Philosophie

 

Forteresse impassible

Comme chaque été, ou presque, je suis parti dans le sud-ouest de la France arpenter les montagnes pyrénéennes. Il fallait donc en parler.

 

Le Béarn, où je me situais, est un territoire qui n’a été rattaché à la France qu’en 1620. Son histoire est marquée par la Réforme protestante, ce qui explique sa difficile intégration au royaume et justifie sans doute le particularisme que l’on observe encore aisément chez ses habitants toujours fiers de leur terre, de leur culture et de leur tempérament. « Grâce à Dieu, je suis ce que je suis » disent-ils dans leur devise. Il recouvre les plaines entre les gaves de Pau et d’Oloron, ainsi que les vallées d’Aspe, d’Osseau et de Barétous, qui font toute la richesse de cette région et dont les sommets dominent ces plaines embrumées, nourries des eaux de la fonte des neiges.

Après avoir vu Pau et Orthez, c’est donc naturellement là-haut qu’il faut aller pour apprécier le dépaysement des sommets abruptes et arides. Une fois gravis les contreforts verdoyants     - peuplés de troupeaux et de lacs -, le marcheur doit quitter l’ombre des forêts pour faire face aux monceaux rocailleux de ces montagnes qui s’effritent, dans lesquels il faut se frayer un chemin. Parvenu au col, l’émerveillement succède à l’effroi, juste récompense d’une marche pénible. Là se déploie, si le vent capricieux le permet, la surface immense des sommets successifs que l’on croyait auparavant ne former qu’une muraille. Encore un effort et le sommet est atteint. En quelques heures, le pays, la vallée et les nuages, si l’audace nous a menés assez haut, ont disparu. Nous voilà ailleurs, au-dessus de tout. 

Sans titre.jpg
Sans titre.jpg

Mais si l’âpre sommet semble avoir été vaincu, le silence terrasse encore le marcheur essoufflé, qui n’a accompli que la moitié. Oui, bien sûr, marcher et, qui plus est, marcher en montagne, c’est faire l’expérience des limites du monde, de cette nature qui, sans nous être hostile, nous dépasse, et c’est faire l’expérience de ses propres limites. Voilà de quoi vous décourager si vous n’avez jamais eu l’occasion d’aller là-haut, mais croyez-moi, tout cela n’est pas inutile.

Au hasard de mes vacances, dans ces heures pluvieuses où l’on se croit déjà en septembre, j’ai écouté un podcast (terme malheureusement plus élégant que « baladodiffusion audio »), parce qu’il est toujours temps d’écouter un podcast, et puis parce que l’on y fait toujours d’excellentes trouvailles. C’était un podcast d’Alain Finkielkraut, recevant François-Xavier Bellamy pour son livre Demeure, pour échapper à l’ère du mouvement perpétuel et Sylvain Tesson pour l’Eloge de l’énergie vagabonde. Au cours de ce dialogue à trois, passionnant, Finkielkraut lit un passage de Tesson qui apporte un éclairage sur l’intérêt de ce type d’expérience que l’auteur n’a cessé de renouveler : « Si l’on considérait que le flux était la seule loi de la vie et que l’histoire n’avait pas de sens et que nous étions emportés dans un train fantôme sans espoir d’en freiner ou d’en modifier la course […] il suffirait de reprendre la marche en saluant les bêtes pour peu qu’on en croisât ». Voilà que la marche, les souffrances et les joies qu’elle implique sont aptes à replacer celui qui veut bien s’y prêter au cœur du monde pour lequel il est fait ; par elle, il reprend conscience de ce monde au spectacle de ses éléments impressionnants. 

C’est là que réside l'intérêt de l'œuvre de Tesson qui a fait de la marche un mode de vie, si ce n’est une ascèse. Découvrant cet ouvrage par un autre heureux hasard dans les bagages de quelqu’un, j’en poursuis la lecture : « Les fièvres modernes, les angoisses intérieures ne viendraient-elles pas de ce que nous ne prenons plus la peine de marcher une journée entière ? Laisserons-nous le temps envahir à nouveau nos êtres ? Rééquilibrerons-nous la course de nos vies en renouant avec la lenteur ? ». L’effort n’est donc pas vain, la montagne nous contraint à la lenteur parce que la nature nous soumet à ses lois et parce qu’elle nous donne l’occasion de l’émerveillement.

Lorsque Sylvain Tesson reconnaît avoir choisi la fuite comme mode de vie en multipliant les aventures autour du monde, il se justifie en condamnant un mal proprement moderne et contre lequel il croit avoir trouvé l’antidote, celui de l’habitude qu’il définit comme l’incapacité d’aimer ce qu’il y a à aimer, l’habitude qui paralyse celui qui a abdiqué le désir de vivre en s’émerveillant. Puisque les sociétés n’offrent plus de cadre à une vie d’émerveillement, alors c’est en dehors d’elles qu’il faut en retrouver les ressources, là où la nature ne cède plus à la révolte et à la faiblesse. Tesson ne nous invite pas à répéter ses aventures, bien conscient du privilège dont il jouit ; il ne dicte pas non plus un code de conduite. Non, loin de là, mais il nous transmet ce que ses expériences lui ont apporté, avec humilité et enthousiasme, et nous invite à voir dans la marche et dans le voyage l’outil de restauration le plus simple, le plus commun.

 

Alors que leurs ouvrages peuvent laisser croire qu’ils s’opposent, Bellamy et Tesson s’accordent étonnement tous deux pour justifier l’intérêt du mouvement, ou de la marche, si tant est qu’ils ne sont pas choisis comme fin. Les deux auteurs développent à leur façon et selon leurs expériences cette idée que le mouvement nous fait prendre conscience de ce qui demeure, de même que l’expérience de ce qui nous est étranger nous apprend qui nous sommes. Et qu’y a-t-il de plus immuable et impérissable, mais aussi de plus étranger et inconnu, que la majesté de ses sommets ? C’est cette expérience de soi-même, de la nature et de l'infini que fait Baudelaire, encore adolescent, en 1835, lorsqu’il se rend dans les Pyrénées et qu’il passe une nuit en altitude, près d’un lac : 

         « Sous mes pieds, sur ma tête et partout, le silence

         Le silence qui fait qu’on voudrait se sauver,

         Le silence éternel et la montagne immense,

         Car l’air est immobile et tout semble rêver.

         On dirait que le ciel, en cette solitude,

         Se contemple dans l’onde, et que ces monts là-bas,

         Écoutent, recueillis, dans leur grave attitude

         Un mystère divin que l’homme n’entend pas ».

Sans titre.jpg

Lorsque l’on prend la peine de vivre quelques heures, un jour ou une nuit dans ces hauteurs où la nature semble à nu, on touche ce mystère impressionnant qui nous saisit d’effroi et parfois de ferveur, car au cœur de ces montagnes sourdes et silencieuses devant lesquelles nous sommes parfois contraints de renoncer, il ne reste souvent qu’un sentiment unique dépassant tous les autres, cette « gratitude fondamentale » dont parle Hannah Arendt, soumission avouée et heureuse « devant ces choses qui nous sont véritablement et invariablement données ».

 

Il y a donc quelque chose d’étonnant là-bas, dans ces montagnes : on n’y vivrait pas, et pourtant on y retourne volontiers.

 

 

Emmanuel Hanappier