Actualité

La Barcelone des Barcelonais

Les ramblas vides. Voilà un spectacle bien surprenant, encore plus quand la scène se déroule en plein mois de juillet. J’ai beau connaître cette ville depuis mes six ans, je n’avais jamais vu ça. Barcelone a en effet beaucoup profité, ou souffert, selon le point de vue, de l’avènement des compagnies aériennes low-cost, qui ont fini de faire de cette ville déjà très touristique la destination de choix pour toute l’Europe. En s’y prenant à l’avance, l’on peut trouver des allers-retours pour moins de cinquante euros. La destination est accessible, mais elle est aussi attractive. Avec ses nombreuses boîtes de nuit (Raz, Pacha, Apollo, etc.), ses chefs-d’œuvre architecturaux, ses nombreux musées, ses boutiques, ses plages, son arrière-pays montagneux, la ville saura séduire qui que ce soit.  Résultat, que ce soit en août ou en février, en périodes de vacances ou en week-end, le jour ou la nuit, sous le soleil ou sous la pluie, la ville est perpétuellement assaillie de touristes.

L’on comprend donc facilement à quel point la vue d’un des points névralgiques de la ville presque vide en plein milieu d’après-midi peut paraître surréaliste. Cette impression continue à mesure que l’on se balade dans le Barrio Gotico sans être bousculé, sans entendre d’autres langues que l’espagnol et le catalan. Peu à peu, on prend pleinement conscience de ce que l’on est en train de vivre : Barcelone sans les touristes. J’ai beau y avoir vécu cinq ans, et y revenir chaque été, j’ai pourtant l’impression de découvrir une nouvelle ville tant les rues calmes et silencieuses me paraissent étrangères. 

En effet, si les quartiers résidentiels de Sarrià et Pedralbes, logeant la bourgeoisie catalane, ont toujours été assez calmes, on a du mal à reconnaître l’Eixample, le Barrio Gotico ou le Raval sans leurs groupes de touristes allemands, néerlandais ou britanniques prenant d’assaut les bars, réveillant le voisinage, vomissant entre les voitures. Le tourisme européen est en effet un fruit empoisonné pour la ville. Les cargaisons de jeunes hommes assoiffés dépensent beaucoup, mais ils ne le font pas discrètement. Les conséquences de ce tourisme festif créent donc un débat houleux pour les habitants, où tout le monde a un avis. Pour l’un de mes meilleurs amis, dont les parents tiennent la deuxième boutique de glaces artisanales la plus populaire de la ville, le choix est rapide : les touristes consomment, beaucoup, il faut donc les tolérer sous peine de tuer l’industrie touristique de la ville, qui représente une grande partie de son économie. A l’inverse, dès qu’ils ne sont pas liés à l’industrie touristique, les gens sont beaucoup plus critiques, notamment ceux vivant dans les quartiers plus animés comme l’Eixample. Quel que soit le jour de la semaine, quel que soit le moment de l’année, il y a toujours des touristes dans les rues, mais aussi dans les immeubles, les appartements en Airbnb étant le choix de logement préféré. Des groupes de jeunes viennent quatre jours, à six, dans un appartement prévu pour trois personnes, ils rentrent complètement ivres à 5 heures, font un bruit pas possible, rendent les appartements dans un état désastreux, etc. Les Barcelonais ne tarissent pas quand il s’agit de pester contre les jeunes touristes, et cela explique le soutien fort qu’a eu la maire Ada Colau en 2018 quand elle a mis en place plusieurs mesures visant à encadrer et limiter le nombre de logements en Airbnb, des mesures qui ont rapidement été copiées par d’autres villes souffrant des mêmes problèmes, comme Berlin, Paris ou encore Santa Monica en Californie. 

