Littérature

Japon animé : Voyage au cœur d’Hayao Miyazaki 

 

C’est un voyage qui vous transporte. C’est fascinant comme un univers et doux comme une ritournelle. C’est un monde étranger qui se laisse apprivoiser. C’est l’histoire d’un voyage devenu récurrent : j’ai embarqué sur les ailes d’un dessin animé japonais. 

Comment trouver ma place dans la vaste littérature des dithyrambes quasi unanimes, des ovations de la critique, de la fascination du public et de l’enthousiasme des philosophes ? Comment exprimer l’émotion produite par l’union du dessin avec la musique et le vent ? Comment parler de la contemplation, de la plénitude et du bouleversement ? Comment vous dire, enfin, que les films d’animations d’Hayao Miyazaki sont un enchantement…

Je vous dirais d’abord que les dessins animés des studios Ghibli sont bien plus que des fables pour enfants. Que la poésie de l’aquarelle est sublimée par la majesté de la musique. Que l’animation est un art qui conquiert ici ses lettres de noblesse. 

Miyazaki dessine des histoires au parfum de soleil levant. Son crayon trace des traits envoûtants et plonge dans le cœur du Japon. Ou plutôt d’abord dans le ciel du Japon, puisque le vent et les nuages forment les pièces maîtresses de ses chefs-d’œuvre. Le vent chez Miyazaki est un vieil ami : il souffle sur tous ses films et, rendu mystérieusement perceptible, il danse dans les robes des femmes, dans les cheveux des petites filles, dans les cimes des forêts et sur les ailes des avions. 

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Il est vrai que l’univers de Miyazaki est déroutant : on y trouve pêle-mêle des monstres terribles et des personnages attachants, des bombardements et des paysages fleuris, de vilains méchants qui deviennent gentils, des cochons et des esprits… Je crois qu’il faut accepter de se laisser submerger. Se plonger : entrer dans la vague, partir en laissant tout à quai. Et ouvrir ses yeux, son cœur et ses oreilles.

Chez Miyazaki, outre la découverte de ce qu’on ne connaît pas, il y a la richesse du familier : le sentiment reconnu, l’émotion représentée, le rêve rencontré et partagé. Des châteaux dans le ciel, des arbres gigantesques, des machines volantes, des princes mystérieux, de vieilles sorcières et des pierres magiques sont autant d’images combinées qui jaillissent dans les lumières du dessin animé. Et bien au-delà de l’émerveillement, les légendes que Miyazaki dessine offrent de profondes interprétations. Inspirées de la mythologie japonaise ou des contes occidentaux, elles suscitent toujours un certain recueillement. Le mystère est habilement semé, et l’analogie, doucement laissée en suspens. 

Mais que serait le cinéma de Miyazaki sans les musiques de Joe Hisaishi ? De la danse classique sans Tchaïkovski, certainement. Mélancoliques berceuses ou symphonies aux accents d’épopée, les mélodies bouleversantes du compositeur illuminent chacun des plans de Miyazaki. Les musiques dans les dessins animés sont au diapason des sentiments des personnages : les mélodies donnent à entendre ce qu’ils ne disent pas, elles font ressentir ce qu’on ne saisit pas. On voyage avec le dessin ; avec la musique, on vit. 

L’animateur et le compositeur conjuguent ainsi leur talent pour bâtir des chefs-d’œuvre qui conquièrent le monde entier. Le Voyage de Chihiro, paru en 2001, enflamme non seulement 25 millions de spectateurs au Japon, mais résonne encore de l’autre côté de la terre, jusqu’à remporter l’Ours d’or du meilleur film à Berlin en 2002 et l’Oscar du meilleur film d’animation en 2003. 

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Je crois qu’il y a trois éléments majeurs pour expliquer cette fascinante universalité des films de Miyazaki, cette vibration unanime qu’il suscite partout. Il me semble que la première raison, c’est la place laissée à la musique : « l’espéranto du monde », comme disait Duke Ellington, et il avait bien raison. 

La seconde explication que je donne à ce succès, ce sont les yeux des enfants dont le cinéma de Miyazaki est rempli. Et dans leurs yeux, leurs rêves, leurs combats, leurs blessures, leurs victoires. Vous savez, je crois qu’Hayao Miyazaki se serait très bien entendu avec Antoine de Saint-Exupéry… A cause des enfants, vous voyez, et puis à cause des avions. L’avion, c’est le rêve, la réflexion, la prouesse et l’idéal en même temps. C’est une machine pour s’élever, un moyen pour réfléchir, un instrument pour voyager. Oui, je crois bien qu’il y a un peu de Saint-Exupéry chez Miyazaki ; et c’est merveilleux, à l’autre bout du globe, de se sentir un peu chez soi. 

Cela rejoint le troisième motif du triomphe de Miyazaki : il réalise, à mon sens, une sorte de syncrétisme entre son âme de japonais, empreinte de spiritualité animiste, et son affection pour la culture occidentale. Ainsi, les références aux walkyries de Wagner, aux contes d’Andersen et aux cerises d’Yves Montand s’épanouissent prodigieusement parmi les yokai et les kamis (divinités japonaises), sur fond de mont Fuji. 

 

Le cinéma de Miyazaki, enfin, est écologiste dans le sens le plus noble du terme, c’est-à-dire qu’il magnifie la nature. Magnifier, c’est rendre grand. Chez Miyazaki, les paysages sont oniriques, les cieux sont envoûtants, l’océan est terrible. La terre est puissante, majestueuse et fragile, et le réalisateur interroge sans cesse le rapport entre les hommes et la nature, de manière plus ou moins explicite. Ce questionnement se fonde d’abord sur une prodigieuse ambivalence : dans les films de Miyazaki, la Nature est maternelle, mais elle peut devenir monstrueuse quand elle est menacée. Les questions de la démesure, du progrès, de la guerre et du mal sont posées avec poésie, nuance et légèreté, et sans cesse renouvelées.

Croyez-moi : partez en voyage sur les ailes des studios Ghibli. C’est doux, c’est exaltant, c’est saisissant. Et c’est chaque fois différent, vous verrez. Commencez par Le château dans le ciel ou Princesse Mononoké. Repartez ensuite avec Chihiro ou avec Sophie dans son Château ambulant. Envolez-vous derrière Porco Rosso, et vous sentirez que le vent se lève… Et surtout, voyagez en version originale : parce que c’est vraiment beau, le japonais.

J’ai appris que Miyazaki préparait un ultime film d’animation. Le titre sonne comme une énigme : Comment vivez-vous ? Il est promis pour 2022 ; je serai au rendez-vous. 

Vous aussi ?

 

 

Ombeline Chabridon