Histoire de l'art

Roadtrip nipon

Voyage imaginaire au cœur du Japon ancestral, en compagnie des deux grands maîtres de l’estampe japonaise ukiyo-e de l’époque Edo (1603-1868): Katsushika Hokusai et Ando Hiroshige. 

 

Il n’est pas que le corps qui aime à voyager. L’œil et l’esprit s’en délectent tout autant. Quel meilleur moyen de voyager en ces temps de dictature sanitaire qu’en se penchant sur les trésors de nos voisins ? 

 

Cette année, je n’eus pas la chance de fouler un sol étranger mais, qu’à cela ne tienne, ce carnet de voyage me servit de brillant prétexte pour me perdre dans les royaumes de l’estampe japonaise ukiyo-e (« images du monde flottant »), estampes très colorées de l’époque Edo. Quel régal pour l’œil ! Quel régal pour l’esprit ! Je cherchai la délicatesse japonaise et j’y trouvai des paysages de dentelle et des poissons merveilleusement ciselés. Je fus aussi surprise de découvrir, en cours de voyage, une langouste échouée sur une page blanche, et, un peu plus tard, un petit personnage courant s’abriter en vain de la pluie, visiblement déjà sous des rideaux d’eau. La Fontaine eût dit avec la même verve que rien ne sert de courir, mieux vaut partir à temps… L’estampe nippone a plus d’un tour dans son sac.

Je déambulai ainsi plusieurs jours dans les rues de l’imagination d’un autre, dans des songes d’encre et c’était merveilleux. 

Bref récit de mon voyage amoureux dans les bras d’Hokusai et d’Hiroshige.

Jours 1 à 4 : bain de mer en compagnie d’Hokusai

 

Nous partîmes le premier jour, Hokusai et moi, aux abords du Mont Fuji. Hokusai aimait se faire appeler ainsi. Son nom signifiait  « Atelier du Nord ». Ainsi que je le découvris par la suite, cette coutume d’adopter de nouveaux noms n’était en aucune sorte une bizarrerie propre à mon personnage. Ce que je pris au début pour fantaisie pure était tout simplement une coutume des dessinateurs d'estampes d’adopter plusieurs noms d’artiste. Hokusai m’expliqua gravement que son nom était une marque d’hommage à une divinité bouddhique qu’il admirait. Il me confia aussi qu’il avait déjà usé une centaine de noms avant de se fixer sur celui-ci.  

Ce matin-là, nous étions partis tôt d’Edo (nom de Tokyo avant 1868). Hokusai avait hâte de me montrer ce qu’il appelait son bijou. Après trois jours de marche vers la baie de Suruga, le fier sommet apparut. Derrière les flots tumultueux de la baie qui nous séparaient de la vision angélique, le mont Fuji se dressait, prince majestueux, vieillard digne. Le vent monta, balayant les flots devenus enragés, cavaliers d’écume et d’eau. Derrière les vagues crénelées, le mont ne nous apparut plus que par intermittence, comme si, dans sa conscience impériale, il eût estimé qu’il s’était suffisamment dévoilé. La forteresse des eaux salées renferma en son cœur un trésor qu’il ne nous était plus donné de voir qu’en songe. Désirs insoutenables de deux amoureux. 

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Hokusai prit alors son charbon de bois et griffonna frénétiquement la vision, comme un fiancé avant une longue absence qui serre dans ses mains le visage de son aimée, les yeux plongés dans les siens, comme pour emporter avec lui, plus que le souvenir du visage aimé, le souffle qui l’anime et qui s’appelle l’Âme. C’est l’âme du mont Fuji que mon ami imprima sur le papier : l’âme d’une fiancée majestueuse, inaccessible, terriblement belle. 

Hokusai Katsushika, 

Sous la vague au large de Kanagawa, dite aussi La Grande Vague

Série des Trente-six vues du Mont Fuji, 1830-1832,

nishiki-e (estampe à partir d’une gravure colorée) : papier, encre, pigments, 

dim. max. 37 x 26 cm. 

Victoria and Albert Museum, Londres. 