Mais il n’y a pas que le tourisme festif de la jeunesse européenne qui est critiqué. Nombreux sont ceux qui rejettent le tourisme de masse en général, et le sentiment de dépossession qui en résulte. Le tourisme moderne est “marchandisant” : tout lieu un tant soit peu beau, intéressant, amusant, original est aussitôt repéré et envahi de restaurants, de bars, de vendeurs à la sauvette, etc. La Boqueria par exemple, grand marché de Barcelone, était à l’origine un simple marché où les habitants du quartier venaient faire leurs courses. Aujourd’hui, les deux tiers des visiteurs n’y vont que pour y prendre des photos, ou éventuellement acheter un smoothie. Les Barcelonais se sentent donc logiquement dépossédés de leurs plus beaux lieux, par la masse physique des touristes, mais aussi par les prix qui en résultent, l’offre s’ajustant à ces populations plus riches et surtout plus dépensières. 

Au vu de tout cela, on ne peut qu’apprécier l’expérience d’une Barcelone calme, silencieuse. Surtout, l’on se dit qu’il faut en profiter au maximum, car c’est un spectacle qui ne durera pas, le tourisme ne tardera pas à revenir. Mais rapidement, l’on se rappelle pourquoi la ville est aussi vide. Dès juillet, le masque a en effet été déclaré obligatoire en extérieur, alors que nous nous baladions encore la tête au frais de ce côté des Pyrénées. Petit à petit, j’ai vu les différents quartiers se remettre en quarantaine. Par exemple, j’avais prévu un jour d’aller déjeuner avec un ami du côté du port olympique, le lendemain matin tous les restaurants du quartier avaient fermé, et les autorités recommandaient aux riverains de rester chez eux et aux autres de ne pas venir. Quelques jours après, c’était le Barrio Gotico qui commençait à se fermer. Peu à peu, je me suis retrouvé enclavé à Sarrià. Heureusement pour moi, je connais suffisamment la ville, et j’ai donc pu passer mon séjour avec mes amis dans les quelques bars restés ouverts sans trop de regrets. Je suis reparti pour la France quelques jours après, alors que les mesures sanitaires se durcissaient toujours plus. 

Arrivé peu après le relâchement des consignes sanitaires, je suis reparti alors que la situation s’aggravait de nouveau. Cela aura été un séjour court, passé pour la plupart du temps dans l’appartement de mon ami, sans trop pouvoir visiter, et pourtant cela reste l’un de mes séjours préférés dans cette ville, car il m’a permis d’en voir un visage ordinairement caché par la foule. S’il y a à Paris la plage sous les pavés, il y a à Barcelone, sous la masse touristique, la Barcelone des Barcelonais.     

                                                                                                                                                                                                          Alain d’Yrlan de Bazoges

Histoire

 

Voyage en terres burgondes

 

Vous souhaitez être à la pointe de la mode, être les pionniers du tourisme 2.0 ? Alors abandonnez de ce chef les bords de mer, les excursions à la montagne ou les voyages à l’étranger. Vous leur préférerez désormais le repos ‘‘à la verte’’, le charme des terroirs, le contact avec les derniers des Gaulois, toujours heureux de faire partager leurs multiples trésors pourvu que vous ne colliez pas un procès à leur coq ou à leurs cloches… Comprenne qui voudra ! 

 

