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Europe Écologie Les Verts, la contradiction immobilisatrice

Grand vainqueur des dernières élections municipales, le parti politique Europe Écologie Les Verts semble avoir le vent en poupe, et certains osent même le placer au second tour des présidentielles l’année prochaine. S’il convient, comme toujours avec ce parti, de relativiser cette poussée électorale, fortement liée à l’enjeu du scrutin, il est tout de même intéressant d’analyser le parti qui prétend aujourd’hui défendre l’Écologie en France.

 

L’actualité de cette semaine, outre le ridicule et pathétique pastiche de 6 février 1934 offert par nos amis d’outre-Atlantique, a avant tout été dominée en France par la révélation des crimes sexuels de l’ancien directeur de la Fondation Nationale des Sciences Politiques (FNSP), Olivier Duhamel. Figure emblématique de l’école de votre serviteur, Duhamel est en effet accusé par sa belle-fille, Camille Kouchner, de s’être rendu coupable de viol incestueux et pédophile sur son beau-fils, alors âgé de 13 ou 14 ans.

Face à cette affaire révoltante, toute la classe politique a naturellement condamné avec la plus franche fermeté les agissements d’Olivier Duhamel. Cette unanimité n’a pas suffi à calmer la foule vengeresse, qui est rapidement passée à la cible suivante, Frédéric Mion, directeur de l’Institut d’Études Politiques de Paris (ou Sciences Po Paris), accusé d’avoir couvert son confrère et mentor. Dans cette cacophonie d’accusations et de demandes de démission, j’aimerai insister sur celle formulée par l’antenne Sciences Po du parti Europe Écologie Les Verts (EELV).

Il est en effet cocasse de voir ce parti crier avec tant de véhémence à la démission de Frédéric Mion. Selon ces militants, Mion aurait dû accorder pleine confiance aux rumeurs de pédophilie incestueuse qui couraient au sujet de Duhamel, et le renvoyer sur-le-champ, sans même attendre de preuves tangibles (et en faisant donc fi de toute présomption d’innocence). Alors le parti n’aurait-il pas dû renvoyer Daniel Cohn-Bendit, lui aussi accablé de rumeurs de pédophilie depuis plusieurs décennies ? L’ancien député européen, qui a d’ailleurs quitté le parti en 2012 qu’il jugeait trop sectaire, est en effet l’objet de rumeurs tenaces au sujet de ses mœurs. Des rumeurs qui s’appuient sur des déclarations et des écrits plus qu’ambigus de l’intéressé, comme dans son livre Le Grand Bazaar en 1975 ou sur le plateau d’Apostrophes en 1982, et dont l’intéressé se défend assez piètrement, jouant de la “provocation” à défaut de trouver des excuses. Des rumeurs si tenaces qu’elles culminent par exemple avec une accusation en pleine séance du Parlement européen par un autre député. Si, comme certains le déclarent aujourd’hui au sujet de l’affaire Duhamel et Mion, il faudrait agir et condamner sur la base de simples suspicions et rumeurs, l’impunité de l’homme politique franco-allemand interroge.

Soyez sans crainte, le parti EELV n’en est pas à sa première contradiction.

Le parti produit des spécimens comme le maire de Lyon, Grégory Doucet, qui n’a pas mâché ses mots en septembre contre le Tour de France, qu’il jugeait « machiste » et « polluant », ou encore le maire de Bordeaux, Pierre Hurmic, qui a décidé de ne pas installer un sapin devant la mairie, qualifiant la tradition d’exposition d’un arbre mort. Bien plus, le parti se dit écologiste, mais il critique l’un des plus grands événements du cyclisme mondial qui popularise la pratique du vélo comme un sport autant qu’un moyen de locomotion décarboné. Un parti, finalement, qui prône une politique écologiste et sociale, mais qui critique des événements populaires, en affichant par là un mépris de classe écœurant.