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Jour 5 à 28 : sur les routes du Tokaido et du Kisokaido

 

Hiroshige, de presque quarante ans le cadet d’Hokusai, était, à trente-cinq ans, un jeune homme dans la force de l’âge. Une tension certaine existait entre les deux hommes. Hokusai, âgé de soixante-dix ans, s’était déjà bâti une réputation solide d’estampeur avec ses vues urbaines et ses paysages, puis avec son projet des Trente-six vues du Mont Fuji. Mais le jeune maître estima qu’il était capable de faire mieux et m’emmena avec lui sur les routes d’un nouveau projet. Hiroshige me fit découvrir la belle ville de Kyoto, en empruntant, à l’aller et au retour, deux routes différentes : celle du sud, dite la route du Tokaido, très pratiquée par tous les Japonais de toutes classes, et celle du nord, dite du Kisokaido, beaucoup plus rude. Nous nous arrêtâmes dans une centaine de villages étapes où la frénésie créatrice s’emparait à chaque fois d’Hiroshige. « Le fou du dessin ». C’est ainsi que ses compatriotes le surnommaient. Il s’en enorgueillissait sans s’en cacher. 

Aux relais, il y avait toujours foule. Hiroshige se complaisait alors dans des « scènes de peuple » ainsi qu’il les appelait. Il adoptait pour ces dessins d’estampe un style beaucoup plus léger, à la limite de la caricature, qui ne faisait pas toujours rire les protagonistes ainsi moqués. Un soir où nous nous étions arrêtés dans un restaurant juste avant la ville de Kamakura, un voyageur arriva au galop, perturbant sans honte le havre de paix qui y régnait. Hirsohige, de nature très irascible, s’emporta contre lui et le figea à tout jamais dans un de ses dessins. Il le représenta descendant de cheval, se prenant le pied dans l’étrier et entamant ainsi une chute que l’on imagine aisément. Tel était Hiroshige. Grand artiste mais homme terrible. 

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Utagawa Hiroshige,

Voyageur descendant de son cheval près d’un restaurant sur la route de Kamakura,

Série des Cinquantre-trois étapes du Tokaido, 1833-1834,

nishiki-e (estampe à partir d’une gravure colorée) : papier, encre, pigments, 

dim. max. 24 x 36 cm.

Musée National d’Ethnologie, Leyden. 

Ces scènes que je trouvai très pittoresques, Hiroshige les multiplia à l’envie. Sur la route du retour, ce fut au tour de mendiants d’être croqués. Un pauvre erre en guenilles sollicitait l’aumône auprès de deux voyageurs indifférents, un autre mendiant arrivant en courant solliciter lui aussi en vain les faveurs des deux touristes, tandis qu’un autre homme profitait de la vue depuis le salon de thé, inconscient du drame qui se déroulait derrière lui. 

Au terme de ce deuxième voyage, je rejoignis Hokusai à Edo. C’était l’époque fabuleuse où les cerisiers fleurissent. Tout portait à la contemplation. C’est alors que je me rendis compte, en feuilletant les pages de dessins du vieux maître, que l’estampe japonaise est plus que la transcription du monde réel. C’est à un voyage intérieur que m’invitaient Hokusai et Hiroshige, à un voyage de méditation. Les estampes satiriques m’invitaient à réfléchir sur ma propre conduite : ferai-je un jour l’aumône à plus nécessiteux ? Les biens de cette terre sont-ils si précieux que je ne m’en défasse ? Les paysages mêmes invitaient à la contemplation de la nature dont il valait mieux jouir tant que nous étions vivants. La beauté de ces estampes et de ces paysages me firent penser au Carpe diem épicurien. Hokusai et Hiroshige auraient pu être épicuriens au sens originel du terme que je ne m’en étonnerais point. Toute jouissance de la beauté de ce monde se fait sans démesure, aimaient-ils tous deux me répéter. 

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Utagawa Hiroshige, 

Un homme mendie auprès de voyageurs tandis qu’un autre profite de la vue depuis un salon de thé

Série des Soixznte-neuf étapes du Kisokaido, 1838-1842,

nishiki-e (estampe à partir d’une gravure colorée) : papier, encre, pigments, 

dim. max. 25 x 35 cm.

Musée National d’Ethnologie, Leyden. 

Le temps d’avancer dans l’esthétique de ces œuvres dura une éternité. Et quand je sortis enfin de ce voyage, j’éprouvai un sentiment d’extase et de plénitude profonde. Tous tenteront cet exercice méditatif, je l’espère.

 

Olivia Jan