Laissons ces bavardages et envolons-nous directement pour une terre féconde en Histoire, en culture et en gastronomie. Diversité est sa devise tant dans ses paysages, son architecture, ses spécialités que ses habitants. Les plaines du Châtillonnais n’ont rien à voir avec les collines herbeuses de l’Auxois qui ne se confondent pas avec les forêts du Morvan ni même avec les paysages très durs du territoire de la Montagne. Bien entendu, les régions viticoles qui s’étalent de Beaune au Beaujolais offrent à voir le paysage le plus emblématique de la Bourgogne. C’est de ce sein que jaillit le ‘‘sang de la terre’’, celui qui a fait le tour du monde et au passage l’orgueil de la France. Les buveurs s’arrêteront évidemment sur ces lignes. Pour eux, des routes du vin sont tracées par les offices de tourisme afin de s’attarder aux différents vignobles. Meursault, la Côte de Nuit et  Nuit-Saint-Georges n’auront plus aucun secret pour vous. Les quelques connaissances œnologiques apprises ici et là pourront permettre de briller facilement en société et ce tour des plus belles caves de Bourgogne est toujours l’occasion de repartir avec un carton de souvenirs bien plus agréables qu’une simple carte postale. Les amateurs de bulles pourront aussi être contentés en allant à Châtillon-sur-Seine ou bien plus au sud, à Mâcon, pour savourer les crémants trop souvent méconnus de la région qui, agrémentés d’un bon Kir, vous égayeront un apéritif. Pour rester sur un volet purement gastronomique, ne faites pas le déplacement sans goûter la fameuse viande des belles charolaises qui pâturent tranquillement dans les collines de l’Auxois. Tout comme si vous allez à Dijon, il serait criminel de ne pas s’arrêter à la boutique Mulot et Petitjean pour déguster un fameux pain d’épice ou encore des nonnettes fourrées avec de délicieuses confitures. Bien entendu, les fins gourmets iront à Saulieu pour s’arrêter dans l’un des nombreux restaurants de la ville afin de déguster une spécialité régionale : des œufs en meurette, des escargots, de la truffe ou encore de la potée bourguignonne. La liste est trop longue pour l’énumérer. Quoi qu’il en soit, vos papilles seront à la fête, vos sens en ébullition et votre foie à la peine ! Vous repartirez bien entendu avec quelques anis de Flavigny afin d’avoir quelque chose à suçoter sur le trajet du retour. 

Mais la bonne chère n’empêche pas de se cultiver. Où que vous posiez vos bagages, vous remarquerez combien la Bourgogne est couverte de trésors culturels, fruit de générations d’obscurs compagnons, de chrétiens fervents, de moines laborieux, d’aristocrates ambitieux et finalement de la richesse de la région même. Dans l’Yonne, courez voir le Puy du Fou bourguignon, je veux parler du château de Saint-Fargeau sauvé de la ruine par une courageuse famille et qui, chaque été, présente un spectacle son et lumière avec le grand concours de la population locale, ravie de pouvoir redonner vie à la glorieuse histoire du lieu. Dans ce département comme dans les trois autres, vous pourrez vous rendre compte par vous-même que presque chaque village a son château  si ce n’est, au moins, une maison de maître. Il s’agira d’une silhouette trapue tout droit sortie des guerres médiévales comme  celle de Berzé-le-Châtel, ou bien  d’une élégante finesse de l’ère moderne comme les châteaux de Jours-lès-Baigneux, de Commarin, de Cormatin, de Sully, etc. Vous noterez, pour votre culture, qu’en Bourgogne, seuls de rares châteaux sont aux mains de l’État. Ainsi, en Côte-d’Or, seuls deux sont dans cette situation dont celui de Bussy-le-Grand, refuge de l’aimable correspondant de madame de Sévigné. Les autres sont gérés, souvent à bout de bras et parfois grâce à la générosité de quelques mécènes ou bénévoles, par des personnes généreuses qui ont à cœur de maintenir vivant ce patrimoine. Vous pourrez aussi y trouver quelques descendants d’une vieille aristocratie terrienne qui,bien souvent, ont dû ouvrir les portes de leur domaine afin de mettre des tuiles sur le toit et ainsi échapper à la ruine. Mais pour l’été, quoi de plus agréable que de trouver refuge dans le cloître d’une abbaye ou la nef d’une église afin d’échapper aux rigueurs solaires. Venez à Cluny visiter les ruines de l’abbaye afin de comprendre pourquoi l’ordre bénédictin fut accusé d’avoir perdu son idéal de pauvreté et de simplicité. Ou au contraire, rendez-vous à l’abbaye de Fontenay pour saisir la paisible simplicité des cisterciens. Le clergé séculier n’était pas en reste en Bourgogne au vu des nombreuses églises qui jalonnent les villages. Cela va de l’humble et austère église romane de Chapaize, à la grandiose basilique de Vézelay qui se dresse fière et altière au milieu des vignes comme pour mieux rallier à elle les nombreux pèlerins qui sont sur la route de saint Jacques. Ou pour appeler ceux qui sont sur les traces du tournage de La Grande Vadrouille.