Plus largement, c’est un parti qui prétend défendre l’écologie, mais qui soutient corps et âme l’Union Européenne. Lire dans un même nom « Europe » et « Écologie » peut en effet faire sourire, tant l’UE semble incarner tout ce que l’écologie devrait combattre. Quand l’Europe multiplie les accords de libre-échange (Mercosur, CETA…), ne change pas d’un iota son objectif de grand marché commun, de multiplication des mobilités humaines et matérielles, et que le parti Europe Écologie Les Verts continue de soutenir une telle institution et appelle même dans son programme une Europe fédérale, on peut légitimement se demander si nos camarades d’EELV sont vraiment des écologistes avec une pensée sociale et européiste, et pas juste des sociaux-démocrates fédéralistes camouflés sous un peu de peinture verte.

Au fond, la plus grande contradiction d’Europe Écologie Les Verts réside peut-être dans son existence même. En effet, l’idée d’un parti écologiste de gauche est en soi assez surprenante. Historiquement, les racines de l’écologie se trouvent à droite au début du XIXème, comme suite logique du mouvement de pensée romantique. Opposé aux Lumières, à l’idée d’une marche hégélienne de l’Histoire vers le Progrès, le romantisme vient au contraire insister sur l’importance de la conservation. La gauche européenne, qui puise ses racines dans la pensée des Lumières, est donc à l’origine progressiste, industrialiste et tournée vers la ville, tandis que la pensée contre-révolutionnaire est sceptique face au changement, insiste sur les hiérarchies et traditions existantes, et est au contraire tournée vers la campagne et la nature. Tandis que la gauche, productiviste, cherche dans le progrès matériel les conditions de libération de l’Humanité, la droite se tourne vers la nature, vers les grands paysages, reflets de l’âme des peuples. Le retour à la nature est vu comme un retour à la tradition, au bon sens paysan tant décrit par Maurras, et les premières politiques de préservation de l’environnement et autres ersatz de parcs nationaux apparaîtront sous Vichy ou le Troisième Reich. Sur un ton bien plus léger, on peut noter que le ministère de l’Environnement apparaît en 1971, sous la présidence de Georges Pompidou.

Ce n’est au fond qu’après 45, alors que la droite française s’américanise, se libéralise et abandonne peu à peu la fonction publique pour ne plus former ses élites qu’à la gestion d’entreprises privées, que la gauche s’approprie peu à peu l’écologie. Avec beaucoup de naïveté, on aurait pu espérer que ce thème deviendrait universel, que les deux bords politiques le défendraient d’une seule voix et avec autant de véhémence, en reconnaissant que c’est un enjeu qui dépasse les clivages politiques.

Malheureusement, en politique le consensuel n’est pas vendeur. On sait bien au contraire que pour rallier des gens à sa cause, il faut leur pointer un ennemi : la droite libérale, les États-Unis, les conducteurs de voitures, les carnistes, et aujourd’hui Macron. La popularité croissante d’EELV s’explique au fond par cela : le refus par deux populations, les jeunes métropolitains « bobos » et les étudiants « babos » de fac de province de voter pour Macron en 2022, car celui-ci est désormais affiché trop à droite.

 

Les EELV semblent bien partis pour occuper la troisième place à la présidentielle, et ainsi se garantir le poste rêvé de parti d’ajustement, dans lequel le président Macron réélu viendra piocher quand les médias décideront que son deuxième quinquennat vire trop à droite. D’un paradigme universel, d’un enjeu qui transcenderait tous les clivages, l’écologie n’est plus aujourd’hui que la variable d’ajustement de quinquennats en baisse de popularité, et Europe Écologie Les Verts est l’incarnation du dévoiement de cette belle idée. Tant que ce parti existe et tant que personne ne viendra lui disputer le monopole de l’écologie, celle-ci n’est pas promise à un bel avenir.

Alain d'Yrlan de Bazoge