Philosophie

La nouvelle chance écologique

L’écologie n’est plus quelque chose que nous pouvons refuser et laisser à l’obstination d’un petit groupe. Si l’ordre du jour écologique est à chaque fois plus pressant, la pandémie offre une occasion nouvelle de quitter nos anciennes, et quelquefois mauvaises, habitudes.

Chacun de nous a été mis au monde et il serait matricide de tuer celle qui nous nourrit. “Être écolo“ n’est pas appartenir à un mouvement politique, et ce dernier ne détient pas le monopole de la responsabilité écologique. Être écolo, disions-nous, c’est croire que l’homme doit honorer sa responsabilité envers la Terre comme étant celle qui nous maintient en vie. Pour nous y aider, nous avons donné le jour à une science destinée à nous guider dans notre rapport au milieu dans lequel nous vivons : l’écologie. Avant que nous considérions la Terre comme un objet (d’exploitation), elle était un objet de vénération et même parfois une divinité. Maintenant que nous nous sommes trouvés d’autres dieux, nous avons de moins en moins de contacts directs avec Mère Nature ; il est devenu facile de la dénigrer.

Pas de révolution écologique

Les hommes vivent sur la Terre dans leur milieu organique. Cette enveloppe est nécessaire à leur survie, de là ils doivent la conserver en état de les porter. Mais notre dépendance ne nous rend pas inférieurs à elle. La planète doit être respectée mais croire qu’elle est supérieure à l’homme serait une erreur. Dans sa Critique de la faculté de juger, au paragraphe 28, Kant argumente en faveur de cette supériorité humaine. Dans un beau texte descriptif sur la supériorité physique de la nature, il montre que toute cette force n’est rien face à la dimension morale de l’homme, lui qui apparaît si faible face à la nature. Il appelle sentiment du sublime cette prise de conscience vertigineuse de l’homme face à l’immensité naturelle qui le domine.

Le premier objectif de l’écologie est de trouver la place de chacun de ses composants, et il semble que celle de l’homme soit au centre. Il est légitime que nous utilisions les ressources de la planète dans le projet de notre survie. Et c’est justement pour cela que nous devons la préserver. Notre planète n’est pas notre raison d’être mais elle rend notre vie possible.

Le Principe responsabilité

En 1979, dans Le Principe responsabilité, Hans Jonas jette les bases d’un nouveau principe de responsabilité pour l’homme, dû à la puissance moderne de son agir. Cette œuvre a pour objectif de montrer que la responsabilité de l’homme s’étend jusqu’à l’état de la biosphère et la survie future de l’espèce humaine. L’argument majeur en faveur d’une responsabilité écologique nouvelle est le pouvoir technique moderne qui révèle un danger pour l’humanité entière et qui dévoile une obligation. « Le Prométhée définitivement déchaîné, auquel la science confère des forces jamais encore connues et l’économie son impulsion effrénée, réclame une éthique, qui, par des entraves librement consenties, empêche le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui », sont les premières lignes du livre… C’est en ce sens que nous ne pouvons pas refuser la responsabilité écologique : l’homme moderne devient victime de sa modernité et la nature apparaît vulnérable. Les nouvelles dimensions de l’agir humain réclament, de manière nécessaire, une éthique de la prévision et de la responsabilité qui leur soit commensurable.

Actualité(s) écologique

Un tel principe n’enlève rien de la complexité pratique et politique de l’action écologique. L’action écologique est aujourd’hui une action politique. L’écologie est même un combat politique, une conviction qui divise les hommes plutôt que les unir dans leur condition commune. La formation de l’écologie en courant politique est ce qui la mène à sa défaite. En l’opposant à d’autres formations politiques, l’écologie est présentée comme un parti parmi d’autres alors même qu’elle devrait les réunir. Cependant, nous ne pouvons négliger que l’écologie doit se développer à deux niveaux : au niveau étatique pour encadrer les activités à large échelle, et puis au niveau des habitudes quotidiennes qu’il faut réorienter dans le sens de la préservation de notre écosystème. Ainsi, notre responsabilité dans la préservation de notre milieu de vie ne nous force pas à un engagement politique. Très souvent, les activistes de ces mouvements comprennent mal l’absence de mobilisation de l’ensemble de la population sur des sujets environnementaux.

À la suite de cette considération politique, nous pouvons observer aisément les écueils que rencontre l’écologie dans sa réception populaire. Un camp croit en une urgence écologique, l’autre minimise l’importance de cet événement et/ou doute de son origine humaine. Un parti veut des décisions urgentes et l’autre veut continuer à vivre comme il l’entend, c’est-à-dire comme avant. Puisqu’il voit une urgence, le premier doit faire violence au second. Et puis il y a le problème de l’urgence. Elle est un danger pour la démocratie : l’état d’urgence sanitaire a été décrié, l’état de guerre met à mal le fonctionnement normal des institutions. Les discours et prévisions alarmistes devraient mieux servir de prétextes à une révision profonde de nos habitudes au niveau individuel, et de nos manières de fonctionner au niveau sociétal. En aucun cas ils ne peuvent être la justification de décisions prises hâtivement et motivées par la peur. Malgré tout, même en doutant de l’urgence de la situation, un principe de précaution s’impose et il ne s’agit pas de repousser ces décisions. Elles doivent être prises avec pragmatisme afin d’avancer progressivement et collectivement vers des changements fondamentaux. Et nous devons constater avec optimisme des changements sociaux certains : la responsabilité du consom’acteur est un phénomène grandissant - que l’économie suit de manière pragmatique (et malicieuse).

Même si la pandémie a renforcé le scepticisme envers la science, dont pâtira aussi l’écologie, elle est peut-être la nouvelle chance écologique. La pandémie, bouleversant nos habitudes individuelles mais aussi le fonctionnement de la société dans son ensemble, peut être l’occasion rêvée de réorienter nos comportements.

Alban Smith