 

Voyager en Bourgogne sans aller à la rencontre de ses habitants est comme goûter à un plat sans y mettre la sauce qui l’accompagne. C’est elle qui en fait toute la saveur. Nul besoin d’aller jusqu’à Marseille pour trouver des habitants malicieux, aimant l’exagération et ayant le goût de la ‘‘goguenette’’ comme on dit ici. Les récentes sécheresses ont fait dire à certains que « les crevasses étaient si profondes dans le sol que les perdrix disparaissaient dedans ! » La sardine du vieux port n’est pas loin. Dans certains ‘‘pays’’ (comprenez villages), des anciens pourraient vous raconter quelques  bribes des traditions bourguignonnes : la fée Luisiane qui hante tous les puits ; les diables des tympans des églises qui ont étrangement les traits de Cernunnos, divinité gauloise de premier plan ; la Vouivre, ce gigantesque reptile souterrain, qui donnerait à la Bourgogne tant de particularités bénéfiques. Les plus avertis vous diront avec malice que le saint Thibault, patron de l’église d’un village du même nom, n’était pas plus saint que vous et moi. Il s’agirait surtout d’un hommage à l’un des premiers Compagnons de la Bourgogne. Pour preuve, ils vous montreront avec fierté que sur l’étole de la statue du prétendu saint, il n’y a pas de symbole chrétien mais bien un symbole  compagnonnique. Comme pour appuyer ces propos que l’on pourrait croire délirants, Vatican II a retiré ce saint de la liste officielle des saints de l’Église… Tout cela pour vous dire que vous apprendrez bien plus de choses surprenantes au contact de ces Bourguignons que dans n’importe quel guide touristique. Mais peut-être que ce voyage sera pour vous l’occasion de côtoyer dans une bibliothèques les plus célèbres Bourguignons, de Bossuet à Vincenot en passant par Lamartine. Avec tout cela en poche, en tête et en bouche, vous comprendrez définitivement pourquoi le Bourguignon dit habiter sur « le toit du monde occidental » d’un air malicieux et équivoque. 

                                   

                                                                                                                                                                                                                         Hervé de Valous

 

 

 

 

 

 

Littérature 

 

Escale en Patagonie

 

Les lignes d’un roman de Jean Raspail m’ont ouvert cet été l’horizon de la Patagonie. Contrée australe, terre mystérieuse ou patrie onirique, la Patagonie flotte entre le réel et l’imaginaire. Je me suis alors penchée sur ce recoin oublié de la carte, et j’ai mesuré en vacillant son immensité insoupçonnée.

 

L’étendue patagonne

Le terme d’épopée caractérise le mieux le roman Qui se souvient des Hommes… Jean Raspail y dessine la fresque tragique de la destinée d’un peuple à l’extrémité de la terre. Qui se souvient des Hommes ? Mais qui donc peut se targuer de les connaître, ces antiques Alakalufs, venus du continent asiatique par le détroit de Béring et sans cesse refoulés vers le sud par de nouvelles invasions, qui survivent dans un dédale de chenaux au bout du planisphère ? Ils sont aussi sauvages que la terre qui les porte : aux confins de l’Amérique latine, à cheval entre  l’Argentine et le Chili, elle émerge, sauvage et hostile, au carrefour de trois océans. A l’ouest, l’échine escarpée des Andes oppose au soleil couchant ses sommets menaçants. Des glaciers écorchés se déchirent et s’effondrent dans la mer avec un bruit de fin du monde, tandis que s’étire, au levant, la pampa immense et silencieuse. C’est sur cette terre maudite que l’auteur retrace le tragique destin de Lafko, le dernier de ces Hommes.

Telle est la Patagonie des romans de Raspail : terrible, certes, mais vaste, et fière. A son sujet, Sylvain Tesson a des mots justes dans un bel hommage qu’il rend à Jean Raspail, en qui il voit un maître, un voyageur comme lui, et l’antidote à notre siècle futile de culture globalisée. Chez Raspail, selon Tesson, c’est la consolation du déclin historique par l’immensité de la géographie. L’espace vide devient le conservatoire d’un passé révolu et de vertus oubliées : la liberté sauvage, la noblesse, la grandeur d’âme... (cité par Claude Askolovitch sur France Inter dans La Revue de presse du 15 juin 2020). J’ai découvert en Patagonie une terre de géants.

