Histoire

Sur les terres de Guillaume le Bâtard 

 

 

Pour un deuxième été consécutif, les Français ont dû opter dans leur grande majorité pour des vacances franco-françaises. Geste patriotique pour soutenir un tourisme national en berne, ou morne résignation faute de mieux ? Au diable ces débats, l’heure est au repos ! Filons faire le tour d’une région verdoyante où terre, mer et histoire sont le creuset d’une de nos plus riches provinces.

Si je vous parlais d’une région côtière peuplée par des conquérants, convoitée par l’Angleterre, dévastée par la Seconde Guerre mondiale, vous songeriez immédiatement à la Normandie, et vous auriez bien raison ! Laissez-vous guider, nous partons en vacances. Ça y est, fermez les yeux, vos valises sont posées dans un gîte charmant, coincées quelque part dans la campagne normande entre Rouen et Dieppe. À tout seigneur tout honneur, vous commencez par aller visiter la capitale régionale du lieu : Rouen. La dernière grande ville que traverse paresseusement la Seine et qui en fait une de ses richesses. Vous le comprendrez rapidement en arrivant devant l’impressionnant pont levant Gustave-Flaubert, capable de laisser passer des navires de mer jusqu’au port de Rouen, chef-d'œuvre de l’ingénierie française des années 2000. Il était même le plus haut pont levant du monde à son achèvement en 2008. Mais passons ces détails économiques et techniques. Vous êtes là pour du tourisme après tout. Vous commencez par déambuler dans les rues du centre ville, admirant de-ci de-là les riches maisons bourgeoises à colombages, nichées dans des petites ruelles pavées, mais insensiblement vous montez vers la cathédrale.

Elle surgit tout d’un coup, comme par enchantement, alors que vous vous dégagez de l’enchevêtrement des rues du vieux Rouen. Elle est face à vous, immense, énorme, tant et si bien que vous peinez à distinguer la cime de la flèche, gêné par l’éclat du soleil (ou par un léger crachin selon votre chance). Réalisez que vous avez face à vous la troisième plus grande église du monde, ce n’est pas rien. Passé ce premier frisson, vous vous engouffrez pour découvrir ce chef-d’œuvre de l’art gothique, pourtant si meurtri par la Seconde Guerre. Mais ne précipitons pas tout, pour l’instant vous êtes saisi par la grâce et le silence majestueux du lieu. Vous déambulez presque religieusement dans la cathédrale, quand, tout à coup, votre regard s’arrête sur la statue d’une chapelle latérale : Jeanne d’Arc. En un instant, vos souvenirs du collège remontent ; mais oui, vous y êtes ! Nous sommes bien dans la ville où périt par les flammes Jeanne la Pucelle, le 30 mai 1431. Celle qui « bouta les Anglais hors de France » et qui remit sur le trône le « gentil Dauphin ». C’est décidé, vous irez sur la place du Vieux-Marché afin de voir où trépassa celle qui a le droit à une si belle statue en plein cœur de Paris. Après avoir accompli ce quasi pèlerinage, vous décidez de vous attabler pour un dîner bien mérité. Cela tombe bien, vous apercevez un établissement coquet et au nom savoureux, le Cancan, sur la place où se dressaient jadis les bûchers. Les odeurs des plats vous font réaliser que vous avez tant de choses appétissantes à découvrir dans cette région où les fruits de la terre et de la mer se marient si bien. Tout en trempant vos lèvres dans une bolée de cidre (normand, il va sans dire), vous songez à tous ces plats : les tripes à la mode de Caen, l’andouille de Vire, les fromages (Camembert, Neufchâtel, Pont-l’Évêque et autres), ainsi que les huîtres et les moules seront à inscrire sur votre ardoise tout au long de votre séjour. Vous pensez que vous n’arriverez jamais à ingurgiter tout cela ? Pas d’inquiétude, les locaux ont tout prévu grâce au non moins célèbre trou normand. 

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La cathédrale de Rouen

Une fois ce premier dîner savouré (dont le menu restera à votre discrétion), il est l’heure pour vous de retourner à vos pénates, harassé d’avoir battu le pavé pendant toute une journée, mais bien décidé à passer du temps sur le littoral durant les prochains jours. Cependant il vous a semblé oublier quelque chose. Mais quoi ? Trop tard le sommeil vous saisit.

