Histoire

Le péril vert

Alors que les récentes élections ont laissé nombre de grandes villes aux élus écologistes, nous sommes beaucoup à penser que nous appartenons à la "génération verte", celle qui a pris conscience de l’ampleur du désastre des activités anthropiques post Seconde Guerre mondiale. En réalité, l’histoire des phénomènes écologiques n’est ni si jeune, ni si simple.

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Que diable l’Histoire apporte-t-elle à l’écologie ? Ni plus ni moins que pour les autres sujets : des enseignements pour aborder d’un esprit serein, mais lucide, l’avenir. Nos angoisses écologiques, spécifiquement climatiques, ne sont pas les premières de l’humanité : la nature ne nous a pas attendus, nous et nos SUV, pour se montrer capricieuse et complexe. En matière d’historicisation des problématiques écologiques, la France peut se targuer d’être à la pointe des recherches. Emmanuel Le Roy Ladurie s’est taillé une réputation de géant dans le domaine avec un livre fondateur, Histoire du climat depuis l’an mil (1967). Les apports exceptionnels de l’Histoire pour comprendre le climat ont ouvert au célèbre historien les portes du GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) qui ne peut plus faire fi de la recherche historique. En plus d’un apport purement scientifique, l’Histoire entend donner aussi un éclairage tout humain à la question écologique, sur la scène d’un XXIème siècle qui promet d’être celui de tous les excès - avec en première ligne l’écologisme militant. Les discours eschatologiques qui nous promettent un combat à mort entre la Nature et l’Homme ne vont pas dans le sens d’une solution apaisée et mesurée. L’homme n’est pas la bête de l’Apocalypse que l’on nous vend, l’Histoire nous l’apprend. Ses conquêtes si fragiles, ses traditions héritées du bon sens paysan, ses acquis millénaires ne sauraient être engloutis par une poignée de militants trop zélés. 

Climat : c’était mieux avant ?

Notre imaginaire tend un peu trop à faire naître les problèmes écologiques avec l’apparition de l’industrie qui auraient eu, entre autres conséquences, celle de dérégler le climat. Considérons cependant le réchauffement climatique survenu au beau milieu du XIIIème siècle : des sources attestent qu’en 1290, on cueillit des fraises à Colmar un 25 janvier… Faut-il alors inculper les charrettes à bœufs ? En réalité, cette scène incroyable est à replacer dans le contexte du trop méconnu "optimum médiéval" qui s’étire entre le Xème et le XIVème siècle. Il s’agit d’une période d’embellie climatique qui produit des phénomènes aussi exceptionnels que celui cité précédemment. L’agriculture en profite et bat tous les records de production, ce qui permet de soutenir l’explosion démographique de la période qui fait dire au chroniqueur Jean Froissard que la France est « un monde plein comme un œuf ». À cette période succède le début d’une ère glaciaire qui fait chuter le thermomètre mondial. Climat en folie me direz-vous ? Ou plutôt  les cycles réguliers de Dame Nature qui nécessitent une prise de recul de l’historien qui les analyse : « L’optimum médiéval s’évalue sur trois siècles, nous raisonnons sur trente ans » commente amèrement le météorologue Jean Cabrol dans son livre Climat : et si la terre s’en sortait toute seule ? (2009). La distinction de ces grandes périodes nous permet de tirer cette conclusion : le climat joue au yoyo.

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Louis XVI distribuant des aumônes aux pauvres de Versailles pendant l'hiver de 1788, Hersent Louis (1777-1860)

L’année 1660 par exemple  est particulièrement chaude, et elle rompt avec une décennie froide et pluvieuse : on récolte le blé en masse, les cours alimentaires s’effondrent, les famines disparaissent. Or, moins de trente ans plus tard, en 1693, Louis XIV, en pleine guerre de la ligue d’Augsbourg, voit avec effroi 1 300 000 sujets mourir de faim et de froid durant un hiver excessivement rigoureux. À croire que les canons du roi n’ont pas craché suffisamment de CO2 pour réchauffer l’atmosphère et éviter ce désastre. Mais l’Histoire n’a pas fini d’être taquine sur le sujet du climat avec nos nouveaux Savonarole de l’apocalypse climatique. Une étude de la revue The International Journal of Climatology of the Royal Meteorological Society montre que le climat s’est refroidi entre 1940 et 1975 ! C’est pourtant bien l’époque des Trente Glorieuses, de la consommation de masse, de la surexploitation du charbon et du pétrole… Le lien entre le climat et l’activité humaine ne s’avère pas aussi évident qu’il paraît, aussi gardons-nous des jugements trop hâtifs.

Nature ou humanité, devons-nous choisir ?

La nécessité d’un respect de la nature est une évidence. Ce bon sens n’exclut pas une certaine modération. Il ne faudrait pas que les inquiétudes actuelles engendrent des mesures punitives qui briseraient ce que nos sociétés ont pu conquérir de haute lutte. L’écologisme tendant à devenir un véganisme caricatural, la vénerie est désormais dans le collimateur de responsables politiques zélés. La liberté de chasser est pourtant au cœur des luttes fondatrices de notre République : les Français ont acquis ce droit à la faveur de la Révolution la plus sanglante de leur histoire. Le supprimer serait faire bien peu de cas de ces idéaux républicains si chers à notre société, sans compter le coup d’épée dans l’eau que cette mesure vexatoire serait pour les véritables problèmes de l’environnement. Si nos écologistes ne veulent plus de cette "tuerie de masse" qu’est la chasse selon eux, il ne leur reste plus qu’à regretter l’Ancien Régime qui laissait cette pratique aux mains d’une petite élite. L’idée qu’un écologisme déboussolé donne aux féodaux l’occasion de prendre leur revanche 200 ans plus tard, a, il est vrai, une saveur toute particulière.

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Antinazisme, antispécisme : même combat ?

Pour les mêmes raisons, la production alimentaire spécifiquement carnée est mise au pilori. Qu’importe que la famine ait été une des grandes peurs de l’Occident ! Cette faim dont nous avons dû attendre le dernier tiers du XIXème siècle pour qu’elle disparaisse définitivement, grâce aux progrès de l’agriculture, de la chimie et de l’agroalimentaire. Pour mémoire, la dernière grande famine européenne, à savoir celle d’Irlande entre 1845 et 1852, fit un million de morts : il semble donc raisonnable de ne pas fustiger trop rapidement une agriculture qui nous permet depuis plus d’un siècle de manger quotidiennement à notre faim. L’histoire est peuplée de morts et ce n’est pas leur faire honneur que d’assimiler les élevages et les abattoirs à la « déportation », aux « camps de la mort », voire à un « génocide industriel » comme le font aujourd’hui certains militants anti spécistes (Cf. Les Terriens du Samedi du 06/10/2018). Face à une telle récupération historique, faut-il rappeler qu’Hitler, lui-même végétarien, institua des lois de protection des animaux d’une radicalité sans précédent, et que, pendant ce temps, des humains étaient déportés ? Tout le monde peut utiliser le point Godwin… L’Histoire est une science qui instruit les hommes mais elle n’est certainement pas un prétexte à l’invective.

 

Hervé de Valous