 

La patrie des causes perdues

J’ai très vite découvert une autre Patagonie : celle qui évoque dans les esprits une idée tout à fait singulière. Le Royaume d’Araucanie et de Patagonie ne figure sur aucune carte. C’est une patrie chimérique, une micro-nation idéale, un refuge imaginaire pour les nostalgiques d’un ordre monarchique révolu. En France, quelque 2000 personnes se réclament les sujets de ce mystérieux royaume austral. Son roi fut un Français, Antoine de Tounens, mort il y a 150 ans. Ce jeune homme assoiffé d’espace et d’idéal débarque au Chili en août 1858, après avoir vendu une charge d’avoué, pourtant fructueuse, à Périgueux. Le miracle se produit, il fédère les peuples autochtones qui voient en lui un sauveur dans le conflit qui les oppose aux Chiliens – la guerre d’Arauco. Élu roi en 1860 par les chefs mapuches, il prend le nom d’Orélie-Antoine Ier et dote son pays d’une constitution. Mais le nouvel état, privé de soutien en Amérique latine et en Europe, ne résiste pas aux assauts argentino-chiliens et le jeune roi déchu est rapatrié en France, piteux point d’orgue à cette grandiose utopie.

Le Royaume de Patagonie demeure, néanmoins. Le titre de prétendant au trône d’Araucanie et de Patagonie continue de se transmettre, les titres de noblesse continuent de se distribuer. La Chancellerie générale du royaume de Patagonie émet encore des lettres de naturalisation patagonne. Une étudiante de SciencesPo a mené une enquête sur cette patrie onirique : c’est de la lecture de son blog, disponible sur Internet (intitulé Le jeu du roi), que je tire ces informations. Les lettres de demande de naturalisation révèlent l’état d’esprit des aspirants à cette patrie idéale : « J’ai enfin mis un nom sur ma patrie imaginaire, celle qui bordait mes rêves d’enfant, celle qui nourrissait les chimères de mon adolescence, celle qui me permet à l’âge adulte d’affronter la société dans laquelle nous vivons », dit l’une d’elles. Ou bien : « Je découvre qu’il existe un royaume où l’on peut rencontrer d’autres rêveurs. Que ce royaume est réel, que l’on peut porter son drapeau haut et fier. » La Patagonie rassemble des rêveurs. Nostalgiques, idéalistes, désenchantés, ces adultes continuent de jouer « le jeu du roi »…

 

L’appel de la Patagonie

Si je ne suis pas allée moi-même me saouler d’espace dans la pampa argentine, si je n’ai pas rencontré les descendants des Alakalufs ni les fiers gauchos, j’ai interrogé un jeune voyageur parti, il y a peu, pour une fabuleuse expédition : la traversée de l’Amérique latine, du nord au sud, à cheval. A tout juste vingt-et-un ans, il a ainsi quitté Lima, au Pérou en compagnie de deux amis, et n’est rentré qu’un an plus tard, demeuré seul pour les cinq derniers mois à travers un redoutable hiver patagon. Attablé à la terrasse d’un bistrot parisien, par-delà l’agitation d’une place du quartier latin, il dévoila devant moi les trésors d’un voyage suspendu dans le temps, bien loin sous le ciel.

Il parlait de la soif de perfection, de la recherche d’immensité, de la quête d’infini qui pousse les Hommes au-delà de l’horizon. Il admettait aussi la fièvre de l’aventure. Il mentionnait les difficultés insoupçonnées rencontrées sur la route, et finalement la folie de son départ. Il évoquait l’émerveillement éprouvé le long des pistes de Patagonie, et qu’on ne peut se figurer à moins d’y être allé. Il témoignait de la richesse d’une expédition dans une telle contrée, et avouait enfin son désir d’y retourner. En l’écoutant, j’ai mieux compris Raspail : j’ai compris son style désenchanté, sa rudesse. C’est celle des voyageurs. C’est la voix un peu âpre de ceux qui sont partis, qui ont traîné leur petitesse à la lisière de l’infini. De ceux qui ont senti le vide et l’espace peser sur leurs épaules, et une présence percer l’immensité déserte.

