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A la recherche d’un coin luxembourgeois

 

Le Grand-Duché de Luxembourg est un pays qui ne cesse de me surprendre. 

 

Destination étrangère mais frontalière, de culture « germanisante » mais francophone, le Luxembourg est aussi un pays où les démarches administratives sont courtes, les restrictions sanitaires allégées et les offres de stage nombreuses. J’y travaille donc depuis bientôt un mois, mais je n’ai toujours pas réussi à me faire un avis conséquent sur ce petit pays. 

 

Dès que l’on pense avoir trouvé un axe pour le décrire, on trouve une dizaine d’éléments qui vont dans le sens inverse. Je me retrouve donc contraint de reprendre ici la formule surutilisée de « terre de contrastes », qui rappellera des souvenirs aux spectateurs du Dessous des Cartes

Pour aussi banale qu’elle soit, la formule est ici parfaitement adaptée. Le Luxembourg est un des plus petits pays du monde, mais l’immense majorité des grandes entreprises du monde y a un domicile. Le Luxembourg n’a que 900 militaires d’active, mais est intervenu en Afghanistan et en Bosnie-Herzégovine. Le Luxembourg n’a pas d’autonomie énergétique (95% de l’énergie consommée est importée), militaire ni alimentaire, mais il est le pays avec le PIB par habitant le plus élevé. Très largement rural, le pays est aussi l’un de ceux dont l’impact écologique par habitant est le plus catastrophique. Enfin, si le Grand-Duché est sur bien des aspects une anomalie historique, une survivance de l’ancienne Europe, il est aussi l’une des vitrines de la modernité capitaliste, et de ses conséquences. 

D’un côté, la survie du Grand-Duché interrogera tous les adeptes d’une quelconque « marche de l’Histoire ». Par un subtil mélange d’habilité politique, de bon positionnement géographique et de chance, le pays aura survécu aux tentatives d'absorption par la France, la Belgique, les Pays-Bas ou encore l’Allemagne. Le pays aura résisté aux tendances centralisatrices et unificatrices, aux nationalismes et impérialismes, aux différents épisodes révolutionnaires. Le Grand-Duché traverse les âges, comme un vestige de cette Europe pré-nationale.

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Parallèlement, et ce pour compenser son minuscule poids géopolitique, le pays a aussi été des précurseurs de tous les groupements supranationaux. Membre fondateur de l’UE, de la zone euro, de l’OTAN, de l’OCDE, de l’ONU, de l’OSCE et du Benelux, le Luxembourg abrite le siège de nombreuses institutions européennes. Encore très arriéré au début du XIXème siècle, le Luxembourg est devenu par la sidérurgie, puis par l’industrie financière l’un des centres majeurs de l’économie européenne et mondiale. Reliquat de l’époque médiévale, le Luxembourg a trouvé dans le capitalisme mondialisé les moyens de sa survie et même de sa puissance.

Cette inféodation est visible au premier coup d’œil sur la petite capitale. Encerclé par les axes routiers et ferroviaires, survolé par tous les avions venant atterrir à l’aéroport juste à côté, Luxembourg ville ressemble à un minuscule village français transformé en plateforme multimodale. La ville a beau fortement inciter les frontaliers à se garer en périphérie, avec des parkings gratuits sur les axes frontaliers et la gratuité des transports en commun dans la ville, les rues sont malgré tout pleines de voitures, ne se vidant qu’une fois les bureaux fermés et les frontaliers rentrés dans leurs pays respectifs. 

 

On découvre alors un centre-ville fait de ruptures de ton, qui passe en quelques mètres d’une architecture traditionnelle, avec des toits en ardoise et de hauts clochers, à de grands immeubles de verre et de métal. Les coins plus « traditionnels » du centre ne le sont d’ailleurs qu’à moitié, tant ces petites rues ne sont peuplées que de magasins de luxe, aux façades identiques à leurs enseignes à Paris, à Londres, etc. De même, les deux belles places que sont la place d’Armes et la place devant le palais ducal sont entachées par la présence de fast food et autres chaînes de restaurants, qui viennent un peu rompre l’illusion d’authenticité. 

Heureusement, en bas de la falaise de cette ville très vallonnée, on trouve les quartiers anciens, le Grund. Cette ville basse, traversée par la Pétrusse qui vient se jeter dans l’Alzette, est bien plus traditionnelle et cohérente dans son architecture. Si cette ville basse est l’un des coins les plus branchés de la capitale, avec de très nombreux bars et boîtes pour abreuver les nombreux jeunes actifs de la ville, on évite les écarts de style qui caractérisent la ville haute. 

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Le tableau serait alors parfait, s’il ne suffisait pas de lever les yeux pour voir ces beaux toits d’ardoise et cette verte vallée surplombée par « la Passerelle », le pont en métal blanc qui relie le centre au Kirchberg, le quartier d’affaires du Luxembourg. Ce dernier a poussé comme un champignon ces trente dernières années, tandis que le Luxembourg s’imposait comme un point majeur de la finance mondiale. Luxembourg ville et son Kirchberg concurrencent les plus grandes places mondiales, et la ville est désormais la deuxième place pour les fonds d’investissements, derrière New York. Le Kirchberg, comme la Défense et contrairement à la City, est écarté de son centre-ville, séparé ici par une vallée. Cet éloignement physique permet aux constructeurs de ne pas se soucier d’une quelconque cohérence architecturale, qui, on l’a vu, n’était de toute façon pas vraiment respectée dans le centre. Il en résulte un quartier cohérent dans ce style « affaires » globalisé. Un quartier moderne, rempli de bâtiments en verre et en métal. Un quartier sans faute de goût certes, mais seulement parce qu’il est aussi lisse et dénué d’âme. 

 

Luxembourg ville résume assez bien le pays. Un petit pays, boisé, vallonné, peuplé d’humbles maisons coiffées d’ardoise, auquel ont été ajoutés un aéroport international, un gigantesque réseau routier et le domicile des GAFAM et de la finance mondiale. 

 

La finance représente presque la moitié du PIB du pays. La moitié des habitants du Luxembourg ne sont pas citoyens luxembourgeois. A cela il faut aussi ajouter les dizaines de milliers de Français, de Belges et d’Allemands qui traversent tous les jours leurs frontières pour venir peupler les bureaux du Kirchberg. 

 

Le Luxembourg a voulu être plus que le minuscule territoire de 2586,4 km qu’il est. Impuissant par sa taille et sa force, le pays a choisi la voie économique. Son Kirchberg est l’exemple parfait de ce que doit être une ville capitaliste mondiale : propre, sûre, opulente, mais aussi lisse, sans aspérités ni même personnalité.  

 

Fort heureusement, le Luxembourg luxembourgeois ne s’est pas totalement gommé, et je peux, une fois ma journée terminée, laisser ce Kirchberg anational derrière moi pour retourner au Grund.

Alain d'Yrlan de Bazoge