Histoire de l'art

 

La nostalgie de l’Eden

La grotte préhistorique était l’habitat le plus écologique qui soit, le plus en harmonie avec la nature. L’homme, après plusieurs millénaires de prouesses architecturales, techniques et esthétiques reste intrigué par cet habitat primordial et son lien privilégié avec la nature. Il tente alors de rivaliser avec ses ancêtres en créant des cabanes de luxe.

L’écologie, en tant que « sciences de l’habitat » d’après son étymologie grecque : οἶκος (oîkos = « maison, habitat ») et λόγος (lógos = « discours ») concerne de manière toute particulière l’architecture qui, par sa fonction, interagit directement avec la nature et son environnement. 

Architecture et nature sont deux termes pourtant assez opposables en ce sens que l’un protège de l’autre. La maison est un lieu de repli, de protection face à la nature : les bêtes sauvages, les insectes, les intempéries et autres dangers. C’est le symbole de domination de l’homme face à la nature, qui se manifeste souvent par des constructions spectaculaires, imposantes par leur inventivité esthétique. Mais force est de reconnaître que l’homme dépend fortement de ce paramètre de la nature et qu’il se doit de dialoguer avec elle et de la respecter, pour pouvoir laisser aux générations futures le plaisir de la contempler.

 

L’habitat primordial : la grotte préhistorique et le mythe de l’architecture

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L’histoire de l’architecture écologique trouve son point de départ dans les origines de l’habitat, c’est-à-dire, la grotte préhistorique. Quoi de plus écologique qu’un habitat trouvé tel quel dans la nature ? L’habitat était la nature et la nature l’habitat ; l’harmonie la plus pure était reine. 

« Ce fut donc la découverte du feu qui amena les hommes à se réunir, à faire société entre eux, à habiter dans un même lieu […] aussi commencèrent-ils les uns à construire des huttes de feuillage, les autres à creuser des cavernes au pied des montagnes ; quelques-uns, à l’imitation de l’hirondelle qu’ils voyaient se construire des nids, façonnèrent avec de l’argile et de petites branches d’arbres des retraites qui purent leur servir d’abri. » [De Architectura de Vitruve (Ier siècle avant J.-C.)]. Érigé par l’auteur en principe et point de départ de la civilisation, ce mythe de l’origine de l’architecture est lié  à la nécessité de se protéger des intempéries tout autant qu’à l’observation de la nature en tant que modèle d’habitat.

Charles Eisen (1720-1778), Frontispice de l’Essai sur l’architecture de Marc-Antoine Laugier, 1755, gravure sur cuivre, Paris, Bnf, Réserve V-22103

Le mouvement Arts and Craft avec Mackintosh 1860-1910

C’est à l’ère de l’industrialisation et de la machine que la nécessité d’un retour à la nature, ou tout du moins à des matériaux naturels, se fait expressément ressentir. Ce mouvement réactionnaire bat son plein en Angleterre dans les années 1890. Est prônée une architecture dite vernaculaire : on privilégie les ressources locales, l’artisanat et une plus grande harmonie avec l’environnement. Le style des bâtiments varie donc d’une région à l’autre. On retourne à l’utilisation de ''vraies'' pierres, de briques, et de bois. 

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@EthanDoyleWhite

La Red House de William Morris et Philip Webb en 1860 est asymétrique, et présente un aspect assez naturel ; organique et primitive dans sa construction, sa forme générale a une apparence déconstruite et irrégulière ; ses fenêtres, loin de l’idéale symétrie classique, sont construites suivant le besoin et la lumière. Cette maison était alors parfaitement bien intégrée à son environnement car il faut l’imaginer entourée d’arbres et de végétation au momentde sa construction.

L’architecture organique : le bijou de Wright (1920-1930)

 

Frank Lloyd Wright, architecte américain, est le promoteur de l’architecture organique définie comme « une philosophie architecturale qui s'intéresse à l'harmonie entre l'habitat humain et le monde ''naturel'' au moyen d'une approche conceptuelle à l'écoute de son site et intégrée à lui ». La Maison sur la cascade est l’aboutissement de toutes ses recherches.

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Wright réalise le tour de force de poser  ''en équilibre’' la maison au sommet de cette chute d’eau et non en face ; le vrai point de vue unique n’est donc plus la cascade, mais la maison sur la cascade, le tout inséré dans la nature. Son but était de vivre avec la cascade : « il faut qu’elle fasse partie intégrante de votre vie ». C’est une intense communion avec la nature qu’il expérimente ici.

L’esthétique de la maison est frappante : c’est à peine si on la remarque tant elle se fond presque dans la nature. Elle ressemble à une cascade ou à un arbre : les terrasses symbolisent les branches et la disposition irrégulière des pierres, l’écorce de l’arbre. 

Le spectacle architectural ne s’arrête pas à l’extérieur ! Le bâtiment est pleinement ouvert sur la nature : l’absence de murs-porteurs rend possible l’édification de murs largement percés d’immenses baies vitrées : on se sent presque projeté dans la nature.

« L’édifice semble appartenir au paysage. La vie des hommes qui s’y déroule est beaucoup moins qu’auparavant séparation d’avec la nature ». L’interaction intérieur-extérieur est poussée à son paroxysme dans le salon où un bout du rocher surgit du sol devant l’âtre. Cette utilisation de matériaux bruts naturels permet ainsi l’interpénétration de la nature et de l’architecture.

L’œuvre de Wright est exceptionnelle par l’exigence morale qu’elle traduit et l’ambition qu’elle se donne : « reconstruire le paradis terrestre ». Pour lui, l’architecture organique est la seule capable de renouer les liens entre l’homme et la nature.

 

La maison miroir un retour à la cabane primitive ?

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La maison-miroir est un concept de maisons réalisées en un maximum de matériaux naturels possédant des murs extérieurs entièrement recouverts de miroirs pour ainsi refléter le paysage alentour au rythme des saisons. Le principe est de « vivre intensément chaque saison » et de rendre la présence humaine harmonieuse avec la nature. Comme un caméléon, la maison se fond dans la nature et devient invisible. 

L’entreprise OOD France, propose ainsi de « se reconnecter à la nature » et « vivre en parfaite osmose avec son environnement ». C’est l’expérience du « dehors dedans ».

Serait-ce une cabane de luxe qui défierait la cabane primitive et prétendrait mieux faire ?

« Reconstruire le paradis terrestre », c’est finalement ce que semble proposer l’architecture écologique. La Nature, en enseignant à l’architecte l’art de construire, lui a donné les moyens de se protéger d’elle, mais paradoxalement de s’en éloigner aussi petit à petit. La tendance actuelle semble plutôt pencher vers un “retour aux sources” et vers le renouvellement du lien Homme-Nature qui était l’essence du paradis terrestre, berceau de l’Humanité.

Jeanne Jordan