Son récit de l’expédition a néanmoins laissé flotter le mystère du voyage, ce voile qu’on ne soulève qu’en partant à son tour. Et le voyageur termina par cette phrase : « Tous ces instants vécus et dont je ne parle pas, voilà mon trésor et personne, jamais, ne le trouvera. Trésor maudit sans doute ; si l’on dit que l’éclat de l’or rend fou, qu’en est-il pour celui autrement plus enivrant des souvenirs ? »

J’irai moi aussi en Patagonie.

                                                                                                                                                                                                                  Ombeline Chabridon

 

 

 

 

 

 

Histoire de lArt 

 

Souvenir d’une Sérénissime défunte

 

Juillet 2020. Venise. Quelle est vraiment celle que chantent poètes, peintres et écrivains dans leurs plus belles langues ? Lorsque se lève le brouillard épais d’un passé lourd en beauté, il semble qu’il ne flotte plus sur la mer que la dépouille d’une sérénissime d’antan.

A la sortie de la gare Santa-Lucia, le regardeur voit la ville qui s’est parée au fil des siècles du plus beau vêtement architectural. Les campaniles et les clochers des églises s’élèvent dans une atmosphère tournoyante de lumière et de mots italiens regorgeants de soleil, entremêlés au clapotis du canal. Emporté dans les calle di Rialto, la Riva del Vin, traversant le ponte di Rialto au-dessus du Grand Canal, le passant voit défiler sous ses yeux l’histoire de Venise inscrite dans une symphonie de pierre. Hantés par le souvenir de la peste qui assombrit la ville dans les années 1630, les habitants craignent le Coronavirus et se cachent derrière leurs volets. Les rues sont aux touristes et les masques qui ornent les visages ne sont plus ceux du traditionnel carnaval. Venise est entière à celui-là même qui déambule perdu dans ses entrailles. Elle raconte son passé et ses prestiges au rythme des fontaines, des campaniles, des horloges et surtout de son architecture. Elle s’est bâtie au fil des siècles une parure qui fait sa renommée à travers la Vénétie. A droite, à gauche, ont fleuri des églises, des palais ducaux, des bibliothèques, qui se déclinent du style vénéto-byzantin jusqu’au style néo-classique, en passant, bien sûr, par les merveilles architecturales des styles gothique, Renaissance, palladien et baroque. Le palais des Doges fait écho au Campanile et à la basilique Saint-Marc, dont la place vit au rythme de la tour de l’Horloge. Les maisons, quant à elles, sont pleines d’un charme qu’on ne trouve qu’ici : elles sont enserrées autour d’une petite cour carrée, au centre de laquelle trône un puits, et leurs hauts murs aux couleurs du soleil cachent la vie des habitants des regards curieux. De ses remparts ne jaillissent que des voix sourdes et des fils à linge qui courent de fenêtres en fenêtres. Puis lorsque le passant se promène le long des berges de la mer Adriatique, il s’amuse à déchiffrer les ombres des monuments qui se sculptent dans le ciel crépusculaire. 

