François René, vicomte de Chateaubriand, Girodet de Rous

La mélancolie du passé François René, vicomte de Chateaubriand, Girodet de Roussy-Trioson (1767-1824)

Plus résignés que nos néo-Démosthènes, désabusés par tant d’échecs, ils ont fini par faire le deuil de leur civilisation. Parfois dandy, souvent romantiques et tristement lucides ; de Chateaubriand à Raspail en passant par Barbey d’Aurevilly, ils surent s’arracher à leur réalité par le rêve, le goût du sublime et la transmission de leur fragile héritage : l’espérance. Magnifique leçon de ces insolents mousquetaires, ils nous ont fait voir comment sait mourir la France, et comment son Histoire ne s’oublie pas, pour peu qu’on veuille la transmettre.

Hervé de Valous