Des vacances sans voir la mer, ce ne sont pas des vacances après tout. Est-ce le ciel, est-ce la mer ? Vous n’arrivez pas à distinguer l’un de l’autre depuis votre voiture. Vous passez la tête par le carreau de votre auto, et là, vous inspirez longuement avec un air de profonde satisfaction : vous sentez bien les embruns de la Manche. Vite, trouvez une place, sortez, et prenez garde : le vent vous a ébouriffé ! Vous aviez rêvé de plages de sable fin ? Attention, par ici vous risquez de rencontrer des galets, ronds, polis par le ressac. Mais comme vous n’êtes pas venu ici que pour le paysage, vous plongez avec résolution dans cette mer si belle. Le froid vous saisit immédiatement et vous réalisez pourquoi les gens préfèrent s’entasser sur le pourtour méditerranéen. Qu’à cela ne tienne, ce bain vous revigore. N’avez-vous pas lu quelque part que les bains froids étaient excellents pour la santé ? Vous sortez de l’eau aussi pressé par votre programme côtier que par la température peu accueillante de cette mer.

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La pointe du Hoc

Vous vous êtes promis d’arpenter ces prochains jours les petits marchés des pêcheurs dans les petites villes du littoral. En plus, cela sera l’occasion d’arborer, non sans une secrète fierté, votre belle marinière afin, pensez-vous, de vous fondre dans le paysage. Vos achats égaieront vos barbecues et renouvelleront vos menus, vous permettant, l’espace de quelques jours, de vivre peut-être en gourmet. Mais vous avez surtout décidé de longer la côte avec votre voiture pour admirer les fameuses falaises de Normandie et notamment Étretat. Mais pourquoi diable ressentez-vous le besoin de relire les aventures d’Arsène Lupin à la vue de ce magnifique décor ? Qu’importe ! Vous songez que cette promenade côtière est l’occasion de visiter les hauts lieux du débarquement de juin 1944 : Omaha Beach, Utah Beach, la pointe du Hoc, Sainte-Mère-Église, etc. Vous prenez le temps de visiter tous les musées qui peuplent ces endroits, du plus humble au plus gros, ravivant la mémoire de ces combattants de la Liberté, de « ce gars de Géorgie qui se foutait pas mal de toi […] venu mourir en Normandie » (Michel Sardou, Les Ricains). Vous vous recueillez quelques instants dans l’immensité des cimetières militaires, dernières demeures de ces héros, héritiers de l’amitié de Lafayette et de Washington. 

Vos vacances touchent à leur fin. Même si le sentiment d’avoir oublié quelque chose ne vous quitte pas, vous commencez à descendre en Basse-Normandie afin de parcourir également la beauté de ce département. Comme tout à chacun, les équidés ont toujours éveillé au plus profond de votre âme d’enfant une sincère admiration, alors ne ratez pas cette occasion : vous vous trouvez dans le pays du cheval, le Texas français qui a valu à la région les visites des plus grands de ce monde, à commencer par la Reine Elizabeth II en personne. Vous parcourez donc nonchalamment la route des haras de Lisieux pour revivre les plus grandes heures de l’aventure équestre française dans des endroits de prestige comme le haras d’Écajeul. La magnificence des lieux montrent à quel point la plus belle conquête de l’homme peut s’avérer être une richesse pour celui qui en a le goût et les moyens.

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La Reine d’Angleterre en visite au Haras du Pin en 1967

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Vue aérienne des jardins à la française du château du Champ de Bataille

De manière générale, la région témoigne de sa richesse par ses nombreuses maisons seigneuriales de toutes les époques qui ravissent votre curiosité culturelle. Vous en avez tellement visité que vous ne savez même plus desquelles vous parlerez à vos amis lorsque vous reviendrez. Citerez-vous les élégantes bâtisses des aires modernes et contemporaines, tel le château du Champ de Bataille, surnommé aussi le Versailles de Normandie du fait de ses somptueux jardins ? Ou bien évoquerez-vous les lourdes silhouettes du château d’Harcourt, ou de celui de Guillaume le Conquérant ? Mais toutes ces visites ont pris bien plus de temps que prévu. Vous devez vous presser de rentrer désormais.

Néanmoins une dernière tentation vous reste à assouvir, vous n’y tenez plus. Vous faites un crochet pour aller visiter une belle cave du Calvados où l’on distille des spiritueux du même nom, et du poiré. Quelques bouteilles sont glissées rapidement dans vos valises. Elles devraient vous aider à surmonter le spleen de la fin des vacances, spleen dont souffrait déjà une célèbre normande : Emma Bovary. Ah oui, cela vous revient ! Ce quelque chose que vous avez oublié de faire : visiter le pavillon Flaubert, temple incontournable de ce grandiose écrivain. Décidément, une seule rêverie ne suffira pas à visiter cette région. Une rêverie ? Mais oui, tout ceci n’était que des mots, des stimulants de l’imagination. Il faut désormais passer du rêve à la réalité. L’été prochain, vous vous le promettez, vous retournerez pour de vrai là-bas. « P’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non » vous rétorquerait un Normand.

Hervé de Valous