Mais ces ruelles quadrillées de fontaines et de campaniles, ces canaux ponctués de ponts et de gondoles faussent le regard du visiteur. Venise ne vit plus aujourd’hui. Venise est un vestige du passé. Elle est une mise en scène. La politique, la richesse et la gloire qui ont fait d’elle autrefois la Sérénissime ont déserté ses quais et ses palais ducaux. Elle est l’image d’un passé disparu, défunt. Et un jour, telle l’Atlantide, la mer reprendra ses droits sur cette île artificielle, et engloutira sous ses flots les plus grandes horloges de la ville qui demeureront à jamais figées dans le temps. Déjà elle immerge les fondations de la basilique Saint-Marc. Lord Byron illustre avec justesse le mensonge de Venise : « Les Palais se dégradent lentement au bord des canaux, la musique ne frappe plus à chaque instant l’oreille. Ces jours-là sont passés, la beauté seule demeure ». Venise est belle. Venise restera belle. Mais la vérité est dans ces lignes : elle se meurt. Les Vénitiens semblent la fuir. Ceux qui y vivent sont majoritairement ceux qui œuvrent à la garder vivante à travers le tourisme. C’est-à-dire qu’ils vivent pour elle, et non par elle. Ce n’est pas l’Italien à l’accent du Nord qui résonne le plus fort entre ses murs, mais ce sont les barbarismes étrangers qui embrouillent l’air. Vainement, les guides, les gondoliers et les carnavaliers tentent de ramener Venise à la vie le temps d’un soleil, mais la nuit dévoile sous ses rayons la triste vérité : chaque soir Venise se recouche dans son berceau funéraire.  Venise n’est plus aux Vénitiens, elle est aux touristes. Autrefois si orgueilleuse, altière, la Venise au Lion courbe aujourd’hui l’échine et demande l’aumône à l’étranger qui foule ses pavés.

Et pourtant, quand on se promène la nuit, le long du Grand Canal, sur la place Saint-Marc, au palais des Doges, on peut sentir, dans un bruit sourd, son cœur qui bat toujours, quelque part, au fond de l’Adriatique. Elle garde encore mille trésors qu’elle ne révèle qu’à ceux qui viennent les chercher et invoquent la Sérénissime qu’elle fut un jour. C’est ainsi que Venise révèle ses secrets. Et là, mélancolique, elle se pare de sa gloire passée et ouvre ses entrailles aux yeux du regardeur, elle se montre telle qu’elle a été, et telle qu’elle n’est plus. 

Venise ment. Mais Venise est belle.

 

                                                                                                                                                                                                                 

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Vue du palais ducal et de la basilique Saint-Marc.

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Vue du Grand Canal depuis le Ponte di Rialto.

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Coucher de soleil sur la ville depuis la Riva degli Schiavoni.

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Philosophie

 

Biarritz, un chemin qui mène quelquepart

 

Visiter une ville, ce n’est pas aller au musée puis à l’église et prendre une photo, non, il faut être davantage que des touristes. Il faut vouloir connaître la ville comme on cherche à connaître une personne. Il s’agit de la replacer dans une histoire, écouter les anecdotes qui font d’elle une ville plutôt taciturne ou justement drôle, considérer les personnes qu’elle a connues pour vous trouver des intérêts communs, etc… bref, tout ce qui fait que nous pourrions bien nous entendre avec elle.

 

 

J’ai eu la chance de faire une belle rencontre cet été. J’arpentais le littoral basque avant de tomber sur elle : grande et majestueuse. Ce n’est pas une rencontre fortuite puisqu’elle se tient là depuis des siècles m’a-t-elle dit – il paraît même qu’elle a chassé la baleine jusqu’au XVIIème siècle (elle arbore fièrement une baleine sur ses armes). Elle en profita pour me révéler son nom : Biarritz. Dès ces premiers instants j’avais l’intuition qu’elle était pleine de surprises. J’ai donc voulu poursuivre la rencontre en interrogeant son front de mer. Il est si vaste et si soigné qu’il doit révéler sa personnalité. Sur cette célèbre plage elle me demanda d’admirer l’Hôtel du Palais – anciennement Villa Eugénie du fait des passages estivaux du couple impérial – et elle m'emmena jouer au Casino Municipal. Comme je n’étais pas très joueur elle a bien essayé de me faire peur à la Villa Bielsa, prétendument habitée par des esprits malveillants ; elle avait servi de cadre pour nombre de films à scénarios agités. Plus loin sur le port, alors qu’elle racontait des histoires à propos de sauvetages miraculeux ou héroïques, je passai la tête dans ces petites maisons où les pêcheurs ont l’habitude d’entreposer et vérifier leurs outils de travail, et je dois dire qu’ils sont souvent grincheux à l’idée qu’on vienne les observer. Elle me rattrapa me racontant combien ces “crampottes“ étaient difficiles à obtenir et comment elles étaient protégées contre tout.

 

Tout se passait pour le mieux et je commençais à l’apprécier, avide des prochaines histoires au coin de rue suivant. Elle a dû le sentir et s’est obligée à être honnête avec moi. Avant que nous quittions la Grande Plage, elle devait me confesser quelque chose : elle n’est pas mère du surf. J’étais abasourdi… dans mon esprit urbain il n’y avait qu’elle. Mais qui alors ? Elle me raconta comment le surf lui avait été apporté lors d’un tournage hollywoodien. Mais c’était il y a longtemps, dans les années 1950. L’équipe était venue tourner ici les scènes de la dernière partie de The Sun Also Rises ; adaptation du roman d’Hemingway. Et en 1957, le scénariste Peter Viertel commanda sa planche laissée aux États-Unis pour profiter des rouleaux basques. Parce qu’il était reparti laissant une activité naissante, Biarritz l’avait adoptée. Je sentis que cela avait été un aveu difficile, je la remerciai. J’étais un peu déçu.

 

 

Je l’amenai dans les rues plus calmes que le bord de mer, je sentai qu’elle avait encore plein de choses à me raconter. Cela n’a pas raté : à l’été 1918, Pablo Picasso et Olga vinrent en voyage de noces. Malgré l’enfer qu’était le monde dans ces années, ils se croyaient encore capables d’amour. Ce lieu calme ne devait pas être favorable qu’à leur amour, il devait l’être aussi à la création du peintre. Biarritz se vante d’avoir inspiré Les Baigneuses (1918) à Picasso. C’est loin des combats que le peintre est venu puiser son inspiration. C’est encore Coco Chanel qui en 1915 fuit le front (et suivit ses clientes parisiennes) pour venir s’installer rue Gardères et y créer de nouvelles pièces (autres que des chapeaux). Elle y resta jusqu’en 1930 en séjournant souvent à l’Hôtel du Palais. Il fallait que nous réfléchissions sur ces venues. Elle pensait que ces deux artistes se faisaient l’écho du principe de la retraite ascétique pour la contemplation et l’inspiration. Elle se flattait d’avoir soufflé à Coco ses meilleurs coups d’aiguilles, ses meilleurs plis, ses meilleures associations. Pour moi elle semblait à la fois avoir été “tour d’ivoire“ pour ces artistes, et à la fois ce lieu où s’est retrouvé une certaine population aisée et cultivée. En effet, ces personnages ne sont que la partie notablement visible de la société que Biarritz accueillit au début de ce  XXème siècle. C’est toute une société mondaine qu’on y retrouva pendant  la Grande Guerre et après. Il y avait, par exemple, une bonne partie de l’aristocratie russe fuyant les conséquences mortelles de la Révolution d’Octobre (1917). Comme Olga, ce sont de nombreuses troupes et ballets qui se retrouvèrent à Biarritz. Elle est alors un lieu d’expression artistique de plusieurs façons : lieu de retrait et d’inspiration pour les uns, lieu de rassemblement et d’expression pour les autres.

 

 

Biarritz offre ce paradoxe d’agitation mais conserve cette image de tranquillité et de santé. En témoigne sa Grande Plage, qui était appelée la “Plage des fous“. Au XIXème siècle et sous la recommandation des médecins – c’était la mode des bains thérapeutiques – on y amenait les fous pour les plonger dans la mer. Il était encore mal vu de se baigner, perçu comme un rituel païen, et on y amenait les personnes prétendues folles afin qu’elles reprennent leurs esprits dans un choc thermique.

 

Je ne peux cesser d’imaginer Picasso comme le Moine au bord de mer de Caspar David Friedrich : face à l’immensité, réduit à notre “infiniment petit“… Mais il devait avoir envie de rétorquer la devise biarrote : “J’ai pour moi le vent, les astres et la mer“.

                                                                                                                                                                                                                              Alban Smith

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Les baigneuses (1918), Pablo Picasso, Musée national Picasso-Paris